Les Herbes Hautes
Contre le bois brun de la large porte, la main de Lynn hésita. Sur les murs blancs de la ferme, le soleil de quatre heures tombait. Aux fenêtres, dont celle de la porte, les petits rideaux étaient tirés. Elle regarda une dernière fois autour d'elle, le coeur battant.
L'exploitation des Mitchell avait la réputation d'être la plus prospère des environs d'Independence, et Lynn comprenait dorénavant pourquoi. À sa gauche s'étendaient des rangs de maïs déjà hauts, dont les feuilles remuaient doucement sous la brise. Derrière des clôtures basses, elle distinguait un potager, et deux poulaillers étaient installés plus loin. Rien ne paraissait laissé à l'abandon, ni même à la négligence, pas même le chemin qui menait jusqu'à la piste dont elle était descendue.
La maison elle-même était plus grande que celle de sa famille, avec des murs clairs, une large toiture de bardeaux et une galerie qui courait sur presque toute la façade, soutenue par de solides poteaux de bois. Des bancs et plusieurs coffres y étaient abrités, plus cossus que les meubles rustiques confectionnés par Jonas. Il aurait apprécié la charpente, songea-t-elle, à n'en point douter.
Lynn déglutit. L'air sentait la terre chaude, le bois sec, les chevaux attachés non loin... et - distinctement - le café. Elle baissa les yeux sur sa robe, en lissa machinalement un pli, et vérifia dans son sac de toile que le petit pot de confiture de prunes sauvages qu'elle avait apporté n'avait pas coulé.
Il lui semblait déjà avoir vécu trois vies depuis l’office du matin, où Robbie avait soigneusement épié chaque personne dont elle croisait le regard. Son déjeuner avait été une simple gamelle de haricots bouillis chez les Smith, avant quelques heures passées à travailler. Elle avait échappé à la préparation de toute sa famille pour leur première rencontre officielle avec les parents de Romy Armstrong. Et honnêtement ? Ça lui convenait aussi bien.
En milieu d'après-midi, elle avait obtenu du beau-frère de Mrs Smith de la déposer ici, au départ pour ses propres affaires, et elle était fière d'elle-même pour avoir osé demander. Le trajet s'était passé sans incident. Pourtant, à présent, elle demeurait là, empotée comme jamais, à tergiverser à l'idée de toquer alors qu'elle avait été invitée.
"Mais enfin, Evelyn Ashford, qu'est-ce qui te prend encore ?"
Au fond d'elle, elle avait au moins une partie de la réponse. Depuis qu'Aigle Sage avait fait le rapprochement entre son petit médaillon de bois et l'oiseau sur la veste de Nika, la veille, depuis qu'elle avait aussi dû reconnaître auprès de Robbie que ce n'était pas Adam Scott qu'elle fréquentait, quelque chose restait serré dans sa gorge. Nika et elle avaient beau tenter de garder soigneusement leur secret, en surveillant leurs gestes et leurs mots, les objets parlaient, les habitudes, les cadeaux. Les gens se connaissaient entre eux. Et à présent, il lui semblait qu'ils avaient semé toute une constellation de signes, bien malgré eux.
Elle posa de nouveau le regard sur la porte et celui-ci se raffermit : Soleil Blanc l'avait invitée, Aigle Sage se faisait une joie. Elle aussi, en vérité. Alors elle inspira profondément, leva la main et frappa.
Depuis l'intérieur, elle perçut un bruit de vaisselle, quelques pas sur le plancher, puis une exclamation légère, juste avant que la porte s'ouvre sur Aigle Sage, dont les cheveux étaient bien coiffés, et la mine radieuse.
"Tu as trouvé la maison !"
Lynn rit doucement.
"Bonjour, Aigle Sage. Tout le monde connaît votre ferme, tu sais."
"Maman, Lynn est là !"
Soleil Blanc apparut derrière elle à l'angle d'une imposante cheminée, s'essuyant les mains sur un torchon.
