Parmi mon peuple par

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Deviation / Aventure / Romance

19 Le batelier de Lacville

Catégorie: G , 12482 mots
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            Emmitouflé dans son long manteau marron orné d’une fourrure de piètre qualité, le grand homme aux longs cheveux bruns les fixait de ses yeux avisés, son arc prêt à se dresser au moindre battement de cils de leur part. La flèche était à deux doigts de tendre vers Ori, l’archer ne silla à aucun moment tant sa poignée semblait ferme.

           Amerys qui retenait son souffle avait instantanément cessé de bander la vilaine plaie de Kili. Cet homme voyait bien qu’il était seul contre une tripotée de nains… Il n’était tout de même pas assez stupide pour tirer…

         C’est sur cette même réflexion que Dwalïn tenta vaillamment de se glisser entre Ori et cet homme menaçant, une fine branche d’arbre en guise d’arme entre ses grosses mains, prêt à risquer sa vie pour défendre son compère en danger. Il n’eut cependant pas le temps de réagir que l’agresseur avait levé son arc à toute vitesse avant de lâcher sa flèche meurtrière sur lui. Le guerrier nain aurait succombé d’une flèche en plein cœur si celle-ci ne s’était pas fichée dans le bois du bâton qu’il avait levé pour se protéger instinctivement. Le sang d’Amerys ne fit qu’un tour dans ses veines, elle n’aurait pas cru que l’archer aurait pris un tel risque.

           Ni une ni deux, Kili s’était levé avec une pierre entre les doigts, prêt à la lancer sur l’individu qui les attaquait. Mais une fois encore une flèche vint éjecter la roche de sa main à une vitesse fulgurante, laissant tout le monde hagard.

—   Refaites-ça et vous êtes morts, clama l’homme avec assurance en pointant toujours son arc sur eux.

          Il ne fallut dès lors pas longtemps à la compagnie pour comprendre que cet intrus était loin d’être ce qu’il paraissait. Malgré les frusques qu’il portait en guise de vêtements il était d’une habilité sans faille et possédait une rapidité digne d’un elfe. Amerys, tout comme ses autres compagnons, avait levé les mains pour prouver qu’elle n’était pas armée et n’était donc pas une menace, histoire d’apaiser le nouveau venu.

—    Excusez-moi, commença alors avec prudence Balïn en faisant quelques pas vers l’inconnu tout en gardant ses mains levées, mais vous êtes de Lacville si je ne me trompe pas.

          Amerys remarqua que l’archer tenait toujours fermement son arc, cependant son œil aux aguets porta une attention curieuse sur le petit nain à la longue barbe blanche qui s’approchait de lui sans aucune hostilité. Ce dernier garda néanmoins la mâchoire contractée ainsi que son air sérieux et figé.

—     Le bateau que vous avez là, continua doucement Balïn avec toute la diplomatie qui lui était due, il ne serait pas à louer par hasard ?

          Amerys qui n’avait jusqu’à présent même pas remarqué le petit embarcadère en pierres qui se trouvait à sa gauche plus loin observa le bateau amarré dont parlait Balïn. Ce n’était pas le genre de bateau qui servait à transporter des passagers. La coque était basse mais bien entretenue, et il devait bien y avoir quinze mètres entre la proue et la poupe. Il possédait un grand gouvernail qui devait à lui tout seul diriger l’embarcation. Par ailleurs, un seul mât trônait fièrement au centre de la barque, dont la voile blanche était joliment repliée.

          C’est à partir de ce moment que l’archer baissa son arc pour la première fois depuis son arrivée surprise, comprenant que les nains n’étaient pour lui pas un danger immédiat. Sans un mot il porta un regard sur chacun d’eux, s’attardant avec plus de curiosité sur Bilbon, seul hobbit et Amerys, seule femme. Cette dernière le dévisageât également car même si son manteau ne lui donnait pas une allure de prince, il en avait pourtant toute la stature. Grand et large d’épaules on pouvait deviner sans mal son corps athlétique. Ses longs cheveux partiellement attachés dévoilaient quelques mèches grisonnantes, laissant deviner son âge mature. Tandis que le pli entre ses sourcils bruns trahissait sa propension à l’inquiétude. Pour sa famille peut-être ? A bien y regarder de plus près Amerys comprit qu’il avait alors une quarantaine d’années. Il était donc potentiellement père de famille.

