Les Herbes Hautes

Chapitre 9 : Tha-lin

Par Hidelias

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'"Christmas won't be Christmas without any presents", grumbled Jo, lying on the rug.'


Lynn retint un sourire, peut-être parce qu'elle avait elle-même prononcé ces mots, l'hiver passé.


À ce moment-là, son père avait connu quelques mois difficiles. Un différend avec le promoteur Eli James l'avait écarté de plusieurs chantiers, dont celui de l'église, et il avait dû se débrouiller autrement : en travaillant directement pour le Comté et pour des particuliers. Il ne regrettait pas ce choix, pas même la querelle qui avait alors éclaté : il n'avait jamais partagé la façon qu'avait James de voir une ville comme quelque chose à vendre avant même qu'elle soit construite, et les hommes qui y vivaient comme un moyen d'en tirer profit. Et à présent, elle savait même qu'ils n'avaient jamais eu vraiment le droit de bâtir leur maison ici.


'"We’ve got Father and Mother, and each other," said Beth contentedly from her corner.'


Cette fois, elle sourit franchement. Oui, malgré tout, ce Noël-là avait été bon. La neige les avait gardés tous ensemble à la maison, autour d'un repas simple, préparé à plusieurs mains. Ils avaient fini la soirée à chanter près du poêle, puis elle avait raconté aux jumeaux une version abrégée et plutôt personnelle de A Christmas Carol, qui avait fait pouffer Robbie.


Elle n'avait pas eu le temps de commencer Little Women depuis qu'elle l'avait emprunté. Non, c'était faux, elle l'aurait eu. Mais à chaque fois qu'elle l'avait ouvert, elle n'était jamais arrivée bien loin avant que les mots se brouillent derrière le souvenir de paupières se fermant sur des yeux sombres, d'une respiration brisée, d'une main sur sa peau. De nouveau, elle chassa ces pensées. Et cette fois, dans le petit coin de chaises et de fauteuils dépareillés de la salle de lecture, elle parvint à s'immerger dans les mots.


'The four young faces on which the firelight shone brightened at the cheerful words, but darkened again as Jo said sadly, "We haven’t got Father, and shall not have him for a long time."'


Lynn cessa de sourire. Soudainement, elle se reprochait presque d'avoir râlé contre le blizzard et l'enfermement.


Par la porte laissée ouverte, s'infiltraient les odeurs de la rue : la poussière, le bois chauffé au soleil, parfois celle plus âcre d'un cheval qui passait. Un bruit de chaise déplacée lui parvint à travers la cloison, suivi de quelques mots trop étouffés pour être compris. Quelqu'un parlait dans le bureau du comté, une autre voix lui répondit. 


En deux jours, elle n'avait vu personne entrer dans cette petite salle annexe, pendant ses heures de présence. Elle avait seulement su que son volume de The Lamplighter avait été emprunté par la jeune Mary Ingalls : son nom figurait simplement au registre, juste au dessous du sien.


Cinq livres restaient sur les étagères, attendant qu'on s'intéresse à eux.


Elle les quitta des yeux et reprit sa lecture.


'I’ll try and be what he loves to call me, 'a little woman', and not be rough and wild...'


Elle roula des yeux. Voilà ce qu'on lui reprochait à elle-même le plus souvent : son manque de retenue - qu'elle préférait nommer liberté d'opinion, sa curiosité parfois un peu indiscrète, et cette tendance à discuter les décisions qu'une fille raisonnable était supposée accepter.


"Rough and wild..."


À peine eut-elle prononcé ces mots qu'elle releva vivement la tête, car des pas légers s'étaient arrêtés sur le seuil. Là, une jeune fille d'une douzaine d'années venait de se figer dans l'encadrement de la porte, sans oser entrer. 


Elle avait des cheveux noirs tirés en arrière, soigneusement séparés au milieu par une ligne rouge. Sa robe à carreaux brun-pourpre, simple et bien tenue, tombait jusqu'à ses chevilles. Son visage était fin, calme, tout en retenue, mais il s'éclaira d'un léger sourire lorsque son regard atteignit les étagères. Elle venait de comprendre de quelle nature était le lieu où elle venait d'entrer.


"Tu peux approcher, tu sais."

