Une expiration courte s'éleva dans la remise, une autre la rejoignit et vint s'y mêler, presque dans un halètement. Leurs souffles à tous les deux se répondirent encore un moment : irrégulièrement, désespérément.
Puis seulement le sien.
Une nouvelle fois, Lynn se laissa aller et sa vue se troubla, jusqu'à ce que sa conscience même s'ébranle. Elle s'agrippa à lui, elle succomba. Mais une fois de plus, elle renonça à l'espoir de sentir Nika relâcher ce contrôle que - lui - gardait envers et contre tout.
'Il ne me manque rien.'
C'était vrai, de nouveau, et elle le vit dans le regard doux et noyé de joie qu'il lui adressa lorsqu'elle rouvrit les yeux. Mais Soleil Blanc le connaissait bien, et elle voyait juste : Nika était prudent, il gardait les conséquences en vue. Au point de se réprimer, et de ne pas voir de problème à s'oublier.
Lentement, Lynn relâcha la prise qu'elle avait malgré elle exercée sur son bras, et leurs jambes glissèrent les unes contre les autres sans ordre, au milieu du chaos de bannières et de fanions. Dans la petite remise de la salle de lecture, le Quatre-Juillet n'était plus qu'un fatras d'étoffes abandonnées, entassées à la hâte dans l'attente d'être rangées. Tout était rouge, blanc, bleu. Et par l'interstice de la porte, une raie de lumière faisait danser la poussière, comme des lucioles encore affolées par ce qu'ils venaient d'agiter.
"Mr Collins nous tuerait probablement avec le registre d'emprunt", dit-elle en laissant tomber sa tête sur la poitrine de Nika, et en se recroquevillant même s'il ne faisait pas froid. Un rire fragile lui vint, son coeur encore battant.
"Combien de fois par an, exactement, vous avez besoin de ces drapeaux ?"
Tous les deux se serrèrent, aussi amusés l'un que l'autre, et Lynn repoussa du pied une hampe délestée de son étendard, qui avait bien manqué de leur tomber dessus un peu plus tôt.
Au dehors, par-delà les planches du petit bâtiment annexe du bureau du comté, Independence ne semblait toujours pas pressée de reprendre sa vie, après les festivités. Une carriole passa, et Lynn releva la tête.
"Nika..."
Il bougea à peine, juste assez pour la laisser comprendre qu'il l'écoutait, et son pouce continua de caresser lentement son dos. Elle baissa finalement les yeux, son attention sur la façon dont sa respiration soulevait sa peau.
"Tu as le droit de penser à toi aussi, tu sais."
Il ne bougea pas, et elle entrevit ses sourcils s'arquer légèrement.
"Qu'est-ce qui te fait croire que ça n'est pas le cas ?"
Lynn haussa une épaule.
"Je sens bien que tu fais attention à moi. À nous, à ce qui pourrait arriver. Mais... et toi ?"
Il fronça quelque peu les sourcils, surpris.
"Tha-lin, je suis exactement où je veux être".
Lynn ignorait comment exprimer ce qu'elle ressentait, comment lui dire que l'abandon qu'il avait osé frôler la première fois défilait encore devant ses yeux chaque fois que, lui, se retenait de lâcher prise. Elle soupira, mais il fouilla avec son nez dans ses cheveux, et lui tira un sourire en demi-teinte, lorsqu'il ajouta au milieu des drapeaux :
"À quelques étoiles près."
Ils se regardèrent. Elle avait attrapé la clé sur le crochet, là où Collins lui avait dit qu’il la laisserait, puis fermé de l’intérieur, même si elle n’en avait peut-être pas le droit. Au moins, elle se sentait en sécurité avec Nika, ici, en cet instant, et voulait profiter de ça encore un moment. Elle déposa un baiser sur son sternum, s'enivrant de son odeur de feu de bois.
"Comment s’est passée la chasse, cette fois ?"
Il prit une inspiration, comme si cette question le ramenait un peu plus à la réalité.
"Bien. Nous avons eu plus de chance que la dernière fois. Il fallait y retourner vite, et les troupeaux étaient encore assez près."