          Ne craignant plus rien désormais, l’homme en question rangeât par conséquent la flèche dans son carquois et passa son arc autour de lui pour libérer ses mains.

—   Ce bateau n’est ni à louer, ni à vendre, annonça-t-il enfin détendu. Pourquoi en avez-vous besoin ?

           Amerys remarqua un bref instant un éclat de curiosité dans sa voix et une lueur étonnée dans ses yeux marron.

—   Ça ne se voit pas, on désire faire une croisière touristique sur le lac, plaisanta Dwalïn de son habituelle voix bougonne.

          L’archer jaugea le guerrier nain dans ses vêtements trempés l’espace d’un instant en haussant un sourcil inquisiteur, avant de finalement se tourner vers les tonneaux amassés sur la rive. 

—    Laissez-moi d’abord charger les tonneaux sur ma barge, nous discuterons ensuite, déclara-t-il. Et à vrai dire, je ne serais pas contre un coup de main.

—    Et puis quoi encore… râla Dwalïn. Vous avez voulu me tuer et je devrais en plus vous prêter main forte ?

—    Dwalïn, ça suffit ! clama Thorïn de sa voix de ténor.

          Le chef de la compagnie lança à son ami un regard foudroyant qui ordonnait clairement à celui-ci de se taire s’il désirait qu’ils aient la chance de traverser le lac. Et il n’avait pas tort, cet homme était peut-être leur unique chance de franchir le lac sans avoir à le contourner et ainsi se voir rattrapés par les orcs. Une lueur d’espoir dans les ténèbres qui les poursuivaient. Ils devaient dès lors brosser l’archer dans le sens du poil.

Le chef de la compagnie défia alors du regard son interlocuteur avant d’annoncer :

—   Nous allons vous aider à charger votre cargaison de tonneaux. Ensuite nous parlerons.

           L’homme acquiesça en guise de remerciement et c’est sans plus attendre que chaque compère, hormis Kili qui était blessé, se mit en action pour porter et rouler les tonneaux jusqu’au ponton où était amarré le bateau.

           Pendant que les nains aidaient l’homme à charger les barriques avec l’homme de Lacville, Amerys termina de bander la plaie du jeune et farouche Kili. La couleur noire de l’entaille était très inquiétante, jamais la jeune femme n’avait vu pareille blessure avant mais lorsqu’elle l’avait fait remarquer, celui-ci avait rétorqué froidement que ce n’était rien et que cela allait. Il n’avait alors pas perdu de temps pour se lever avant de s’éloigner aussi pâle qu’un mort, laissant derrière lui un joli morceau de tissu imbibé de son sang sur la roche.

—   Va-t-il bien ? s’inquiéta Fili en observant de même son jeune frère après avoir terminé d’aider à charger les tonneaux.

—   Selon son point de vu… Oui.

—   Et selon le vôtre ?

—   Selon le mien, non. Je vais le surveiller, sa blessure est étrangement… comment dire, anormale. Nous pourrons peut-être prendre plus soin de lui une fois que nous serons arrivés à Lacville.

           Fili laissa échapper un long et bruyant soupir qui en disait long sur son inquiétude. Kili était son petit frère et il était très protecteur envers lui. S’il devait lui arriver quoi que ce soit Amerys savait que cela serait dur pour l’aîné.

—   Tout dépendra de notre accueil à Esgaroth, fit remarquer Fili en jetant un coup d’œil méfiant à l’archer et ses tonneaux.

          Amerys dévisagea à son tour l’homme du lac qui terminait de faire rouler sur son embarcation les objets de leur rodéo sauvage sur la rivière. Pourraient-ils lui faire confiance ?