"J'avais entendu, ma chérie. Entrez, Miss Ashford. Havé".
Son regard avait ce même sérieux qui avait parfois intimidé Lynn, mais son sourire ne portait rien d'autre que de l'hospitalité. Elle portait une tunique ocre à manches larges, au-dessus d'une jupe qui descendait jusqu'à ses pieds. Ses cheveux étaient laissés libres, et un bijou circulaire ornait le haut de sa poitrine. Lynn songea qu'elle était belle.
Aigle Sage s'écarta vivement, et Lynn osa passer le seuil. La pièce de vie était vaste, meublée de coffres, d'une table entourée de quatre chaises et d'un vaisselier. Derrière la table, s'étendait un large sofa bleu-vert, couvert d'une peau semblable à celle que Lynn avait vue sur la plateforme du lodge sur la Verdigris. Elle ne put s'empêcher d'écarquiller les yeux : en comparaison, la maison de sa propre famille semblait modeste.
Elle balbutia : "Merci beaucoup pour votre invitation", mais Aigle Sage rit, et l'entraîna devant l'âtre éteint.
Un petit bureau encombré de livres et de papiers occupait l'espace à gauche de la porte d'une chambre. À droite dans l'angle près de la cheminée, un court escalier montait sur cinq marches, avant de se prolonger par une échelle, vers un étage. Ici, des objets en porcelaine en côtoyaient d'autres en vannerie, les livres s'alignaient sous les peaux ou herbes suspendues. Tout sentait le bois ciré, la sauge et l'heure du goûter.
"Je... j'ai apporté un petit quelque chose..."
Elle sortit le pot de confiture.
"Maddie et Elias ont cueilli ces prunes sauvages."
"William rentrera un peu plus tard, mais il saura en profiter."
Aigle Sage reçut ce présent avec un délice évident, et elle les suivit, Soleil Blanc et elle, vers la cuisine qui se nichait sur la droite de la maison, par-delà la cheminée. La première chose qu'elle y vit fut l'imposante cuisinière en fonte noire qui occupait un pan de mur, avec des plaques de cuisson, un four et un tuyau montant jusqu’au plafond. Toutefois, un frottement régulier de cuir attira son attention et elle s'arrêta net.
Contre le mur opposé, près d'une petite table chargée de jattes et de bocaux, Petit Puma était assis, plusieurs longues lanières de cuir étendues devant lui, qu'il enduisait de graisse à l'aide d'un chiffon. Il interrompit son geste en apercevant Lynn, puis ses yeux descendirent vers le pot de confiture qu'Aigle Sage brandissait comme un trophée. Ses doigts se crispèrent un peu.
"Regarde !" lui lança sa nièce. "Sur les biscuits, ça sera délicieux !"
Lynn sentit son estomac se serrer, sous ce regard qui glissait sur elle comme un filet d'eau froide. Elle n'avait pas besoin qu'il prononce un mot : elle savait déjà ce qu'il pensait de ces prunes, récoltées par les jumeaux.
"B-Bonjour".
Il ne répondit pas.
Soleil Blanc posa son torchon sur la table, et son frère et elle se dévisagèrent tous deux brièvement avec une familiarité légèrement hostile. Elle finit par lui dire quelque chose en Osage, dont Lynn saisit au vol les mots 'ní' et 'hpíiâie', puis il répondit lui-même, sèchement, en insistant sur 'xuháaska'.
Elle eut l'impression d'assister à la reprise d'une dispute laissée en suspens : manifestement à son sujet. Puis, tout en ouvrant le pot de confiture pour une Aigle Sage qui semblait bien décidée à ignorer les conversations des adultes, Soleil Blanc prononça un dernier trait en direction de son frère, où Lynn ne comprit qu'un mot : 'awathílan'. Elle leva une main, presque par réflexe.
"Il n'a pas à retenir ce qu'il pense."
Elle regarda brièvement Petit Puma, désolée, ne sachant presque pas quoi faire d'elle-même.