Nika avait conscience qu'en temps normal, il aurait été absent bien plus longtemps pour la Grande Chasse d'été. D'autres villages étaient partis, pour des semaines : il savait apprécier sa chance.
"J'ai remercié les bisons de ne pas nous avoir fait quitter le village pour tout l'été, cette année."
Du bout de son index, Lynn suivit distraitement une ligne de sa peau et remonta le long de ses côtes. Un frisson courut sous son doigt, ce qui lui plut.
"À quoi ressemble-t-il ?"
Elle continua, puisqu'il la laissait.
"Ton village."
Elle s'en était rendu compte lors de son passage chez Ḳethamonin : Nika savait à quoi ressemblait sa maison, il connaissait son père, et ici à la salle de lecture, il était entré dans son quotidien, presque plus que de raison. Elle, en revanche, ignorait tout de l'endroit où il se rendait lorsqu'il la quittait.
"Il n'a rien de très surprenant", souffla-t-il, comme si elle venait de lui demander de décrire quelque chose auquel il n'avait jamais pensé. "Ce sont des lodges ordinaires, pas très loin de la Verdigris. Mais c'est chez moi. Tsíse".
Lynn le savait déjà par Ḳethamonin : les eaux qui bordaient le village de Nika étaient les mêmes que celles dans lesquelles elle faisait sa lessive, en amont.
"Celui où nous vivons est vers l'extérieur, et j'aime ouvrir la porte et ne trouver que le soleil qui se lève sur la prairie."
"Nous ?"
Ils glissèrent l'un contre l'autre, et Lynn remonta un peu de sorte à ce qu'ils soient face à face pour parler. Elle prenait la mesure de tout ce qu'elle ignorait encore de lui.
"Je vis dans le lodge de Mihonga. Elle et ma mère étaient cousines, mais elles avaient grandi comme des sœurs : elle est une tante pour moi. Petit Puma vit là aussi. Et autrefois, Soleil Blanc."
"Et Ḳethamonin ?"
"Il vit aussi au village, quand il n'est pas en ville ici, ou parti visiter les chefs. Ce n'est pas lui qui m'a nourri, mais il s'est occupé de moi au moins autant."
Il lui avait notamment appris l'anglais et la lecture, Lynn le savait. Elle reconstruisait peu à peu ce que cela signifiait. Après la disparition de ses parents, Nika était resté parmi les siens, qui avaient veillé sur lui jusqu'à l'âge adulte, chacun à sa façon. Elle reconnaissait quelque chose que sa propre famille vivait aussi, ici dans la prairie : ce qui les tenait debout dépassait largement les murs de leur maison. Mais elle découvrait aussi qu’un enfant pouvait grandir sous la protection de bien d’autres que ses parents.
"J'aimerais..."
Elle hésita, incertaine d'être en droit de demander.
"J'aimerais voir où tu vis."
Il cessa un instant de caresser son dos.
"Si seulement c'était aussi simple que ça."
Ils le savaient tous les deux. Dans le village de Nika, une inconnue aurait attiré l'attention, une Xuháaska, plus encore. Et la vérité était que la situation inverse n'était guère plus simple, ce qui leur valait présentement d'être étendus nus au milieu de drapeaux. Lynn soupira, consciente qu'ils n'existaient ensemble que dans les interstices des mondes auxquels ils appartenaient.
"Je... je sais que ça n'est pas une bonne idée."
Elle était déjà en train de se résigner, mais Nika avait maintenant les yeux grands ouverts, rivés au plafond de bois clair. Elle commençait à connaître cette expression : il réfléchissait.
"Moi aussi j'en ai envie."
Lynn lui sourit. Elle s'était attendue à un refus, à une prudence dans la continuité du moment qu'ils venaient de vivre dans cette remise pleine de poussière de bois. Pourtant, Nika cligna dans le vide encore une fois, et contre toute attente, il murmura :
"Demain. Mercredi".
"Quoi ?"
Il se redressa sur son coude et la regarda avec quelque chose d'étonnamment ardent.
