Avertissement de contenu : première fois, consensuelle, brève mention de sang.
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La lumière de l'après-midi filtrait par les vitres épaisses de la maison des Ashford, rencontrant la vapeur qui montait près du foyer. Lynn était debout près de la table, le bout des doigts empourpré par le jus des fraises sauvages et des fruits du mûrier. Les jumeaux étaient en ville avec Robbie et Jonas. Hazel décrochait les chemises propres au-dehors, qui avaient enfin séché.
Lynn avait écrasé les fruits dans une jatte, puis avait ajouté ce que sa mère pouvait raisonnablement lui laisser : un peu de farine, du lait, un œuf, une cuillerée de sucre brun précieusement économisé. Juste une noix de graisse pour empêcher la pâte d’attacher. Son gâteau, cuit dans une petite poêle de fonte près des braises, n'avait rien de ceux des grandes occasions : il était rustique, solide. Mais il serait meilleur, de son avis, que le précédent.
Trois jours avaient passé depuis la boue. Depuis le modeste dîner au-dessus du feu de fortune. Depuis la promesse de Nika de retrouver Lynn à la rivière. Trois jours de suite, elle s'y était rendue pour la lessive ou d'autres corvées, avec ce premier gâteau dans son linge, qui avait séché un peu plus chaque fois qu'elle était revenue sans l'avoir vu. Maddie et Elias avaient fini par le manger.
Au moins, cet après-midi, elle en aurait un tout frais.
La porte s’ouvrit derrière elle et Hazel rentra avec son panier de linge à plier. Elle le posa sur le coffre près du mur, puis lorgna vers la table, la poêle encore tiède et le morceau de gâteau que Lynn était en train d’envelopper. Elle alla à la cruche, l'air de rien, et se servit de l'eau.
"Un autre gâteau ?"
Lynn releva à peine les yeux.
"Il restait des fruits. Et le précédent n'était pas bon."
"Elias n’a pas eu l’air de se forcer beaucoup."
Lynn eut une expression éloquente.
"Il mange tout. Il mangerait du crotin."
Toutes les deux rirent doucement, et Hazel but une gorgée. Il était rare que toutes les deux restent seules ainsi, et Lynn appréciait ces moments avec sa mère, même si elle en profitait toujours pour poser des questions.
"À ce rythme-là", lui dit-elle tranquillement, "tes corvées à la rivière vont finir par coûter plus cher en sucre qu’elles ne rapportent en linge propre."
Lynn lui lança un regard et noua le torchon autour de la moitié du gâteau.
"Aujourd’hui, je dois finir de laver les couvertures, tu te rappelles ?"
Un sourire se dessina sur le visage de sa mère.
"C'est vrai. Quel plaisir de les ranger enfin."
Avec les chaleurs des derniers jours, elles étaient devenues inutiles. Une fois lavées et parfaitement sèches, elles les remiseraient jusqu’à l’automne et ne laisseraient sur les lits que les courtepointes légères de l’été. Hazel avisa la dernière couverture qui attendait encore son tour, roulée dans le grand panier près de la porte.
"Tu vas être bien chargée."
"Ne sous-estime pas ces petits bras."
"Tu comptes rentrer pour le dîner ?"
"Bien sûr, je ne suis pas Robbie !"
Hazel rit doucement.
"Je demandais seulement."
Lynn acheva de rabattre le linge autour du gâteau, noua les coins ensemble et posa le paquet sur le dessus du grand panier. Puis, presque machinalement, elle glissa la main dans sa poche.
Son petit couteau était bien là.
Satisfaite, elle saisit les deux anses du panier et le souleva. Hazel reposa son verre, passa devant elle et lui ouvrit la porte. Lynn franchit le seuil avec son panier devant elle.
"Rentre avant que le soleil ne baisse trop, Evie."
Lynn se retourna et lui lança presque en chantonnant :
"Promis !"
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La rivière était plus claire que les jours précédents. Les pluies avaient laissé derrière elles une eau encore vive, mais le courant avait perdu sa couleur trouble. Les herbes de la berge penchaient encore jusqu'à effleurer la surface, et l’ombre restait fraîche. Lynn avait défait ses souliers. Pieds nus, elle se sentait encore mieux.