Lynn n’eut guère de doute : elle devait être Osage. Et parce qu'elle hésitait à s'avancer, elle ajouta :

"Nous sommes bien loin d'appeler ça une bibliothèque, mais si tu cherches les livres, c’est bien ici."


Elle ne répondit pas, elle resta encore une seconde sur le seuil. Puis, enfin et sans regarder davantage Lynn, elle alla droit au rayonnage et pencha la tête pour les examiner, sa courte tresse s'inclinant avec elle. Ses doigts suivirent les tranches une à une, avec une attention presque tendre. Lynn cligna des yeux. Deux jours plus tôt, elle avait fait de même.


"Si tu veux en emprunter un, il suffit de-"

"Je les ai déjà tous lus."

La main de la jeune fille venait de retomber avec un peu de déception, et Lynn s'étonna.

"The Lamplighter ?"

"Deux fois."

"Longfellow ?"

"J'adore la poésie."

"The Wide, Wide World ?"

Elle se retourna brièvement et grimaça avant d'ajouter :

"Je l'ai lu aussi."


Lynn rit doucement, et la regarda avec un peu de curiosité. Certains de ces livres n'avaient rien de simple, et pourtant elle venait de les énumérer comme autant de lectures ordinaires. Elle songea à Elias et Maddie. Ils savaient lire, plus ou moins bien, mais seraient sûrement encore bien loin de cette avidité-là dans deux ou trois ans.


"Il n'y a que ceux-là ?"

"Oui. Pour le moment. Mr Collins espère en recevoir d'autres prochainement."

"Quand ?"

"Je ne sais pas."


Sa déception s'accentua, et Lynn éprouva soudain une solidarité pour cette enfant inconnue. Alors, une idée lui traversa l'esprit. Lentement, elle referma Little Women et lui en présenta la couverture.


"Et celui-ci ?"


La jeune fille hésita, puis quitta enfin les étagères pour s'approcher. Elle se pencha légèrement, parcourut de ses yeux bruns le volume que Lynn tenait entre ses mains. La couverture de toile grise était sobre, ornée seulement d'un encadrement estampé et du titre en lettres dorées déjà un peu ternies par les doigts. Rien de très séduisant au premier regard, sinon cette promesse particulière qu'avaient les livres fermés. Elle releva les yeux.


"Je ne le connais pas."

"Tu peux l'emprunter."

"Mais vous étiez en train de le lire."

Lynn sourit.

"Je peux attendre quelques jours. Et je n'en suis qu'au début."


Elle tendit les mains et prit le livre avec précaution. Une joie discrète venait d'allumer ses yeux. Lynn se leva du fauteuil, contourna l'une des chaises, puis se rendit à la table où le registre était resté ouvert, près de l'encrier.


"Il suffit que j'inscrive ton emprunt. Comment tu t'appelles ?"


La jeune fille avait déjà ouvert le livre sur la page de titre, et répondit sans lever les yeux.


"Aigle Sage Mitchell."

La plume que Lynn venait de tremper dans l'encre resta suspendue.

"Mitchell ? Comme William Mitchell ?"

"C'est mon père. Il est occupé avec le greffier."

"Et comme Soleil Blanc ?"

La jeune fille lorgna au-dessus de son livre ouvert.

"Vous connaissez Maman ?"


Lynn sursauta presque. Elle ne pouvait guère avouer qu'elle savait que l'un des cousins de sa mère se nommait Wazhínika, et encore moins ce qu'il était pour elle. Elle baissa simplement les yeux vers le registre et commença à tracer son prénom.


"Mon père a aidé le tien à sortir sa carriole de la boue", lui dit-elle l'air de rien.

L'explication sembla suffire : Aigle Sage reporta déjà son attention sur le livre entre ses mains.

"J'en ai entendu parler."


Les lettres s'étirèrent, et bientôt, Lynn acheva d'inscrire son nom, la date du jour et le titre de Little Women. Sur sa propre entrée, deux lignes au-dessus, elle ajouta la date du jour comme date de restitution. La jeune fille était déjà plongée dans les premières pages et Lynn crut la conversation terminée. Mais soudain, elle prononça :


"Petit Puma était très sale. Et de mauvaise humeur."