"Demain, je pourrais peut-être t'emmener."
Lynn resta figée, comme si elle ne comprenait pas, ou plutôt comme si elle ne pouvait croire qu'il venait réellement de lui proposer ceci. Pourtant, rien dans l'expression de Nika n'exprimait la plaisanterie.
"Nous rentrons de chasse."
"Justement... certainement, le village sera plein."
"Plein, mais occupé pour la journée à la conservation de la viande et des peaux. Ma tante sera aux grandes claies avec les autres. Petit Puma passera la moitié de la journée à son matériel et l'autre avec ses chers chevaux."
Lynn se redressa aussi, sa natte ayant renoncé à contenir ses boucles. Elle ouvrit la bouche, cherchant ses mots avec un peu d'étonnement.
"Combien en a-t-il ?"
"Sept."
"Sept ?"
"Il en voudrait bien plus, crois-moi."
Un frisson remonta l'échine de Lynn, et le rire qui lui vint retomba à mesure qu'elle réalisa que ce qui avait été un souhait pouvait la précipiter là où elle n'était jamais allée.
"Tu es sérieux ?"
"Très sérieux."
Il lui prit les mains, il hocha la tête. Et avec une audace permise par la solidité d'un plan, il souffla :
"Retrouve-moi juste comme la dernière fois, au bosquet de bouleaux."
---
Les herbes se refermaient derrière Nika avant que Lynn puisse marcher dans ses pas. Elle se hâta, courbée presque autant que lui, une main devant elle pour écarter les tiges.
Cette fois, au moins, rejoindre Nika avait été facile : sa mère et les jumeaux avaient même mis les voiles un peu plus tôt. Lynn était restée seule devant la baratte en se demandant vaguement où était le piège, mais il n'était jamais venu. Alors elle avait terminé de battre la crème offerte par Mrs Hoffman, rincé ses mains, puis changé de tablier avant de filer vers la butte. Nika et elle étaient restés un moment là-bas, à l'abri des feuillages, puis ils s'étaient arrachés aux sumacs, et mis en route en riant.
Depuis qu'ils avaient laissé Htaacé dans une combe arborée, à l'abri des regards, ils ne s'étaient presque plus parlé. Lynn continuait de le suivre, lui faisant confiance aveuglément : au sens propre, étant donné que la sente avait disparu.
Une brindille sèche craqua sous sa semelle, et Nika tourna la tête, puis ralentit. Ils passèrent un rocher, seul au milieu des herbes hautes. Alors, sans se redresser, il lui tendit la main et elle la saisit.
"À partir d'ici, reste bien derrière moi."
Lynn aperçut d'abord de la fumée montant en plusieurs filets pâles dans l'air de juillet. Dans le lointain, des voix s'élevaient, indistinctes : des conversations, le raclement d'outils, des rires d'enfants et l'aboiement d'un chien. L'air se chargea de l'odeur de la viande, de celle de la graisse chauffée, et d'autre chose - plus âcre - que Lynn ne reconnut pas. Paradoxalement, la vie foisonnait au village, en ce jour que Nika avait choisi pour l'introduire chez lui : il y avait du monde, et beaucoup. Mais autour des grandes claies et des râteliers, un peu à distance des maisons, comme Nika l'avait pressenti. Pas de ce côté.
"Viens".
Lynn sourit. Elle savait que Nika était doué pour circuler dans l'angle mort des bisons, elle découvrait qu'il était aussi capable de la mener hors de vue d'un village entier.
Devant eux, les herbes devinrent moins hautes, et Nika redoubla de précaution. Le sommet arrondi d'un lodge apparut, puis celui d'un second, plus loin, et bientôt d'autres encore, disposés sans alignement particulier. Ils étaient longs et bas, faits de poteaux et de perches courbées recouvertes de nattes de joncs. Ils ne ressemblaient à aucune habitation que Lynn eût vue dans sa vie.