Elle avait déroulé la couverture sur une large pierre plate. Sèche, elle avait déjà pesé son poids sur le chemin. Trempée, elle était devenue infiniment lourde et deux fois plus difficile à manier. Elle la poussa dans l’eau par sections, les manches retroussées jusqu’aux coudes, et regarda la laine s’assombrir à mesure qu’elle buvait le courant.
Elle en ressortit un pan, le savonna contre la pierre et frotta longtemps. Puis elle le replongea dans l’eau, et l'onde emporta la mousse vers les jeunes saules et le grand peuplier. Elle ramena la couverture vers elle, appuya dessus des deux mains pour en faire sortir l’eau savonneuse. Puis recommença.
À quelques pas derrière elle, soigneusement éloigné des éclaboussures, le gâteau attendait au fond du panier celui qui, peut-être, ne viendrait de nouveau pas.
Comme la veille, elle scrutait régulièrement l'autre rive, là où les arbres se resserraient et où, plusieurs fois déjà, elle avait eu la sensation d'être observée. Son cœur bondissait sans cesse pour un craquement ou un mouvement qui, finalement, s'avérait n'être que le vent ou un geai.
Nika avait dit qu’il reviendrait, elle l’avait cru. Mais peut-être avait-il réfléchi et décidé que, finalement, il ne le souhaitait pas ? Cette pensée lui noua un peu l'estomac. Alors elle se remit à frotter.
Elle continua encore un moment, frotta une dernière tache sombre près du bord en maudissant les fusains de Maddie. Puis elle resta quelques secondes à regarder l’eau s’écouler entre ses doigts.
Il ne viendrait pas. Comme les deux jours précédents.
Elle expira lentement et se redressa, les reins un peu douloureux et la faim commençant à la tirailler. Alors elle abandonna la couverture à moitié égouttée sur la pierre et remonta jusqu’au panier.
Le linge autour du gâteau était encore légèrement tiède, et Lynn en défit le nœud. Elle écarta les coins et contempla un instant la croûte sombre où le jus des fruits avait séché par endroits. Tant pis. Elle glissa la main dans sa poche, en sortit son petit couteau et déplia la lame. Au moment où elle allait couper une part, cependant, un souffle puissant retentit de l’autre côté de la rivière.
Ce n’était pas le vent. Pas 'ce vent-là' en tout cas.
Un cheval souffla de nouveau, plus bas cette fois, suivi du froissement d’une branche repoussée.
Lynn releva lentement les yeux.
Nika se tenait sur l’autre rive, entre les jeunes saules qui se balançaient. Sans hâte, il s'avançait presque en silence vers la berge. Et il menait Htaacé à la main.
Le sang battit une seule fois aux tempes de Lynn, et elle se redressa en oubliant subitement le couteau, le gâteau et le torchon.
"J'espérais que tu serais là", lui dit-il au travers du murmure de la rivière, et presque sans le souffle, elle lui répondit :
"Tu es venu."
Il portait de nouveau la tenue de chasse dans laquelle elle l’avait vu pour la première fois, ses jambes nues sous le cuir frangé et un pectoral de perles longues descendant contre sa poitrine. Ses cheveux étaient tirés en arrière et ornés d’une crête étroite, sombre, où se dressait une unique plume. Son visage avait retrouvé ses peintures, rouges sur le front et les joues, noires autour des yeux et le long du menton.
Lynn s’était habituée, depuis, à le voir habillé pour les jours ordinaires : elle avait presque oublié l’effet que lui avait fait sa première apparition. En cet instant, pourtant, elle lui revenait intact tandis qu'il la regardait.
"Dès que j'ai pu", lui dit-il, et elle sut immédiatement qu'il disait vrai.
Lynn avait entendu dire que les troupeaux de bisons étaient restés assez proches, cette année : assez pour que les villages ne se déplacent pas pour tout l'été. Malgré tout, chaque chasse les entraînait manifestement plusieurs jours loin de chez eux. Voilà donc où Nika avait été. Et il était venu, oui. Avant même de rentrer chez lui pour se changer.
Lynn jeta un regard en direction du terrain de Turner. De là où elle se tenait, on n’apercevait guère que le toit de sa maison au-delà des herbes et des arbres. De toute façon, il n’était pas là : elle l’avait vu prendre la route d’Independence, un peu plus tôt.