"Il a dit quelque chose ?"

Aigle Sage hésita.

"Que ça vaudrait pour les planches taillées dans nos arbres, avec lesquelles vous avez construit votre grange."


Lynn eut une expression complexe. Elle ne contestait pas vraiment ses paroles : elles ne lui inspiraient guère que culpabilité et impuissance. Mais elle commençait, à sa propre surprise, à connaître Petit Puma, et observait chez lui une franchise plus rude encore que la sienne. Tant d’eau avait coulé depuis cette traversée du gué, en quelques jours seulement, et elle ajouta :


"C'est normal, de s'aider. Et j'ai appris que nos pères se connaissaient en fait plutôt bien."

"Papa connaît tout le monde."


Aigle Sage tourna une autre page. Elle avait déjà dépassé les lignes que Lynn avait lues un peu plus tôt, et ajouta distraitement :


"Cousin Nika a dit qu'il avait retrouvé de la boue jusque dans ses narines."

"Il a dit ça. Je veux dire : c'est plausible, nous aussi on a dû se laver plusieurs fois."

"Et cousin Louis a passé toute la journée d'hier à réparer la carriole pour de bon."

Lynn hocha la tête.

"Tu as beaucoup de cousins."


Elle songea que leur famille constituait un réseau soudé, peu importe leurs différences de tempérament et de positions. Les Ashford avaient perdu une part de cela en quittant l’Ohio, même s’ils n’y avaient déjà laissé que peu de famille derrière eux. Aigle Sage ferma finalement le livre et le serra contre elle.


"Seulement du côté de maman, et vous savez-"

"Aigle Sage."


Une silhouette solide venait de couper la lumière dans l'encadrement de la porte restée ouverte, et la jeune fille se retourna aussitôt. William Mitchell se tenait sur le seuil, sa chemise impeccablement coupée et ses cheveux courts coiffés en pics à l'arrière, contrastant avec son chapeau semblable à celui des fermiers du coin.


"Nous devons y aller."

Aigle Sage traversa la pièce jusqu'à lui et lui montra le livre qu'elle empruntait.

"Nous parlions du gué. Et de la boue. Elle aussi en a trouvé dans ses narines, on dirait."


Il posa une main sur son épaule, et un léger sourire passa dans ses yeux quand il les releva vers Lynn.


"Miss Ashford."

"Mr Mitchell."


Il inclina la tête, cordialement.


"J’ai appris que vous aviez laissé votre témoignage au bureau. Merci."

Lynn haussa une épaule.

"J'ai dit ce que j'avais vu."

"Merci aussi pour le livre."


L'ouverture de cet endroit n'était pas son œuvre, si ce n'était par insistance, mais elle se sentit soudain investie d'une mission qui l'emplit de joie.


"La salle de lecture sera ouverte tous les jours, je serai là souvent l'après-midi, même si Aigle Sage a déjà presque tout lu..."

La jeune fille sourit, cette fois radieusement.

"On pourra donner un livre pour l'étagère, nous aussi ?"


Mitchell adressa un petit signe à Lynn, puis fit un pas vers la porte en replaçant son chapeau sur sa tête. Puis enfin, avant de sortir, il prononça une phrase sensiblement semblable à celle que Jonas Ashford aurait prononcé dans la même situation :


"Tu demanderas à Maman."


---


Une fois encore, le très récent bureau de poste d'Independence n'avait rien reçu au nom de Ashford. Mais qu'est-ce que Lynn avait espéré, au fond ?


Jonas n'avait ni frère ni sœur, et Hazel avait perdu la sienne peu après la naissance des jumeaux. Les lettres de sa grand-mère s’étaient espacées à mesure que ses mains étaient devenues moins sûres, et les sœurs du Good Samaritan Hospital l’aidaient surtout à lire celles que les Ashford lui envoyaient. Contrairement à Nika, Lynn n’avait pas de cousins. Ceux de ses parents, eux, s’étaient dispersés dans d’autres États avant même leur propre départ de l’Ohio.