           Maintenant adossée contre la roche près de Kili et Fili cette dernière ne cessait maintenant d’observer les moindres faits et gestes de cet étrange individu. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte bêtement qu’elle n’avait pas fréquenté un homme en sens propre du terme depuis longtemps. Même depuis le début de cette aventure, il y a plusieurs mois. Elle avait vu toutes sortes de créatures : Des nains, des trolls, des orcs, des wargs, des elfes, des aigles géants, des araignées géantes ainsi que Beorn le gigantesque ours et ses abeilles géantes (trop de choses géantes à son goût d’ailleurs)… mais ni hommes ni femmes. Elle s’étonna ainsi de dévisager l’archer comme si c’était lui qui était devenu l’étrange créature à ses yeux.

—   Qu’est-ce qui vous fait croire que je vous aiderais ? lança alors le concerné tandis qu’ils étaient tous réunis autour de lui.

          Sa question les étonna quelque peu mais personne ne se laissa émouvoir. Balïn fit quelques pas vers lui, signifiant qu’il prenait les choses en main. Ce qui était le plus raisonnable à faire, il était le plus diplomate et le plus doux des nains de cette compagnie. L’interlocuteur idéal pour négocier une aide de la part de cet individu.

—   Ces bottes ne sont pas de première jeunesse, fit-il intentionnellement remarquer pour mettre l’archer en face de la réalité. Et ce manteau non plus… Vous avez sans doute des bouches affamées à nourrir.

          Il fit une pause, attendant une réaction de sa part. Son expression, même discrète, trahissait les vérités de Balïn.

—   Combien de loupiots ? rajouta-il, comprenant qu’il avait visé dans le mille.

—   Un garçon et deux filles.

—   Et votre femme j’imagine que c’est une beauté.

—   Oui, c’était une beauté…

           La femme de l’archer était donc décédée, et il devait s’occuper seul de trois enfants. Amerys ne pouvait qu’admirer son courage.

—   Je suis navré, je ne voulais pas…

—   Oh ça va, ça va, assez de politesse, grogna Dwalin qui commençait à s’impatienter comme à son habitude.

—   Qu’est-ce qui vous presse ? interrogea en retour le propriétaire de la barge.

—   Ça vous regarde ! gronda derechef le grand guerrier nain fièrement juché sur son rocher.

—   J’aimerais savoir qui vous êtes, et ce que vous faites sur ces terres…, insista-t-il comme s’il voulait savoir à qui il avait vraiment à faire avant de s’embarquer dans un accord qu’il risquait de regretter.

          Même si Amerys était agacée par ces questions qui leur faisaient perdre un temps précieux, elle ne pouvait que le comprendre. La composition de la compagnie pouvait étonner, entrainant de surcroît une méfiance et tout un tas de questions.

—   Nous sommes de simples marchands, mentit donc Balïn. Nous venons des Montagnes Bleues, nous allons voir des parents dans les Monts de Fer.

—   De simples marchands dites-vous… répéta leur interlocuteur à priori peu convaincu par l’explication innocente du doyen.

—   Il nous faut des vivres, l’interrompit Thorin à son tour, mort d’impatience. Des outils, des armes. Pouvez-vous nous aider ?

           L’archer étudia Thorïn un court instant avant de frotter l’éraflure d’un des tonneaux. Splendide souvenir de leur descente dans l’enfer de la rivière, c’était une belle trace de flèche orc.

—   Je sais d’où viennent ces tonneaux, déclara-t-il. J’ignore quelles affaires vous faisiez avec les elfes, mais ça c’est mal fini.

          Un infime sourire étira ses lèvres jusqu’à présent restées figées par sa raideur et son sérieux. Sans savoir pourquoi cela amusa Amerys.

—   Personne n’entre dans Lacville sans l’accord du Maître. Toute sa fortune provient du commerce avec le royaume des forêts. Il vous mettra aux fers plutôt que d’encourir la colère du roi Thranduil.

—   Il doit y avoir moyen d’entrer dans la ville sans être vu, fit remarquer Balïn sous le regard insistant de Thorïn.

—   Oui… Mais pour ça, il vous faut un contrebandier, précisa l’archer non sans une certaine idée derrière la tête.

—   Pour lequel nous paierons le double, négocia Balïn en se rapprochant toujours plus de leur potentiel et futur contrebandier.