Alors, d'un seul geste, elle récupéra le gâteau encore enveloppé, son petit couteau, et les fourra dans le devant de son tablier relevé en une poche improvisée. Elle laissa en plan couverture, panier et souliers. Et avec le coeur battant mais un sourire, elle s'approcha de la berge, en face de Nika.
"Qu'est-ce que tu vas faire ?" demanda-t-il avec un peu d'étonnement. Mais elle posait déjà le pied sur l'une des pierres qui émergeaient du courant à cet endroit plus étroit lorsqu'elle déclara :
"Traverser."
La première ne lui posa aucune difficulté, la seconde - moins plate - lui arracha une grimace et la poussa à gagner rapidement la troisième, puis la suivante, tandis qu'elle serrait contre elle le devant relevé de son tablier. Elle riait maintenant de sa propre entreprise et, lorsqu'elle atteignit enfin l'autre rive d'un petit bond, Nika s'était avancé pour la regarder arriver.
"Tu te débrouilles bien."
Comme pour lui donner tort, son pied glissa dans l'herbe humide. Lynn partit en arrière, attrapa son avant-bras tandis qu'il tendait la main vers elle, et retrouva son équilibre contre lui.
"Presque bien."
Ils rirent ensemble, puis Lynn se souvint brusquement de ce qu'elle transportait et le lâcha pour regarder dans son tablier.
"J'espère que je ne l'ai pas abîmé..."
Nika se pencha légèrement, intrigué.
"Quoi ?"
Elle garda le secret encore quelques instants. Un peu plus loin, sous les saules, l'herbe poussait plus épaisse et plus grasse. Elle s'y accroupit et dénoua soigneusement le torchon. Le demi-gâteau n'avait guère apprécié la traversée : il s'était rompu en plusieurs gros morceaux, certains écrasés les uns contre les autres, et le jus des fruits éclatés collait maintenant les fragments entre eux.
"C'était un gâteau..."
Nika vint s'accroupir auprès d'elle, comme il l'avait fait au gué, et considéra le désastre avec un amusement qu'il ne parvint pas à cacher. Un demi-sourire creusa une légère fossette sur sa joue.
"Il y en a plusieurs, maintenant."
Lynn prit un air offensé qui ne résista pas longtemps. Son rire revint, et elle s'assit dans l'herbe tandis que Nika s'installait à son tour, en tailleur. Htaacé s'était déjà éloigné de quelques pas pour brouter : rien ne le retenait, mais il demeurait tranquillement sous les arbres, sa queue sombre se balançant.
Nika, lui, hésita un instant avant de prendre le morceau que Lynn lui tendait.
"Je dois sentir le cheval. Et le bison."
Lynn haussa les épaules.
"J’ai l’habitude. J’ai des frères, rappelle-toi."
Il mordit dans le gâteau, et le regard qu'il lui lança aussitôt lui rendit un peu de sa fierté.
"J'ai de la chance d'être revenu le jour où tu as préparé ça."
"Il se peut que j'en ai aussi apporté hier. Et avant-hier aussi."
Cette fois, Nika cessa de mâcher et la regarda grapiller un morceau de fruit, comprenant ce qu’elle venait de lui avouer.
"Tu es venue m’attendre chaque jour ?"
"J’avais des choses à faire ici mais... oui."
Elle baissa les yeux. Le sentir assis si près d'elle suffisait à provoquer dans sa poitrine ce tiraillement qu'elle ne savait plus très bien comment ignorer. Nika, curieusement, regardait lui aussi ailleurs.
"Quand un troupeau est assez près, il faut partir vite et on ne sait pas combien de temps on le suivra. Cette année, ils sont restés proches, au nord. Sinon, je serais parti une lune entière. Peut-être davantage."
Il tourna enfin la tête vers elle.
"Je ne pensais pas que tu m'attendrais."
Lynn ne tenait surtout pas à lui laisser l'image d'elle-même passant trois journées entières assise sur la même pierre à se languir au milieu des herbes. Elle releva le menton.
"J'ai aidé les jumeaux pour leur lecture, presque terminé de laver les couvertures d'hiver, et travaillé toute une matinée à Independence chez les Smith."
Elle le vit reprendre un morceau du gâteau et, presque pour compléter la liste de tout ce qu'elle avait parfaitement su faire de son temps, ajouta :
"J'ai aussi demandé à mes parents ce que voulait dire mon nom."