Presque deux années après avoir poussé sur la prairie, le petit centre d’Independence tenait encore en quelques rues irrégulières où la paille répandue sur la chaussée retenait à peine la poussière soulevée par les roues. L'odeur, en cette fin d'après midi, était celle du bois sec et du crottin. Les gens allaient et venaient. Et soudain, une voix s'adressa à Lynn en la faisant presque sursauter.


"Miss Ashford ?"


Un jeune homme brun se tenait à quelques pas d’elle, son chapeau déjà ôté avec une politesse aussi impeccable que sa chemise claire.


"Mr Scott."


Son père lui avait présenté Adam Scott quelques mois auparavant, lorsqu'il avait travaillé avec lui sur l'un ou l'autre chantier. Il n'était pas complètement incompétent, même s'il venait d'une famille de banquiers bourgeois de Boston. Mais elle s'intéressait bien moins à lui que ce que tout le monde, manifestement, aurait voulu.


"Le courrier semble vous avoir déçue."


Lynn se demanda ce qui la gênait le plus : qu'il lui en parle, ou qu'il l'ait observée depuis assez longtemps pour en être témoin. Elle eut une furieuse envie de le lui dire - 'Rough and wild' - mais se retint. Si elle se montrait encore trop franche et abrupte, on parlerait de nouveau à son sujet, et elle n'avait aucune envie qu'on lui rappelle qu'à vingt-et-un ans, elle restait toujours 'à marier'. Elle fit une petite moue, et au lieu de répondre, elle demanda :


"Est-ce qu'on vous écrit beaucoup, à vous ?"

Adam eut un bref sourire, comme si elle venait de lui retourner sa propre curiosité.

"Ma mère, surtout. Elle s'assure régulièrement que je ne suis pas mort de faim, de froid, ou sous les roues d'un chariot."


Même si Adam Scott la laissait de marbre, Lynn le regarda un instant, s'intéressant à son histoire comme à celle des autres gens.


"Vous lui répondez ?"

"À chaque fois. Sinon elle écrirait directement au greffier du Comté."

"Elle s'inquiète ?"

"Elle considère que le Kansas est une sorte de territoire intermédiaire entre la civilisation et la mort."

Lynn pinça ses lèvres.

"Je ne sais pas s'il y a de quoi la rassurer."

"Je lui épargne les détails."

"Dont vos trois accidents de chantier en un an."


Voilà. Le naturel revenait au galop, et Lynn s'en voulu immédiatement. Toutefois, Adam Scott sourit encore plus largement.


"Votre père vous parle donc de moi."

Lynn cessa de le regarder et répondit très bas :

"Quand vous lui fournissez matière, oui."


Adam allait répondre lorsque Lynn aperçut Robbie de l'autre côté de la rue, une longue planche calée contre son épaule et deux autres serrées sous son bras. Il ralentit juste assez pour regarder dans leur direction. Leurs regards se croisèrent, et son expression changea aussitôt : un bref haussement de sourcils, puis cette attention fouineuse qui l'exaspérait. Elle savait ce qu'il était déjà en train de se demander, ou pire : d'interpréter.


Elle lui adressa un regard d'avertissement et Adam tourna la tête avant d'adresser à son frère un salut du menton.


"Robert aussi a l'air de décider qu'il y a de la matière dans ce qu'il a vu."


Robbie poursuivit son chemin l’air de rien et disparut quelques secondes plus tard à l’angle du chantier où il allait livrer. Lynn le suivit des yeux, puis ramena son regard vers Adam. Il ne parvint jamais jusqu'à lui.


Son coeur fit un bond.


Htaacé.


Là-bas, à quelques pas de l’hôtel Judson, sous l’enseigne qui proclamait ses chambres à louer, le cheval pie buvait tranquillement à l’abreuvoir. Là où elle l'avait cherché en vain après que Ḳethamonin le lui ait indiqué. Elle n'avait pas réagi au commentaire d'Adam, elle ne l'entendit presque pas non plus lorsqu'il demanda :


"Y en a-t-il ?"


Quelque chose venait de bouger derrière Htaacé. Nika était accroupi près de l’antérieur du cheval, à demi dissimulé par son encolure. Une main soutenait le sabot tandis que l’autre en vérifiait la sole avec une concentration tranquille. De là où elle se trouvait, Lynn n’apercevait que son profil par intermittence, et le mouvement de son bras.