Sur le côté est de l'un des lodges en bordure est, elle aperçut une porte latérale, et comprit ce que Nika avait voulu dire, la veille, en évoquant ne trouver que le lever du soleil sur la prairie, chaque matin. Voilà pourquoi il l'avait menée par ce chemin : ils n'avaient pas besoin de traverser le village. Ainsi, ils glissèrent à pas feutrés le long des murs en joncs, Lynn devinant qu'ils atteignaient leur destination.
Devant la porte, Nika jeta un oeil vers les habitations voisines et sembla satisfait de n'y voir ni mouvement, ni fumée. Il se tourna vers Lynn, un doigt sur ses lèvres.
"Zinḳa et Tanḳa sont là, laisse-moi entrer d'abord, je te ferai signe."
"Qui ?"
Il posa sa main sur la porte, la regarda. Et avant de s'engoufrer à l'intérieur, il murmura :
"Les chiens."
Il disparut à l'intérieur, Lynn restant seule contre la paroi, le coeur battant. Elle entendit aussitôt le frottement précipité de pattes sur le sol, puis un bref jappement. La voix de Nika suivit, basse, familière, sans qu'elle puisse en distinguer les mots. Il parlait de cette façon à Htaacé également : tranquillement, sans donner d'ordre, avec un ton rassurant. Un instant plus tard, son visage reparut dans l'entrebaillement de la porte et il lui fit signe de venir.
"Shhh".
Dans la demi-pénombre du lodge, Lynn ne distingua dans un premier temps pas grand-chose. Elle sentit toutefois une truffe humide venant chercher sa main, puis une autre, reniflant dans des endroits indiscrets.
"Tanḳa !"
Elle finit par les voir. Des corniauds, comme aurait dit son père : l'un immense mais timide, l'autre plus petit, les oreilles dressées. Nika s'était agenouillé parmi eux et les caressait distraitement.
"Celui-ci est immense", souffla Lynn, et Nika sourit.
"Zinḳa veut dire 'petit'. Je sais que c'est difficile à croire, mais il était minuscule, quand on l'a nommé. Tanḳa était le grand, quand ils étaient chiots."
Lynn rit. Tanḳa renifla longuement ses chaussures, puis remonta autour d'elle avec l'air d'avoir un caractère bien trempé. Il sembla finalement l'accepter et alla se coucher sur une natte, un peu plus loin, rapidement rejoint par son immense et maladroit compagnon.
"J'ai le droit de rester, on dirait", dit-elle, et la fossette se creusa sous le léger sourire de Nika, tandis qu'il lui dit :
"Tu es entrée avec moi, pour eux c'est assez. Tu aimes les chiens ?"
"Oui. Le nôtre est mort il y a deux ans".
Lynn eut une pensée pour lui, qui avait pratiquement grandi avec les jumeaux. Un chien qui avait survécu à un long voyage, et avait sans doute eu une bonne vie avec eux.
"Jip était très mauvais chien de garde, il aimait trop les gens. Il avait peur des herbes, des papillons, il ronflait... et il aimait courir pour attraper les copeaux de bois."
Nika se baissa sur un récipient près du foyer, et lui servit de l'eau. Non loin reposait une bouilloire de fer, semblable à celle de Mme Smith, et qui avait visiblement autant servi.
"L'une des histoires de Mikhaska disait que les chiens nous aident à devenir la meilleure version de nous-même".
"Qui est Mikhaska ?"
Nika plaça le bol de bois dans ses mains.
"Cygne Blanc. C'était le père de Petit Puma et Soleil Blanc. Il est mort il y a deux printemps, lui aussi."
"Je suis désolée."
"Ses paroles sont toujours là, tu vois bien."
Lynn fixa l'eau du bol. Elle connaissait Petit Puma par sa méfiance et son ressentiment, dont elle pouvait comprendre les raisons. Elle avait entendu les mots de Soleil Blanc à son sujet, et savait qu'il cherchait sa place dans un monde en changement. Savoir qu'il avait perdu son père deux ans plus tôt ajoutait en tout cas quelque chose à ce qu'elle croyait avoir compris.
"Viens t'asseoir."