Nika tourna vers elle des yeux attentifs, l'agglomération de miettes déjà à moitié dans sa bouche.
"Ils l’ont choisi avec l'aide du pasteur. Il leur avait dit qu’Evelyn signifiait 'enfant désiré'."
Elle était reconnaissante à Nika de lui avoir posé la question. Sans lui, peut-être n'aurait-elle jamais songé à interroger ses parents et n'aurait-elle jamais appris qu'avant même sa naissance ils l'avaient attendue. Il cligna des yeux, son morceau de gâteau toujours à la main.
"J'aime que tu le raccourcisses en Lynn. Ça sonne comme 'tha-lin', pour moi."
"Qu'est-ce que ça veut dire ?"
"'Bon', 'bien'. Ou 'beau', aussi."
Quelque chose se réchauffa en Lynn. Nika porta finalement le gâteau à ses lèvres, ne mesurant pas tout à fait l'effet de ses paroles.
"C'est déjà ce que j'avais pensé, quand nous sommes passés devant ta maison, la première fois."
Cette fois, la joie qui avait commencé à gonfler la poitrine de Lynn menaça presque de l'emporter jusque dans la rivière. Ainsi, elle n'avait pas été seule à perdre un peu de contenance ce matin-là, dans la brume. Ce regard qu'elle avait emporté avec elle et auquel elle avait repensé pendant des jours avait laissé quelque chose derrière lui aussi.
Nika reprit tranquillement du gâteau : à ce rythme, il n'en resterait bientôt plus que des miettes sur le torchon. Lynn le contempla de nouveau, sans chercher désormais à cacher l'attention qu'elle lui portait.
"Tu les portais déjà, ce matin-là", murmura-t-elle en désignant doucement les peintures de son visage et de ses bras.
"Nous revenions aussi d’une chasse. Plus longue."
"Vous étiez tous fatigués."
Elle s'en souvenait. Son regard suivit les marques rouges de son front, descendit vers celles qui entouraient ses yeux. Elle savait que ces marques étaient liées à la chasse, entre autres occasions peut-être.
"Tu les refais chaque jour ?"
"Non, pas forcément."
Il porta machinalement les doigts à son menton, et Lynn sourit.
"Elles tiennent encore après trois jours à suivre les bisons ?"
"La chasse les abîme moins que la pluie."
Ils s'étaient rapprochés sans qu'elle sût exactement quand. Peut-être en parlant, peut-être lorsqu'il s'était penché vers les dernières miettes de gâteau. Ils en prirent conscience au même instant et se regardèrent. Alors, lentement, et cette fois en pleine conscience de ce qu’elle faisait, Lynn leva la main.
Ses doigts se posèrent sur le rouge de sa joue sans presque le troubler. Nika ne bougea pas d’abord. Puis son visage s’inclina doucement contre sa paume - presque imperceptiblement - comme s’il avait attendu ce contact sans vouloir le demander. Ses yeux n'avaient pas quitté les siens.
Elle avait cru connaître son visage à force de le regarder, au gué, mais elle ne l'avais jamais vu d'aussi près. La peinture n'était pas aussi régulière qu'elle l'avait paru de loin, plusieurs journées au-dehors avaient échauffé sa peau, et elle pouvait distinguer chaque détail de ses sourcils. Son pouce repassa sur sa joue. Il ne cherchait plus la peinture, cette fois, et tous les deux le savaient.
Il leva alors la main à son tour et la posa doucement sur son avant-bras. Légèrement, assez pour lui laisser encore le choix de s'éloigner. Ce qu'elle ne fit pas.
"Lynn..."
Rien de plus ne vint, mais son nom avait pris un autre son, dans sa voix. Il se rapprocha encore. Pendant une seconde, elle crut qu'il allait l'embrasser, et son cœur s'emballa assez fort pour qu'elle le maudisse. Mais Nika cherchait autre chose : son front vint seulement contre le sien. La surprise la tint immobile un instant. Puis ses paupières se fermèrent.
Ce contact-là lui parut presque plus intime que celui qu’elle avait attendu. Elle sentait la chaleur de son visage, son souffle tout près du sien, et chaque endroit où leurs corps se touchaient. Nika tourna légèrement la tête, et son nez effleura sa tempe, puis l’orée de ses cheveux, avant de trouver sa joue. Sa main à elle était retombée sur ses genoux.