"Adam..."


Elle venait d'en oublier par quel nom il aurait été plus poli de l'appeler, et il eut l'air surpris.


"Je dois..."

Elle s'obligea à le regarder à nouveau.

"Je dois récupérer le lot de boutons que ma mère a commandé."


Ceci ne ressemblait pas à un mensonge. D'ailleurs : c'était vrai, à une autre échelle de temps. 


"Bien sûr."

Adam remit son chapeau, semblant content de cette conversation.

"Bonne fin d’après-midi, Miss Ashford."

Lynn ne le regardait déjà plus.

"À vous aussi... Mr Scott."


Il ne chercha ni à la retenir ni à prolonger la conversation. Il lui adressa simplement un dernier signe de tête, puis disparut vers l'échoppe de Mr Baptiste, le barbier.


Lynn attendit quelques secondes à peine, juste assez pour s'assurer que ni lui ni Robbie n'étaient plus en vue, puis elle traversa la rue en s'efforçant de ne pas hâter le pas. La paille craqua sous ses chaussures, une roue de chariot grinça derrière elle. Elle garda volontairement les yeux dans le vague, comme si elle n’avait nullement planifié sa destination.


Nika travaillait toujours près de Htaacé, il ne la vit pas arriver. Elle contourna le cheval par l’arrière, à distance suffisante de sa croupe, mais Nika, au même instant, relâcha doucement le sabot et passa du côté de la rue. Ils se manquèrent presque. Et là, depuis l’étroit espace ménagé entre le flanc pie et le mur de l’hôtel, Lynn laissa filer un rire joyeux.


Nika releva enfin la tête, et la surprise qui passa sur son visage fut remplacée par quelque chose de tendre, aussitôt retenu. Il ne dit rien sur le moment, Lynn non plus : il tourna juste un peu la tête vers la rue, puis sembla décider qu'il n'y avait pas davantage à dissimuler que lorsqu'ils s'étaient parlé devant l'atelier du bourrelier.


"Tha-lin", lui dit-il, sachant qu'elle comprendrait.

'Bon, bien, beau'. Oui, elle savait. Elle sourit, tout en caressant l'encolure de Htaacé.

"Est-ce que c’est mon nom à présent ?"


Nika attrapa la brosse mise à disposition près de l’abreuvoir et entreprit de débarrasser le flanc du pinto de la poussière qui s’y était collée. Il garda l'air de rien, absolument, mais répondit, la crinière lui cachant la vue de celle qu'il souhaitait regarder.


"Si ça te plaît, oui."


Ces mots traversèrent Lynn de bas en haut, sa voix ramenant à elle le roulis de la rivière, de façon plus puissante encore que toutes ses réminiscences au cours des jours passés.


"Beaucoup. Ça me plaît beaucoup."


Il portait toujours son petit oiseau de bois : elle l'entrevoyait par delà le crin. Elle prit une inspiration, sans que son sourire ne passe.


"J'ai repensé à ma précédente lessive."

La brosse continua de passer sur le poil dru et chaud.

"Moi aussi. Un peu trop."

"Trop ?"


Lynn aurait été de mauvaise foi en prétendant que son attention à elle n'avait pas parfois été compromise par les mêmes pensées. Et Nika murmura, assez bas :


"Hier, j'ai cherché partout mon couteau alors qu'il était sur moi. Et pour être honnête..."

Il croisa enfin son regard et souffla dans un rire léger :

"Je pense que j'avais déjà curé ce sabot deux fois."


Elle étouffa un nouveau rire, puis, lorsque Nika arrêta de nouveau la brosse sur l'encolure, elle la lui prit doucement des doigts pour brosser Htaacé de son côté. Il la laissa faire, et entreprit de nettoyer le tapis de selle à motifs colorés suspendu sur le bois. Elle regarda la poussière quitter la robe bicolore.


"Qu'est-ce que tu as fait, depuis ?"

"J'ai aidé William et Louis à réparer la carriole pour de bon. Hier, presque toute la journée : l'autre support d'essieu aussi était sur le point de lâcher."

Il regarda un instant au-dessus du dos de son cheval.

"Tu peux frotter plus fort, il a le poil épais. Et toi ? Qu'est-ce que tu as fait ?"