Nika attrapa quelques galettes de maïs séchées, et elle le suivit. Les museaux de Zinḳa et Tanḳa se redressèrent : ils ne lâchèrent pas la nourriture des yeux tout au long de leur traversée. Alors, puisque sa vue s'était un peu habituée à la faible luminosité, Lynn put enfin observer l'espace autour d'eux.
Le lodge était plus vaste qu'elle ne l'avait imaginé, et presque dépourvu de ce qu'elle aurait appelé des meubles, sans table ni chaise, notamment. Sur le sol nu, autour du foyer central et à plusieurs endroits, des nattes étaient étendues. Des sacs, des paniers, des récipients et quelques parflèches occupaient les bords, d'autres objets pendaient aux poteaux et aux perches, hors de portée des chiens.
Nika la mena à une extrémité de la pièce oblongue, vers une plateforme surélevée couverte de peaux, parmi lesquelles Lynn reconnut celle d'un ours noir. L'odeur ancienne de fumée était partout, et Lynn la reconnut : c'était celle qui imprégnait les vêtements de Nika, et qu'elle aimait tant respirer dans le creux de son cou.
Les sons lointains en provenance des claies leur parvenaient dorénavant étouffés par les nattes de joncs, et Lynn resta un instant immobile à les écouter : invisible, et pourtant entourée par le village. Elle s'assit.
"Comment ça s'est passé avec Robbie, hier ?" lui demanda-t-il en faisant de même. "Je ne t'ai pas demandé."
Lynn roula des yeux un peu penauds. Elle avait objectivement quitté la salle de lecture bien plus tard que ce qu'elle avait convenu avec son frère à midi, et il n'avait pas été plus dupe qu'elle au sujet de ses promenades derrière le moulin.
"Il m'a attendue", dit-elle, "longtemps."
"Qu'est-ce que tu lui as dit ?"
"Que j'avais été retenue par le rangement des drapeaux. Ce qui est objectivement vrai, vu que nous l'avons fait avant de t'exfiltrer..."
Nika rit fugacement.
"Il t'a crue ?"
"Il a senti qu'il y avait autre chose, il est intelligent. Mais quand on est rentrés, il a confirmé cette version auprès des parents."
Lynn lui en était reconnaissante de l'avoir 'couverte'. Combien de fois avait-elle fait la même chose pour lui, avant qu'il parle de sa relation avec Romy plus ouvertement ? Pourtant, quelque chose lui pesait. Au fond d'elle, il lui était de plus en plus pénible de devoir se cacher ainsi.
"Nika..."
Il la rejoignit, sous le regard de Zinḳa et Tanḳa qui savaient qu'ils n'avaient pas le droit de monter sur la plateforme. Lynn hésita, mais depuis la veille, elle y pensait.
"Tu as parlé à Ḳethamonin ? De nous, de nos mercredis".
Le vieil homme n'avait même pas tenté d'être subtil quant au fait qu'il savait. Nika but tranquillement.
"Oui."
Lynn serra les doigts à cette idée. Pas par peur - elle avait une confiance immense en lui, qui naviguait entre les mondes et les gens, et qui avait été là pour Nika toute sa vie. Pourtant, il lui restait ce vertige à l'idée que leur 'secret' existe maintenant aussi dans l'esprit de quelqu'un d'autre. Nika pencha un peu la tête vers elle.
"Je ne lui ai pas 'tout' dit. Juste assez pour qu'il comprenne pourquoi je ne l'accompagne plus dans les villages le mercredi."
"Quel est le contenu de 'juste assez' ?"
Il sourit et sa main se déplaça sur le petit oiseau de bois sculpté, toujours accroché à sa veste de peau.
"Je lui ai dit que je te retrouvais. Que je tiens à toi. Que c'est... devenu aussi important pour moi que de respirer."
La poitrine de Lynn se serra un peu à ces mots, d'une façon à la fois saisissante et heureuse. Elle lâcha son bol d'une main, la passa sur son genou.
"Tu ne crains pas que... Je veux dire que... Il est le premier à savoir".
Même Robbie ignorait encore tout de Nika, et ce n'était pourtant pas faute d'avoir tenté de fouiner. Il laissa l'oiseau et entremêla ses doigts aux siens.