"Je sais que ce qui s'est passé à la rivière et au gué ne change rien."
Un silence suivit. Petit Puma avait cessé tout mouvement, son chiffon suspendu au-dessus du cuir. Il dévisagea Lynn, pris au dépourvu, semblait-il, mais peut-être pas tant pour ce qu'elle venait de dire que pour la façon dont ses paroles tombaient étrangement à propos. Elle sentit son estomac se nouer à nouveau, et regretta d'avoir parlé. Devait-elle dire que Soleil Blanc lui avait appris le mot 'awathílan' le Quatre Juillet ? Ou bien-
"Allez ! Viens voir Burr et Berry !"
Aigle Sage posa le pot de confiture sur le plateau où trônaient déjà des biscuits, puis saisit la main de Lynn avec entrain. Petit Puma la fixa encore un instant, avec ce regard à la fois trop jeune et trop vieux, mais certainement pas sot. Aigle Sage tira un peu sur le bras de Lynn. Soleil Blanc ouvrit la jarre de biscuits. Petit Puma, finalement, revint à ses lanières, les sourcils légèrement pincés, sans rien dire de plus.
"Burr ressemble de plus en plus à une pomme de terre. Et Berry a craché une boulette de poils, ce matin."
Lynn adressa un petit geste de la main à Soleil Blanc, puis suivit Aigle Sage vers la salle à manger qu'elles avaient traversée plus tôt.
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C'était clair et net : Lynn préférait les chiens aux chats.
Bien sûr, ils étaient mignons, avec leur pelage crème et leurs petites oreilles brunes. Mais Burr et Berry, en seigneurs autoproclamés du contrebas de l'escalier, avaient surtout l'air de s'occuper de leur propre vie avant de s'intéresser à la main qui les nourrissait.
Aigle Sage, elle, les adorait. Un long moment, Lynn l'avait écoutée narrer comment Burr avait passé une nuit entière enfermé dans un coffre à linge, et comment Berry était capable de voler la volaille sur la fourchette de son père, alors qu'il conversait. Un mois plus tôt, les deux créatures poilues avaient renversé le cradleboard installé près du sofa, cette planche porte-bébé dont Aigle Sage lui avait expliqué l'usage. Soleil Blanc était entrée en furie contre les matous : elle y tenait particulièrement, car il avait accompagné le sommeil de ses deux enfants.
Tandis qu'ils jouaient avec un brin de laine rouge, Lynn avait erré dans la salle à manger. De la cuisine attenante lui parvenaient encore les voix de Soleil Blanc et de Petit Puma, désormais apaisées.
Sur le bureau de William, son regard s'était arrêté sur un daguerréotype ancien, enchâssé dans un cadre de cuir. Un homme aux favoris grisonnants et aux yeux clairs, en costume sombre, y posait auprès d'une femme osage aux cheveux soigneusement séparés par une raie centrale, dans une robe à motifs discrets. Tous deux se tenaient très droits, les mains posées sur leurs genoux, avec cette gravité que Lynn avait déjà vue sur d'autres portraits d'autrefois.
Et puis elle avait de nouveau contourné la table et s'était enfin autorisée à poser les yeux sur l'incroyable bibliothèque, près du buffet.
Sur les étagères s'alignaient de beaux volumes reliés de cuir, dont les titres brillaient en lettres dorées. Des recueils de sermons et de cantiques, les poèmes de Tennyson, plusieurs volumes de Shakespeare. Et plus bas, les McGuffey’s Readers, un manuel d'orthographe de Webster et des ouvrages d'arithmétique. Elle avait fini par sentir Soleil Blanc arriver dans son dos. Elles avaient échangé un sourire, puis choisi ensemble un petit volume illustré des Fables d'Ésope, qui rejoindrait bientôt l'unique étagère de la salle de lecture.