Htaacé ne bougea pas d'un pouce malgré la force qu'elle exerça. Au contraire, il ferma presque les yeux, abandonnant à Lynn tout le poids de son contentement. Elle le gratta un peu derrière l'oreille tout en continuant.


"J’ai travaillé chez les Smith. Et passé du temps à la nouvelle salle de lecture. Elle a été installée dans la salle annexe du bureau du Comté"


Sa tâche accomplie, elle rendit la brosse à Nika. Au lieu de la reprendre aussitôt, il garda cependant un instant sa main sur celle de Lynn, par-dessus le dos de Htaacé. Quelques secondes, pendant lesquelles ils se regardèrent discrètement. Lynn cessa de bouger elle aussi, et un léger tremblement parcourut ses doigts.


"Tu trembles", souffla-t-il, et elle répondit aussi bas :

"Désolée. Je... Je sais, c'est bête après tout ça."

Il parcourut du pouce le dos de sa main, tranquille.

"Non. Non, justement. Je comprends."


Ce n'était plus la nervosité de l'inconnu qui traversait Lynn, non, c'était bien l'inverse. Elle connaissait désormais ses mains, sa chaleur. Et ce simple pouce sur sa peau, au milieu de la ville où ils ne pouvaient rien laisser paraître, rappelait sans pitié ceci à la moindre de ses terminaisons nerveuses. Alors oui, elle tremblait. Leurs mains se séparèrent, lentement, celle de Nika emportant la brosse.


"Est-ce qu'il y a eu du monde ? Pour les livres ?"

Lynn secoua légèrement la tête, sa main restée sur le pelage doux.

"Peu, mais Aigle Sage et Mitchell sont venus."

Elle sourit.

"Elle a emprunté le livre que je convoitais aussi."


Nika installa le tapis de selle à motifs colorés sur le dos de Htaacé, qui se réveilla un peu, conscient qu'il allait être sellé.


"Alors tu l'as rencontrée."

"Oui. Je pense qu'elle a lu autant que moi, peut-être plus."

Il recula un peu le tapis et le lissa.

"La bibliothèque de Soleil Blanc est magnifique. Tu l'aimerais. Aigle Sage a beaucoup d'imagination, et les livres ont parfois été un moyen pour elle de se mettre à l'abri."


La selle suivit. Cette fois, Htaacé était bien revenu de sa béatitude, et aurait ronchonné s'il l'avait pu.


"J'en ai fait autant, parfois", avoua Lynn.


Elle ignorait ce qui était arrivé dans la vie d'Aigle Sage, et elle ne le demanda pas. Mais elle comprenait : pour elle aussi, la lecture avait longtemps été ce refuge-là. Nika laissa passer une seconde.


"Tu ne le fais plus ?"

"Parfois, si. Mais j'ai réalisé que les vies des gens qui m'entourent n’avaient rien à envier à mes héros."

Elle roula des yeux, consciente d'elle-même.

"Maintenant j’ai un peu tendance à écouter ce qui ne me regarde pas."

"Alors tu as choisi des histoires encore plus difficiles à refermer."


Il lutta un peu pour boucler la selle, arrachant à Htaacé un souffle par les naseaux, et Lynn sourit.


"Toi, tu lis ?"


Nika secoua doucement la tête, ses boucles d'oreilles métalliques se balançant un peu.

"Moins bien que ce que Ḳethamonin aurait voulu."

"C'est lui qui t'a appris ?"

Il démêla les rênes et les ramena tranquillement de son côté.

"Oui, en même temps que l'Anglais. Il disait que comprendre ce qui se dit est une chose, et que de savoir ce qui en reste quand les mots sont écrits en est une autre."


Lynn hocha la tête : Ḳethamonin avait raison. Et on ne parlait plus là du tout de romans. Nika continua.


"J’apprenais mieux dehors qu’assis dans sa hutte. Dès que je pouvais m'échapper, je le faisais. Et j'ai voulu... prouver que je pouvais être un chasseur utile, avant d'être autre chose."

Htaacé lui semblait fin prêt, mais il ne recula pas.

"Comme mon père l'avait été."

"Mon frère aussi aimerait ressembler à Papa."