"J'ai besoin des conseils de Ḳethamonin. Parce qu'il voit à la fois du côté de ce village et du côté du tien."
"Il ne dira rien."
Nika hocha la tête.
"Il sait garder ce qu'on lui confie."
Lynn observa la lumière qui filtrait par les ouvertures du lodge. Ici aussi, les petites poussières dansaient dans les raies de lumière.
"J'ai eu l'impression qu'il était satisfait que ça se produise."
"Je crois qu'il l'est."
Nika souleva une épaule.
"Parce qu'il voit au-delà de ce qui sépare les gens, parce qu'il me voit heureux aussi. Et que ça faisait longtemps."
"Longtemps ?"
"Oui."
Il laissa passer une seconde, et Lynn reposa ses prunelles grises sur lui.
"Tu avais raison, hier. Je crois que je suis habitué à ne pas penser à moi."
Elle contempla ce qui se trouvait autour d'eux, cherchant malgré elle ce qui, ici, appartenait vraiment à Nika. Près d'un hamac suspendu à la perche faîtière, elle entrevit quelques vêtements soigneusement pliés, dont une chemise qu'elle reconnut, et sa coiffe de chasse. Son arc et deux sacs formaient un ensemble si discret qu'elle aurait pu ne pas le remarquer, mais ils portaient tous les deux les marques semblables aux encoches qu'il avait gravées sur sa pierre à aiguiser. Non loin, un peigne, un linge soigneusement plié et un pain de savon acheté au comptoir constituaient presque toutes ses affaires de toilette.
Il vivait ici depuis des années, pourtant il semblait avoir tenté d'occuper aussi peu de place que possible, comme s'il ne s'était pas senti légitime pour s'installer. Organisé, discret, prévoyant : comme elle le connaissait.
Pas très loin, l'espace qu'elle devinait être celui de Petit Puma contrastait pour le moins. Des vêtements aux tissus variés s'y accumulaient avec beaucoup moins de discipline, certains simplement jetés sur un sac ou sur les peaux. Une boîte en fer blanc cabossée débordait de colliers de perles et autres parures, et une étrille pour chevaux traînait à côté. Il occupait sa place sans s'excuser, avec l'évidence de quelqu'un qui n'avait jamais eu à se demander si elle était à lui.
Elle devina que le troisième hamac était à la tante de Nika, et sa présence à elle était d'ailleurs partout : dans les récipients près du foyer, les réserves suspendues, et jusque dans la façon dont les couvertures étaient pliées.
"Quel âge avais-tu quand tu es venu vivre ici ?"
Depuis le gué, Lynn savait que c'était la conséquence de la disparition de son frère et de ses parents, et Nika répondit sans plus de peine que la première fois.
"Quelque chose comme quatorze ans. C'était normal pour Mihonga, de me faire une place près de son feu, parce que j'étais le fils d'Akawin."
Lynn but une nouvelle gorgée.
"Elle s'est retrouvée avec un enfant de plus."
"Elle-même avait vécu la même chose, enfant, quand ma grand-mère l'avait recueillie".
Lynn comprenait. Pour Nika, 'tsíze' était bien plus que la maison ou le foyer : c'était cet endroit où les gens se faisaient successivement une place, les uns pour les autres. Il était sûrement étrange à Nika de parler de ceci en ces termes, et Lynn sentit que c'était un sujet qu'ils n'abordaient pas entre eux.
"Ma mère et elle se sont progressivement éloignées, surtout quand Cygne Blanc a choisi d'envoyer Soleil Blanc et Petit Puma au pensionnant de Saint-Paul, et que ma mère n'a pas souhaité nous y envoyer, mon frère et moi."
Les changements de leur monde s'étaient progressivement entremêlés aux choix de vie des familles, elle l'avait déjà réalisé en rencontrant Aigle Sage et ses parents. Nika secoua la tête.
"Ça n'a rien changé. Quand j'en ai eu besoin, Mihonga m'a accueilli ici, et l'année suivante, Petit Puma est revenu."