À présent, le livre reposait sur le coin de la solide table, où Lynn avait pris place face à Soleil Blanc. Aigle Sage léchait ses doigts pleins de confiture et avait carrément délaissé les biscuits, tandis que Lynn et sa mère dégustaient leur café. Dans la cuisine, le frottement régulier du cuir avait repris.
"Entre nous, Miss Ashford-"
"Evelyn... ou Lynn. Oui, Lynn, s'il vous plaît."
"Lynn..."
Soleil Blanc but de son café et la regarda par-dessus le bord de la faïence raffinée.
"Votre mère sait-elle que vous êtes venue nous rendre visite aujourd'hui ?"
"Oui, bien sûr. Je le lui ai dit hier soir."
Lynn venait de répondre spontanément, mais elle sentit son coeur se serrer.
"Vous craigniez qu'elle n'apprécie pas votre invitation ?"
Aigle Sage retrempa son doigt dans la confiture, n'écoutant que distraitement. Soleil Blanc, elle, reposa sa tasse dans la soucoupe.
"William m'a dit que votre père lui avait fait part de ses inquiétudes à votre sujet, le Quatre Juillet. Je préfère m'assurer que vous ne vous attirerez pas d'ennuis pour être venue."
Il n'y avait aucun reproche dans sa voix, aucune appréhension particulière : c'était une précaution tranquillement formulée, et Lynn en fut d'autant plus peinée.
"Il s'inquiètent, oui. Mais pas parce que je viens ici."
La veille au soir encore, cette conversation était revenue sur la table, au-dessus du thé. Soleil Blanc ne devait pas avoir plus de dix ans de plus que Lynn : elle se trouvait quelque part à mi-chemin entre elle et l'âge de ses parents. Lynn contempla de nouveau le cradleboard. Elle se demanda à quel âge Soleil Blanc avait eu Aigle Sage, et Julia avant elle. À son âge, elle était peut-être déjà mère depuis plusieurs années. Lynn baissa les yeux vers sa tasse et soupira.
"Je sais que Maman aussi se fait du souci pour moi."
C'était vrai, elle l'avait vu. Et les secrets qu'elle gardait pesaient à Lynn, chaque jour un peu plus. Soleil Blanc pencha la tête.
"Vous en êtes consciente, au moins".
Cet instant fut celui que Petit Puma choisit pour quitter la cuisine en silence, et venir prendre un biscuit dans l'assiette. Lentement, les sourcils ostensiblement bas, sans un mot. Soleil Blanc le suivit du regard, avant de prononcer de sorte à ce qu'il l'entende :
"J'imagine que nous passons des années à apprendre à certains à se débrouiller seuls, puis à s'inquiéter lorsqu'ils y parviennent."
Il leur tourna le dos avec soin, tout le temps qu'il passa à mâcher, puis grappilla un second biscuit, et Lynn osa :
"Quelle différence d'âge avez-vous, tous les deux ?"
"Presque dix ans. J'ai peut-être encore du mal à admettre qu'il est un homme, maintenant."
Elle pinça ses lèvres et le regarda même si lui ne le faisait pas.
"Un homme qui a ses opinions, ses combats. Et qui découpe mes vieilles jupes pour améliorer ses chemises et avoir l'air beau."
Il commenta d'un mot en Osage que Lynn ne comprit pas, manifestement suffisamment désobligeant pour que sa soeur lui donne une tape bien sentie. Elle sourit. Un troisième biscuit disparut dans la poche de la veste de peau qui couvrait ladite chemise, et il s'apprêta à retourner à ses cuirs... avant de s'arrêter, car la porte d'entrée s'ouvrit.
"Papa !"
Aigle Sage bondit de sa chaise, abandonnant la confiture et les biscuits pour courir vers la porte en faisant détaler Burr et Berry. William Mitchell venait d'entrer, les bras chargés de paquets enveloppés de papier brun et de rouleaux de documents.
"Doucement", lui dit-il en accueillant sa fille comme il le put. "Tu vas tout faire tomber. Miss Ashford."