          Il n’avait dès lors pas fallu longtemps à l’individu pour engager des négociations. L’appât du gain avait ainsi été plus fort… Balïn était doué en affaires mais la nature humaine était si prévisible, en tout cas concernant l’argent. Malgré tout, cet homme prenait des risques considérables en les faisant entrer illégalement dans Lacville. Etait-ce donc vraiment l’argent qui le motivait ? Amerys ne doutait pas qu’il en avait cruellement besoin et qu’il était tout bonnement impossible pour lui de refuser une telle offre. En tout cas pas s’il était raisonnable.

          Peu de temps après, la compagnie embarqua enfin sur le bateau et après un demi-tour fort bien contrôlé l’inconnu les mena sur la rivière et ce jusqu’aux eaux du lac. La demi-naine observa le lointain, derrière elle, comme pour s’assurer que les orcs ne les avaient toujours pas rattrapés. Non pas qu’elle angoissait… mais elle angoissait. Il serait préjudiciable de mourir si près du but.

          Le soleil dressé jusqu’au zénith se reflétait maintenant comme un joyau dans les eaux claires et turquoises de la rivière tandis que d’un autre côté il venait avec gourmandise lécher la roche dorée qui surplombait par vingt mètres de haut le bord gauche du cours d’eau. Le murmure des feuilles indiquait qu’une légère brise soufflait, portant l’écho des vents lointains. L’air devint soudain glacial. Amerys, encore trempée, commença à greloter c’est pourquoi elle s’emmitoufla dans sa cape en se frottant machinalement les bras.

          Ils avaient maintenant quitté la rivière pour entrer dans les eaux plus sombres du lac, entouré d’une terre vallonnée et sauvage où rien ne semblait y vivre. Des terres qu’Amerys ne connaissait guère mais qui faisait ressortir chez elle un semblant d’excitation car ils approchaient de la Montagne Solitaire.

—   Nous n’avons pas été présentés comme il se doit, déclara poliment la jeune naine à leur guide pendant la navigation. Je m’appelle Amerys. Et vous, comment vous appelez-vous ?

          Tenant le gouvernail et dirigeant l’embarcation comme s’il avait fait cela toute sa vie, leur bienfaiteur l’intriguait. C’est pourquoi elle était doucement venue se poster à ses côtés en faisant mine d’admirer le paysage. L’homme semblait désormais pris au dépourvu, il ne s’était probablement pas attendu à ce que l’un d’eux s’intéresse à lui. Ni même qu’on lui demande son nom. Il hésita un moment tout en scrutant Amerys de ses yeux aiguisés avant d’esquisser un léger sourire.

—  Mon nom est Bard.

—  Merci pour votre aide Bard, nous vous sommes infiniment reconnaissants. Je tenais à vous le dire car vous ne pourrez certainement pas l’attendre de la part de mes compagnons. Ils peuvent être un peu sauvages quand ils veulent.

          Etonné par ses dires, Bard haussa un sourcil tout en observant les nains amassés à l’avant de sa barge.

—   Il est rare de voir des nains dans les parages, et encore moins de nains accompagnés d’une humaine et d’un semi-homme.

—   Qui vous dit que je suis humaine ?

—    Parce que vous ne l’êtes pas ?

—    Peut-être que je le suis. Peut-être pas...

—    Pas entièrement n’est-ce pas ?

          Amusée par la tournure que prenait la conversation Amerys laissa échapper un rire.

—    Je n’avais encore jamais vu une femme à moitié naine. Ou une naine à moitié femme selon ce que vous préférez, dit-il finalement avec une vive intelligence.

Amerys acquiesça pour affirmer cette vérité.

—   Même si cela explique votre présence ici, qu’en est-il du hobbit ?

—   Bilbon ? C’est un ami et il nous accompagne.

           Ayant compris qu’Amerys n’en dirait pas plus Bard évita de creuser le sujet et se concentra de nouveau sur son gouvernail qu’il maniait avec une habilité sans faille.

—   Est-ce votre métier ? demanda la jeune curieuse peu après l’avoir observé.

—   Contrebandier ? sourit Bard.

—   Non, ramasser les tonneaux qui proviennent du royaume elfique de Thranduil pour les ramener à Lacville.

           Bard posa les yeux sur les barriques de vin abîmées qui étaient alignées avec une parfaite symétrie sur le ponton, comme s’il se remémorait un détail important.