"Il a abandonné l'école ?"
Pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés, Nika céda à un rire contenu, comme si celui qui était en réalité presque un frère avait été dans son hamac à écouter.
"Soleil Blanc aimait lire et apprendre, et elle avait déjà rencontré William, là-bas. Petit Puma... est fait d'un autre bois".
"Je me demande comment il était, enfant."
Nika souffla un rire discret.
"Oh colérique, drôle, passionné par les chevaux. Et incapable de supporter qu'on décide pour lui. Ma tante a le même caractère que lui, il lui doit ça. Mais il lui doit aussi son coeur, tu sais : j'espère qu'un jour tu le verras."
Lynn pinça les lèvres.
"Je ne sais pas s'il me laissera".
Tranquillement, Nika fit craquer une galette de maïs sèche et lui en donna la moitié, opération que les chiens ne manquèrent pas. Ils respectèrent l'interdiction de monter sur la plateforme, toutefois, et Nika les félicita pour ça. Lynn en revint au hamac appartenant à son cousin.
"Il ne serait sûrement pas content de me savoir assise ici."
Elle se souvenait encore de son visage crispé, lorsqu'elle était apparue pour témoigner contre Turner. Peut-être parce qu'il ne savait pas exactement ce qu'elle dirait. Nika mordit dans sa galette de maïs.
"Peut-être pas. Mais il a ses contradictions, Tha-lin, comme nous tous : je l'ai déjà vu être bon avec des enfants Xuháaska qui s'intéressaient à lui. Ce qui le rend furieux, ce sont ceux qui prennent sans se retourner, comme si ces terres leur étaient dues".
Lynn les voyait aussi, ceux pour qui les Wahzhazhe étaient un obstacle administratif ou un contretemps, et pas des gens. Certains à Independence le faisaient de façon parfois hargneuse, supérieure et violente - comme Aaron Turner ou Russell Kind - ou plus passive, comme sa famille, qui n'avait d'animosité contre personne, mais à l'inverse pas réellement d'états d'âmes non plus.
En elle-même, il n'y avait que de la dissonance. La moitié d'elle aurait voulu partir sur le champ, même si elle n'avait nulle part où aller. Et l'autre voulait rester pour toujours avec Nika. Elle mordit dans sa galette de maïs à son tour, un peu farineuse, dont le léger goût sucré monta après quelques bouchées. Elle regarda encore autour d'elle.
"Vraiment, Nika... je me demande si je dois être assise là."
Il la fixa. Tandis que Tanḳa dormait, Zinḳa s'était un peu approché, et observait surtout Lynn comme le maillon faible prêt à céder et lui donner une miette. Les épaules de Nika étaient un peu tombées.
"C'est moi qui t'ai amenée."
"Ta tante n'aimerait peut-être pas ça non plus."
"C'est aussi chez moi, j'ai envie que tu sois ici."
C'était absurde. Réciproquement, bien sûr que Lynn aurait aussi fait entrer Nika. Elle serra ses doigts sur la galette de maïs qui se brisa un peu.
C'en fut trop pour Zinḳa. Il avait jusque-là respecté l'interdiction avec une patience de plus en plus manifestement douloureuse, mais il n'y tint plus. Il se dressa sur ses pattes arrière et posa les antérieures et une partie de son ventre contre le rebord, son immense tête à hauteur de Lynn et ses yeux remplis d'espoir. Elle écarta sa main.
"Il peut en manger ?"
Nika pencha la tête.
"Oui, mais il a eu son repas, ce matin."
"Ses yeux prétendent volontiers le contraire."
"Zinḳa ment très bien".
Elle considéra les deux fragments de galette dans sa main, et mangea l'un d'entre eux. Cette fois, elle sentit le regard affectueux de Nika aller de Zinḳa à elle, puis revenir de sa main au grand chien. Il reprit son bol, et tout en buvant, il concéda :
"Juste un petit morceau."