Lynn ouvrit la bouche pour lui répondre, mais Aigle Sage, qui regardait déjà par-dessus le coude de son père, poussa une seconde exclamation :
"Cousin Nika !"
Le sourire de Lynn se figea. Pendant une seconde, elle crut avoir mal entendu, puis une silhouette apparut dans l'encadrement de la porte, portant à son tour plusieurs paquets, et tout ce qu'elle s'apprêtait à dire se trouva balayé de son esprit.
Il venait de franchir le seuil lorsqu'il leva les yeux vers la table, et lui aussi s'arrêta net, d'une façon si manifeste que Lynn en eut le vertige. Le silence fut bref, mais assez long pour que Petit Puma se retourne, cette fois. Lynn cacha sous la table ses mains, et bredouilla la réponse à William qui avait déjà trop tardé.
"Bonsoir, Mr Mitchell."
Si elle avait un jour rougi face à Nika, toute chaleur avait désormais quitté son visage et ses membres, comme si elle s'en trouvait vidée. Soleil Blanc, elle, n'en vit rien et se leva pour aller chercher d'autres tasses à café.
"Vous arrivez juste à temps. Wazhínika, Miss Ashford. Je crois que vous vous êtes déjà croisés."
"Oui", répondit Nika.
"Non", répondit Lynn au même instant.
Ils se regardèrent, et elle essaya de se reprendre aussitôt :
"Pardon, je veux dire oui. À la rivière."
"Au gué aussi."
"Oh, c'est vrai !"
Un autre silence passa, où Nika garda les paquets serrés contre lui. Lorsqu'il releva enfin la tête, elle y lut la même panique que la sienne, mêlée d'une incrédulité tendre et de son éternelle prudence. Le moment de flottement ne fut pas si long, mais il lui sembla être une éternité. Et puis, enfin, Nika déposa son chargement sur la seconde marche de l'escalier.
"Tu as trouvé tout ce qu'il fallait ?" demanda Soleil Blanc à William en lui servant du café.
"Presque. Il n'y avait plus le ruban que tu voulais, j'en ai pris un différent."
"Tu as pu acheter mon cahier, Papa ?"
"Dans l'autre sac, ma chérie, laissez-moi au moins retirer mon chapeau."
Celui où Berry était déjà en train de fouiller. Petit Puma était le seul à n'avoir pas détourné les yeux, et Lynn prit grand soin, trop peut-être, à ne plus croiser ceux de Nika. Jusqu'à ce qu'Aigle Sage fonde sur lui, un petit objet dans sa main.
"Regarde, cousin Nika ! Le médaillon d'aigle que Lynn m'a fait !"
Nika saisit le médaillon avec une précaution qui serra le coeur de Lynn, mais il ne montra rien, absolument rien. Par chance, peut-être, il ne portait que sa chemise et pas son gilet de peau.
"Il est très beau."
Lynn ne respirait presque plus. Sous la table, ses mains tremblaient si fort qu'elle les avait coincées entre ses genoux. Aigle Sage, elle, était juste innocemment ravie d'avoir son monde autour d'elle.
"Je lui ferai un bijou de perles, en retour."
"Bonne idée."
Nika sourit, Soleil Blanc et William continuaient de converser entre eux. Aigle Sage rayonna et ajouta joyeusement :
"Avec les mêmes couleurs que ce que j'ai fait pour toi !"
Lynn tressaillit malgré elle.
"Je devrais sans doute rentrer."
Petit Puma posa les yeux sur elle, puis sur Nika, une dernière fois, mais il ne dit absolument rien. Puis, comme si toute cette affaire avait cessé de l'intéresser, il prit encore un biscuit dans l'assiette et reprit le chemin de la cuisine. Soleil Blanc releva les yeux du ruban qu'elle avait déballé.
"Merci d'être venue, Lynn, Aigle Sage est ravie. Nous avions prévu de vous raccompagner"
William goûta la confiture.
"Dans combien de temps arrive Louis ?"
"Pour le souper."