—   Cela fait maintenant dix-huit ans que je suis batelier et que je sillonne les eaux du lac, portant ces tonneaux sur mon humble bateau.

—   Et contrebandier ?

Bard appuya un regard malin sur la jeune femme.

—   Disons que c’est assez nouveau… et risqué.

—   Le Maître de Lacville, c’est comme ça que vous l’avez appelé. Est-il un homme clément ?

—   Pour être honnête c’est un homme perfide, avide et cupide qui préfère s’enrichir sur le dos des pauvres gens du lac.

—   Des gens comme vous ? devina aisément Amerys qui éprouva une soudaine compassion pour ce courageux batelier.

—   En effet…

           Le tableau dépeint par Bard était loin de mettre en avant les qualités de ce seigneur de Lacville, ni même les conditions de vie de sa population. A partir de ce moment Amerys fut curieuse d’enfin découvrir Esgaroth dont elle avait tant entendu parler avec Balïn et Thorïn. Mais elle craignait néanmoins de découvrir une ville loin des merveilles de Fondcombe.

           Lorsque le soleil se coucha, ils voguaient toujours sur les eaux calmes du lac et la brume s’était invitée, laissant véritablement peu de visibilité à Bard, et pourtant il maniait d’une main de maître sa barge. Probablement le résultat de dix-huit longues années à apprivoiser le lac... La demi-naine remarqua même que des petits lopins de glace flottaient à la surface, l’eau gelait. Transie par le froid, Amerys s’était par conséquent blottie contre Fili, qui avait passé son bras autour d’elle pour lui tenir chaud.

           Le jeune nain déposa un baiser sur sa tempe et c’est que peu de temps après qu’elle somnola dans ses bras. Pendant ce laps de temps elle reçut brièvement des brides de conversations plus ou moins floues. Lorsqu’elle se réveilla, toujours lovée contre Fili elle distingua au travers de la nuit brumeuse de hautes ruines de pierres s’élevant vers le ciel dans une sombre désolation.

—   Attention ! cria Bofur pour alerter le batelier avant qu’il ne fracasse la barge contre les ruines.

           Mais Bard évita habillement les hautes fondations en pierre avec un calme olympien.

Cela ressemblait à première vue à un vrai dédale de ruines perdues au beau milieu des eaux. Le lieu en était presque lugubre.

—   Que cherchez-vous à faire ?! s’écria Thorïn avec colère. Nous noyer ?

—   Je suis né et j’ai grandi sur ces eaux maître nain, répliqua calmement Bard en gardant son sang-froid. Si je voulais vous noyer, je ne le ferais pas ici.

          Même si elle avait peu échangé avec Bard, Amerys savait qu’il ne leur ferait pas de mal, c’était un simple batelier, plein d’honneur et dépourvu de méchanceté, enfin c’est ce que lui disait son instinct tout du moins.

—   Il m’énerve cet homme du lac il est arrogant, cracha Dwalin de manière à ce que Bard ne l’entende pas. On pourrait s’en débarrasser en le jetant par-dessus bord.

—   Bard, il s’appelle Bard, réprimanda soudain Bilbon en se tenant les bras à cause du froid mordant de la nuit.

—   Comment le savez-vous ? l’interrogea Bofur surpris.

—   Euh… Je lui ai demandé ! répliqua alors le hobbit qui avait dû entreprendre une conversation avec le batelier lorsqu’Amerys dormait.

—   Peu importe comment il s’appelle, je ne l’aime pas, répéta le nain grognon.

—  Nous ne sommes pas obligé de l’aimer, seulement de le payer, intervint à son tour Balïn tandis qu’il entassait des piécettes d’argent sur un caisson de bois dans le but de compter ce qu’ils devaient à Bard pour son aide. Allez les gars retournez vos poches !

—   Qui dit qu’il ne va pas nous trahir… reprit de plus belle Dwalïn.

           Cela avait le don d’agacer Amerys qui souffla un énorme nuage de buée glaciale qui alla se mêler à celle que produisait Fili.

—   Personne… souffla Thorïn.