Le chien fut le premier à comprendre que l'autorisation avait été donnée : à sa posture, ou peut-être à son ton. Il piaffa de joie, l'écume aux babines, et patina presque sur la terre battue lorsque Lynn redescendit de la plateforme pour aller jusqu'à lui. Il ne lui fallut qu'une seconde pour engloutir le fragment de galette dès que Lynn risqua ses doigts pour le lui donner.
"Il n'a même pas mâché..."
"Il n'avait pas besoin de manger, il avait besoin d'obtenir ce qu'il voulait."
Lynn rit, Jip aurait fait pareil. Elle s'accroupit et passa une main sur le sommet de son crâne, puis derrière l'une de ses oreilles. Les yeux de Zinḳa se fermèrent, sa précipitation envolée, et il poussa lourdement sa tête contre la paume de Lynn pour lui indiquer où continuer. Elle s'assit sur la natte, là où elle se trouvait, et il se cala sur sa cuisse avec un soupir de satisfaction.
"Voilà. Tu ne peux plus partir."
Nika souriait.
"Tu parles. Il m'échangerait contre un second morceau de galette."
Elle enfouit ses doigts dans l'épaisse fourrure de son cou, le grattant un moment à deux mains. Puis elle y rencontra quelques graines accrochées aux poils, de celles qui s'y collaient et se retrouvaient transportées bien loin. Elle les retira, une à une, tandis que Zinḳa se délectait de ces soins inattendus. Nika l'observa faire, avec une tendresse qui lui parvint sans même qu'elle ait à le regarder.
"Qu'est-ce qu'il y a ?"
Il lui sourit, il secoua légèrement la tête.
"Rien. Je pense juste à ce que Mikhaska disait."
Au-dehors, un éclat de rire leur parvint depuis les claies, suivi de plusieurs voix qui se répondirent sans qu'ils puissent distinguer les mots. Un cheval hennit quelque part. Autour d'eux, le village continuait simplement sa journée.
Lynn ne savait pas si les chiens révélaient le meilleur des humains, mais celui-ci avait réussi à lui faire oublier, pour quelques minutes, qu'elle se demandait si elle avait le droit d'être là. Tanḳa ouvrit un oeil critique, puis le referma. Elle rit doucement.
"Je lui ai retiré trois graines et donné juste une miette."
Nika rassembla les deux bols, épousseta les peaux, et souffla lorsqu'il se pencha enfin au-dessus d'eux :
"Crois-moi, Zinḳa s'en souviendra longtemps."
---
Pour en savoir plus sur les lodges et villages : https://osagenation.s3.amazonaws.com/C/C.2.a.Lodge&VillageFactSheet.pdf
𐓊𐒻𐒿𐒷 [Tsíse] - (...) house, home, household, family.
https://www.osageculture.com/webonary/osage?alphabet=136&page=2
𐓓𐒻͘𐒼𐒰 [Ziⁿ-ḳa] - Small, here the name of a dog.
https://www.osageculture.com/webonary/entry/g10c9e444-34f4-4ba1-a763-14f6b1a1fe3d
Note: this word is part of the name 'Little Puma' (Iⁿ-gthoⁿ´-ga-zhiⁿ-ga). However, I retained the romanization used by La Flesche, to remain consistent with the source (𐒼 is a sound between k and g).
𐓈𐒰͘𐒼𐒰 [Tanⁿ-ḳa] - Big, here the name of a dog.
https://www.osageculture.com/webonary/entry/gb30b9d1d-b4b9-40e9-b5ea-c4594bc0df08
𐓀𐒻𐒹𐓂͘𐒼𐒰 [Mihoⁿga, name transliteration] Sacred Sun (Nika's 'aunt', White Sun and Little Puma's mother).
https://www.gutenberg.org/cache/epub/49326/pg49326-images.html
𐓀𐒻𐓐𐒰𐓆𐒼𐒰 [Mi´-xa-çka, name transliteration] White Swan (White Sun and Little Puma's father).
https://www.gutenberg.org/cache/epub/49326/pg49326-images.html
𐒰𐒽𐒰𐓏𐒻͘ [A´-ḳ’a-wiⁿ, name transliteration] South-wind-woman (Nika's mother).