"Je peux la ramener."
Nika était celui qui venait de prononcer ceci, tout en rendant à Aigle Sage son médaillon. William jeta un oeil par-dessus son épaule en sortant finalement de l'autre sac le cahier promis à sa fille, qu'elle emporta avec bonheur en imaginant déjà tout ce qu'elle y écrirait.
"Tu es sûr ?"
Nika hocha la tête, une fois.
"Je repars, de toute façon."
Les sourcils de Lynn se pincèrent malgré elle : tout son for intérieur noué par l'anxiété. Elle rapprocha d'elle les fables d'Ésope, se demandant si ses jambes la porteraient seulement jusqu'à la sortie. Mais finalement, avec une reconnaissance sincère, tant pour l'hospitalité qu'elle avait reçue que pour le fait que Nika la sauve maintenant de son embarras, elle souffla en tremblant :
"Merci."
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L'air était doux, en cette fin d'après-midi, même si le ciel s'était chargé de nuages. Derrière Nika, Lynn s'accrochait, le côté de son front posé contre son dos. Les criquets jaillissaient autour des sabots de Htaacé, fuyant la menace fugace de son trot. Comme cette nuée d'insecte, son esprit à elle ne trouvait pas la quiétude non plus.
"Nika..."
"Mmm ?"
Elle raffermit sa prise sur le tissu de sa chemise.
"J'ai eu peur, tout à l'heure... chez Soleil Blanc et William".
Tout en faisant quitter la piste au pinto pour rejoindre le bosquet de bouleaux près de la maison des Ashford, Nika tourna un peu la tête, sans pouvoir voir Lynn toutefois.
"Quand je suis arrivé ? Moi aussi, je l'avoue."
Elle ne bougea pas, en dehors des mouvements induits par la foulée de Htaacé.
"Avant même ça".
Elle ferma ses paupières un instant.
"J'ai l'impression que notre secret est en train de craquer sous toutes les coutures qu'on a cousues."
Nika serra un peu les rênes.
"Je le sens aussi. Je ne sais pas combien de temps on pourra encore cacher ça. C'est une question que je ne voulais pas me poser, mais maintenant elle est partout."
Lynn secoua la tête contre lui.
"C'est injuste. Mon coeur explose de devoir me taire. Moi, j'ai envie... de crier partout ce qui m'arrive avec toi. Pas d'avoir peur dès qu'on vit une situation normale, avec nos proches autour de nous".
Nika souffla très bas :
"Tu sais très bien, Tha-lin. Tu sais très bien que ces choses-là n'appartiennent pas qu'à nous. Chez moi, mais en vérité chez toi non plus."
Elle tremblait, mais il ne le sentait peut-être pas. Elle inspira profondément.
"Que dirait ta famille ? Ton village ?"
Il soupira.
"Certains seraient en colère. On me dirait probablement que j'ai perdu toute conscience de ce qui est en train de se passer. Et ceux qui m'aiment... auraient surtout peur pour moi."
"Peur de ce que penseraient ou feraient les miens ?"
Elle avait pensé à ça, oui, bien trop souvent, depuis que Ḳethamonin avait prononcé le mot 'Ákahahta'. Nika resta calme, tout en ralentissant, mais sa retenue portait quelque chose de terrible, en vérité.
"On me tiendrait probablement pour responsable. Pas pour les mêmes raisons, mais de tous les côtés. Personne ne chercherait sûrement à savoir ce que toi tu voulais."
Lynn laissa filer un râle de colère. Elle savait que c'était vrai. Que personne ne serait vraiment disposé à l'entendre, à l'exception peut-être de ses parents, et que l'on s'accrocherait à une version 'commode' du récit. Comme pour la barrière de Turner.
Htaacé gagna tranquillement le bosquet, dans le silence paradoxal de la prairie. Elle ferma les yeux une dernière fois contre cette chemise qui sentait le feu de bois.