Quand il s'écarta, Lynn en éprouva aussitôt le manque, alors même qu'il était encore tout près. Ses yeux soulignés de noir étaient toujours sur elle, et cette fois elle soutint ce regard sans chercher refuge ailleurs. Quelque chose venait de devenir évident entre eux.
Lorsqu'ils revinrent l'un vers l'autre, Lynn ne sut pas lequel avait commencé. Leurs bras se refermèrent presque ensemble et sa joue retrouva celle de Nika tandis que leurs corps se rapprochaient avec une aisance nouvelle. Ses doigts, d’abord posés timidement à son côté, remontèrent lentement le long de son flanc, découvrant sous eux le grain de sa peau. Il sentait un peu le cheval, c'était vrai. Mais pas seulement, oh non. Sa main atteignit finalement sa nuque, et Nika inspira longuement dans le creux de son cou.
Lynn avait-elle encore conscience de quoi que ce soit autour d'eux ? Bientôt, il sembla occuper tout l'espace, à mesure que leurs gestes se cherchaient. Elle ne sut pas très bien lequel d'entre eux répondit à l'autre. Mais en franchissant le torchon vide posé dans l'herbe entre eux, elle se retrouva presque naturellement sur le giron de Nika, ses bras autour de lui.
Il l'accueillit en la laissant faire. Ce fut elle qui se rapprocha encore, et le changement dans son souffle lui fit comprendre presque aussitôt ce qu'elle venait de sentir. Elle s'immobilisa. Même à travers leurs vêtements, le désir de Nika ne laissait guère de place au doute, contre elle.
Il ne détourna pas les yeux, même s'il savait qu'elle l'avait perçu : il resta simplement immobile, sans chercher ni à dissimuler ce qui se passait ni à l’attirer davantage contre lui. Elle sentit la chaleur lui monter au visage. Elle aurait pu se relever. Elle n'en eut aucune envie.
"Je n'ai jamais fait ça", murmura-t-elle enfin.
Les yeux de Nika parcoururent son visage.
"Quoi ?"
"Faire l'amour."
Il cligna trois fois des yeux. Manifestement - au milieu de tout ça - c'était l'expression elle-même qui venait de le prendre au dépourvu.
"Tu connais tout le vocabulaire de la sellerie du cheval, mais pas ça."
"D'habitude, c’est de ça que j’ai besoin quand je parle anglais."
Son rire fut léger, un peu fragile, et celui de Lynn s'y mêla avant de mourir. Ils étaient toujours serrés l'un contre l'autre. Rien n'avait changé et pourtant, maintenant que les mots avaient été prononcés, ils savaient tous les deux au bord de quoi ils étaient. Nika ne bougea pas.
"Nous ne ferons rien si tu ne le veux pas."
Lynn cligna des yeux, une fois.
"Je n’ai jamais rien voulu autant."
Leurs fronts se rencontrèrent encore en silence. Puis, avec une résolution qui la surprit elle-même, Lynn laissa ses mains descendre jusqu’à sa taille et chercha du bout des doigts comment se défaisait ce qu’il portait. Elle trouva un lien, tira dessus avec précaution, sans obtenir le moindre résultat. Nika baissa les yeux.
"Attends."
"J’allais trouver."
Il sourit contre elle.
"À ce rythme, peut-être d'ici demain."
Le rire de Lynn vint s'étouffer contre son épaule. La tension qui l'avait fait trembler un instant auparavant se relâcha juste assez pour qu'elle puisse respirer tandis que Nika guidait sa main vers le nœud qu'elle n'avait pas vu. Cette fois, elle comprit, et leurs doigts agirent ensemble un instant, avant que Nika achève lui-même de défaire ce qui continuait de résister. Le vêtement fut écarté avec une simplicité presque heureuse : leur rire avait dissipé la solennité qui aurait pu rendre le moment intimidant.
Pour elle-même, Lynn hésita moins. Elle se redressa juste assez pour retirer ses dessous sous sa robe et les déposer dans l'herbe, puis revint contre lui. L'étoffe retomba largement autour de leurs jambes, les enveloppant presque tous les deux. De l’extérieur, ils semblaient à peine plus proches qu’un instant auparavant. Mais sous les plis de l’étoffe, plus rien ne séparait leur peau.