Ils restèrent un instant à se regarder avec moins de retenue, Lynn se fichant soudainement du fait que le petit centre-ville d'Independence continuait d'exister par-delà l'angle de l'hôtel. Ils étaient assez proches pour percevoir leurs souffles, quoique bien moins que ce que tous deux auraient voulu. Et là, assez bas pour que seul l'équidé puisse l'entendre, Nika demanda :


"Tu as parlé de nous à quelqu'un ?"

Lynn cligna des yeux.

"Robbie sait ce qu’il s’est passé, mais il ne sait ni où, ni quand, ni avec qui."

"Tu lui fais confiance ?"


Lynn laissa échapper un discret souffle de sarcasme.


"S’il me trahit, je dirai à maman combien de fois il est allé 'se promener derrière le moulin' cette année avec Romy Armstrong."

Nika cligna des yeux : visiblement, même lui était au courant.

"Ils ne savent pas ?"

"Si. Mais ils pensent que leurs 'rendez-vous' sont bien plus chastes que ce qu'ils sont."


Son sourire s'effaça un peu.


"Désolée."

Elle soupira et se reprit.

"Une fille bien élevée ne devrait pas parler comme ça."

Nika secoua la tête, cependant, et son sourire se dessina jusque dans ses yeux.

"Bien élevée aux yeux de qui ?"


Quelque chose sembla se dénouer en Lynn. Avec Nika, elle n'avait pas besoin de ces précautions-là : des sourires polis, des réponses enrobées de sucre, de toutes ces petites politesses auxquelles elle s'astreignait à Independence, et jusque devant un Adam Scott dont elle se contrefichait. Il connaissait déjà sa curiosité, son franc-parler. Et il était lui-même son plus grand secret. Un secret qu'elle ne voulait plus se contenter de croiser par hasard près d'un abreuvoir.


"Nika..."

Ils restèrent ainsi, bien cachés par Htaacé.

"Je ne crois pas que la rivière soit le meilleur endroit."

"Ça ne l'est pas..."


Elle voulait passer du temps avec lui. Pour de bon, sans le voler. Les mots restèrent suspendus entre eux, et ils s'étaient probablement encore rapprochés. Les yeux de Lynn s'attardèrent une seconde sur sa bouche, puis sur son nez qu'elle voulait encore sentir fouiller dans ses cheveux. En cet instant, Htaacé lui sembla être à la fois un allié et une muraille infranchissable, et sa main trembla de nouveau sur son dos.


"Tous les mercredis..."

Elle avait en vérité retourné cette option de nombreuses fois dans sa tête, au cours des deux jours passés.

"Papa et Robbie travaillent, et Mrs Hoffman emmène maman et les jumeaux en ville pour l'après-midi."

Elle déglutit.

"Je pourrais partir plus longtemps, plus loin... si je rentre à temps."


Quelque chose changea dans le regard de Nika, et son sourire s’atténua à mesure qu'il réalisa ce qu’elle venait réellement de lui proposer. Ses yeux parcoururent son visage, et sa main se déserra un peu sur les rênes malgré lui.


"Si on te cherche à la maison et qu'on ne te trouve pas ?"

Elle pencha légèrement la tête.

"Ça n'arrive jamais. Mais si c'est le cas, je dirais que j'étais à la salle de lecture ?"


Ils se regardèrent, de part et d'autre de Htaacé, trop loin pour pouvoir ne serait-ce que se voler un baiser. La main de Nika lâcha finalement les rênes, et ses doigts se croisèrent délibérément et pleinement avec les siens :


"J'attendrai au-delà de la butte derrière les bouleaux. Toutes vos maisons disparaissent dès qu'on la franchit, mais je verrai la carriole de Mrs Hoffman passer le gué."

"J'y serai."


Nika serra sa main.


"Tha-lin, tu n'as peur de rien."


Elle rit avec lui, presque silencieusement. Et s'accrochant à cette perspective à la fois proche et lointaine, elle lui souffla enfin :


"Je suis 'Rough and wild', dit-on."


---

𐓍𐒰𐒿𐒻͘ [Tha-liⁿ] Good, fine, beautiful.

Ref: https://www.osageculture.com/language/osage-dictionary/good




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