"Les nouvelles de Washington vont arriver. Tu pourrais déjà perdre ton village, quitter l'endroit où tu as grandi, et moi je te mets en danger au milieu de ça ?"
Il se raidit, soudain. Et il posa en regardant à son tour détaler les criquets :
"Tu ne fais rien auquel je ne participe pas. Depuis le début."
Htaacé s'arrêta complètement, et se mit immédiatement à brouter. Lynn resta silencieuse, Nika aussi. Puis ils mirent pied à terre, Lynn serrant les dents pour retenir les larmes qu'elle refuserait de verser. Il ne pouvait pas lui dire que tout irait bien : ce ne serait probablement pas le cas. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était se tenir devant elle comme il le faisait, et avancer avec elle vers ce qui les attendait. La main de Lynn s'en alla à sa poche, où la pierre à aiguiser dormait toujours, sans jamais l'avoir quittée.
"Pourquoi moi, Nika ?"
Cette question le fit se figer.
"Tu es toujours tellement prudent, à envisager les conséquences. Alors pourquoi tu as choisi la pire des situations pour toi ?"
Il cligna des yeux.
"Tha-lin", lui dit-il au milieu du vent de l'après-midi. "Cette question n'a pas plus de sens que de te demander à toi pourquoi tu m'as choisi moi."
Elle ne sut quoi rétorquer, pas plus qu'elle n'aurait su lui expliquer pourquoi elle ne s'imaginait plus ailleurs qu'à ses côtés. Htaacé, impassible, ne s'intéressait qu'aux herbes grasses, et Nika tenta de lui sourire.
"Il y a des choses que nous ne pouvons pas expliquer : peut-être que certaines réponses appartiennent à Wah'Kon-Tah."
Elle essuya ses yeux, presque comme pour chasser sa peur, sa tristesse, sa colère, ses doutes. Son coeur battait contre ses côtes, alors - sans aucune volonté de le faire taire - elle prit la main de Nika et le tira vers la maison.
"Viens."
Son regard, terrifié un instant plus tôt, s'était fait résolu.
"Où ?"
"À la maison. Ils ne rentreront pas."
"Quoi ?"
À présent, tout dans le regard de Lynn était ardent.
"J'ai compris que les jours étaient courts. Les heures aussi. Je ne veux rien regretter, surtout pas de te laisser repartir alors que tu pourrais rester."
D'ordinaire, il y avait toujours ce risque que Jonas repasse chercher des outils, ou que sa mère finisse plus tôt avec les jumeaux, mais en ce jour, les mondanités avec les Armstrong les tiendraient tous occupés pour de bon, jusqu'après le souper. Lynn insista.
"Alors oui, viens !"
Nika attacha rapidement Htaacé, puis se laissa tirer vers la bâtisse construite des mains de Jonas, cédant à un rire joyeux qui rendit à Lynn le sien.
Tout d'un coup, ils ne furent plus rien d'autre que deux jeunes gens, pressant le pas vers le seul fait d'être ensemble, à un endroit qui aurait dû inspirer la sécurité, sous d'autres vents. Ils gagnèrent l'herbe tassée devant la maison, ils passèrent la grange nouvelle et l'abri vide des chevaux. Bientôt, ils furent à la porte, où Nika la retint.
"Tu es sûre de vouloir faire ça ?"
Elle lui adressa un regard de défi, non pas à son intention mais à celle du monde tout entier autour d'eux. Et alors même que sa main trouvait la poignée de cette porte que Nika n'avait encore jamais passée, elle lui souffla :
"Je ne suis plus sûre de grand-chose, mais de ça, oui".
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𐒹𐒰𐓏𐒷 [Havé] - Hello (female speaker).
Ref. https://www.osageculture.com/webonary/entry/g4efde6eb-47f2-426f-9614-4c9b852b10df
Note : J'ai fait de mon mieux pour décrire l'intérieur de la ferme des Mitchell, à partir de l'arrangement des pièces et des objets visible dans la série. Le cradleboard est bien visible dans les épisode, notamment.