Ils se regardèrent encore une seconde.
Cette fois, ce fut Lynn qui vint chercher ses lèvres. Elle le fit lentement, laissant à Nika le temps de comprendre ce geste qu'il ne semblait pas avoir attendu. Une surprise infime passa sur son visage avant que ses yeux ne se ferment et qu'il se laisse embrasser, une main dans son dos, l'autre à sa taille. Il ne chercha pas à guider ce qu'elle connaissait mieux que lui. Peu à peu, leur hésitation se dissipa. Et sous le tissu, leur proximité avait changé elle aussi : chaude, douce, pulsatile, évidente.
"Ça va ?"
Lynn répondit d'un hochement de tête presque impatient, les yeux fermés. Et lorsqu'elle les rouvrit, elle réalisa quelle dernière frontière elle venait de passer, en revenant simplement contre lui.
Elle s'était préparée à avoir mal sans savoir au juste d'où lui venait cette certitude. Pourtant, ce qu'elle éprouva fut surtout une pression inconnue, profonde, qui suspendit son souffle davantage par surprise que par douleur. Nika s'immobilisa aussitôt.
Il n'y avait rien à accomplir, aucune raison de se presser. Lynn resta la joue contre la sienne, les bras autour de son cou, attentive à cette sensation nouvelle jusqu'à ce qu'elle cesse de lui paraître étrangère. La tension se dénoua d'elle-même lorsqu'elle comprit que tout allait bien. Nika n'avait toujours pas bougé.
Ce fut elle qui essaya la première, lentement. À peine un mouvement, d'abord, prudent comme une question. Nika y répondit avec la même lenteur, apprenant son rythme comme elle apprenait le sien. Encore. Une fois, ils se perdirent, puis se retrouvèrent sans un mot. Bientôt Lynn n'eut plus besoin de penser à chacun de ses gestes. Sa joue glissait contre celle de Nika, et leurs respirations devenaient plus courtes à mesure que leurs mouvements prenaient la cadence l'un de l'autre.
La main de Nika remonta sur sa cuisse et y resta, chaude, entraînant sous ses doigts l'étoffe de sa robe. Lynn resserra les bras autour de son cou. Quelque chose changeait lentement : non pas la tendresse, qui demeurait, mais l'attention presque minutieuse avec laquelle ils avaient commencé.
La rivière fut la première chose que Lynn oublia. Puis les herbes hautes, les arbres, le toit de Turner qui dépassait au loin. Le ciel lui-même sembla s'effacer jusqu'à ne laisser que la chaleur de Nika et ce souffle qu'elle sentait se briser peu à peu tout près de sa bouche. Elle aurait voulu que cela dure encore. Un instant seulement.
Puis Nika ferma les yeux. Ses lèvres s’entrouvrirent et un son bref, involontaire, lui échappa.
Il ne lui fallut que ça.
Le plaisir qui montait en Lynn depuis un moment sembla soudain se rassembler, puis franchit brusquement un seuil qu'elle n'avait pas attendu. Elle s'accrocha davantage au cou de Nika. La sensation la traversa encore, puis encore, en une succession de vagues sublimes, lui coupant le souffle avant même qu'elle ait pu s'y préparer. Ce n'était pas tout à fait la sensation elle-même qui la stupéfiait : c'était ce qu'elle devenait ici, dans ses bras, mêlée au plaisir qu'elle venait d'entendre dans sa voix. Un son lui échappa à son tour.
Elle tremblait encore lorsqu'elle sentit Nika commencer à perdre, lui aussi, la régularité qu'ils avaient trouvée. Son souffle se défaisait contre elle, ses mouvements hésitaient, reprenaient, puis se troublaient de nouveau. Lynn releva les yeux vers son visage, et y reconnut quelque chose de ce qui venait de l'emporter elle aussi.
Nika ferma les paupières une seconde, puis les rouvrit avec effort.
"Lynn... recule un peu."
Sa voix était brisée.
"Quoi ?"
Elle avait encore peine à rassembler ses pensées.
"Recule... recule un peu..."
Ces derniers mots lui échappèrent presque dans une supplique, et Lynn comprit suffisamment pour agir et se décaler. Les mains de Nika se refermèrent doucement autour de ses avant-bras. Dès qu'elle eut reculé, ses yeux se fermèrent de nouveau et son front tomba contre son épaule.
Il ne chercha plus à parler.
Elle le sentit seulement trembler contre elle, le visage enfoui près de son cou. Elle referma les bras autour de lui et resta là tandis que son souffle, d'abord défait et brûlant contre sa peau, retrouvait peu à peu sa mesure. Ses mains aussi finirent par se relâcher : les doigts qui s'étaient crispés autour de ses avant-bras se desserrèrent lentement, jusqu’à n’être plus qu’une main chaude posée sur sa peau.
Sous sa robe retombée autour d'eux, Lynn sentit une humidité tiède à l'intérieur de sa cuisse. Elle n'y prêta guère attention encore, elle resta simplement ainsi : à laisser le roulis de la rivière réinvestir l'espace autour d'eux.
Lorsque Nika releva enfin la tête, Lynn découvrit sur son visage une émotion qu'elle ne lui connaissait pas. Pas de l'étonnement, non, mais une intensité tranquille : comme s'il voulait retenir son visage, son odeur et la lumière même de cet instant. Les feuilles des saules se balançaient doucement.
Lynn se pencha et posa doucement les lèvres sur son front, une dernière fois. Nika ferma les yeux.
Elle demeura encore une seconde contre lui avant de défaire leur étreinte, ses mains le quittant en dernier. Elle passa à genoux, près de lui, sa robe retombant autour de ses cuisses, où elle passa la main avant de regarder ses doigts. Ce qui venait de Nika s'y mêlait à une trace rouge si légère qu'elle aurait presque pu ne pas la remarquer. Lui la vit.
"Je t’ai fait mal ?"
Lynn cligna, sans détourner ses yeux.
"Non."
Puis elle secoua la tête, plus douce, et plus certaine aussi.
"Non, pas du tout."
Quelque chose se détendit chez Nika. Il se redressa et, sans même songer encore à se rhabiller, ramassa le torchon désormais vide. Quelques miettes restaient prises dans ses plis : il les secoua dans l'herbe avant d'aller s'accroupir au bord de la rivière et de plonger le tissu dans l'onde claire.
Lorsqu'il revint, le linge frais entre ses mains, Lynn le laissa prendre soin d'elle. Il le fit sans embarras, sans cérémonie, avec une simplicité tranquille, qui la toucha autant que ce qu'ils venaient de partager.
"Il y a du sang ?", risqua-t-elle.
Nika baissa les yeux vers le tissu.
"Très peu."
Cela sembla lui suffire. Elle acquiesça tandis qu'il retournait au bord de l'eau. Il rinça le torchon dans le courant, l'essora et recommença encore une fois. Lynn le regarda faire. Quelques minutes plus tôt, elle avait oublié jusqu'à l'existence de cette rivière. Maintenant, elle regardait le courant emporter les dernières traces vers les roseaux.
Elle remit ses dessous et arrangea sa robe pendant que Nika renouait son pagne près de l'eau. Derrière eux, Htaacé souffla paisiblement.
Bientôt, elle devrait retraverser cette rivière : sa couverture attendait toujours sur l’autre rive, avec son panier et ses souliers. Pourtant, lorsque Nika revint chercher de nouveau son contact, elle l'accueillit sans hâte.
"Nika", lui dit-elle, en prononçant son nom comme pour la première fois. "Tout à l'heure, j'ai dit 'faire l'amour'".
Il hocha la tête, lentement, la laissant continuer.
"Comment est-ce que toi, tu appelles ce qu’on vient de faire ?"
Il resta silencieux un instant. Sous les doigts de Lynn, les longs muscles de son bras tremblaient encore un peu, et les peintures, finalement, s'étaient estompées. Peut-être existait-il beaucoup de façons de répondre à sa question, et Nika regarda un instant la rivière avant de choisir la sienne.
"Se rapprocher. Être ensemble."
Leurs mains se serrèrent. Puis, les yeux toujours tournés vers l'eau, il lui donna le mot :
"Áshka."
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𐒰𐓇𐒼𐒰 [Áshka] Near, nearby, close.
Ref: https://www.osageculture.com/webonary/entry/g92b6bed1-0981-44fb-8241-dfa8f02dd70e