—   Il y a un petit problème, renchérit alors le doyen qui comptait le butin pour Bard. Il nous manque dix pièces.

—   Gloïn allez, donne ce que tu as, ordonna le chef de la compagnie.

—    Pourquoi moi ? s’offusqua le nain. Je suis sur la paille à cause de cette aventure. Que m’a rapporté l’argent que j’ai investi ? Que de la souffrance, du chagrin et…

           Mais Gloïn n’eut pas le loisir de terminer sa plainte car quelque chose au loin avait attiré l’attention des nains qui se trouvaient debout sur le bateau. Ainsi Amerys et Fili se redressèrent et tournèrent le regard vers ce qui semblait les mettre tous bouche bée.

           Le paysage qui se profila dès lors à l’horizon, à travers la fine brume de l’aurore, la laissa sans voix. Oui c’était elle ! La Montagne Solitaire se dressait fièrement de l’autre côté du lac, aussi près qu’un rêve sur le point de se réaliser. Pointant vers les cieux elle semblait attendre sagement le retour de son peuple perdu durant de longues décennies. Tandis que plus bas, au milieu du lac se tenait Esgaroth dont les toits fumants embaumaient l’air de feu de bois.

—   Tiens prends tout ! s’exclama alors Gloïn subjugué et galvanisé en lançant sa bourse à Balïn.

—   Donnez-moi l’argent vite ! ordonna Bard d’un ton urgent. Il y a des gardes…

           Malgré leurs réticences chacun exécuta les ordres du batelier et c’est ainsi qu’ils se glissèrent tous dans un tonneau vide, encore une fois, pour se cacher. Maligne, Amerys en avait choisi un situé à l’avant et avait enlevé le bouchon de l’opercule de façon à voir au loin. Elle préférait s’assurer de voir où ils voguaient à présent.

           C’est grâce à ce stratagème qu’elle vit que Bard avait dirigé la barge près d’un ponton ressemblant à un point de pêche. D’allure triste, morne et poisseux, le lieu empestait le poisson. Des filets et des casiers de pêche s’entassaient sur le ponton flottant, près des cabanes en bois. La jeune femme put brièvement observer quelques hommes, plutôt âgés, froqués de vêtements bien plus en piteux état que ceux de Bard. Finalement le batelier avait fière allure à leurs côtés.

           Amerys les entendit alors discutailler avec le batelier en question. Elle entendait certains de ses compères bavarder discrètement mais n’entendait pas assez pour comprendre le sujet de leur conversation. Alors que la demi-naine attendait patiemment qu’ils repartent en direction de Lacville, elle fut assaillie d’un amas de poissons gelés qu’on déversa dans son tonneau. Voulant sortir au plus vite, elle fut bien vite engloutie sous une tonne de poissons nauséabonds. Un cri faillit éclater dans sa gorge quand elle se retrouva à en regarder un dans le blanc de l’œil. La nausée enlaça alors son estomac, tandis que la froideur des écailles gelées la faisait trembler de tout son être.

           Mais quel tour était en train de leur jouer Bard?! Amerys lui avait fait confiance, elle avait cru en ce batelier, et voilà qu’il les recouvrait de poisson quitte à les faire suffoquer. Mais… A bien y réfléchir c’était peut-être le seul moyen pour qu’ils puissent pénétrer incognito dans la ville. Elle se résigna, non sans se rendre malade et espéra qu’ils atteindraient leur destination très vite. Elle prit son mal en patience et lutta ardemment pour ne pas vomir ou grelotter à en faire trembler sa barrique.

           Pour oublier sa fâcheuse situation la demi-naine se tortilla alors jusqu’à pouvoir glisser son œil dans l’opercule de sa prison de poissons pour observer la cité approchante. Lacville semblait flotter sur les eaux du lac comme un mirage. Non pas le mirage beau et merveilleux du désert, plutôt un mirage bien trop réaliste d’une ville en proie à la détresse. Esgaroth était aussi humble que les vêtements de leur batelier. Thorïn avait dépeint une ville flamboyante et animée dans les temps anciens, ce qu’Amerys voyait aujourd’hui était son entier contraire. La ville montée sur des fondations en pilotis surélevés semblait n’être qu’un labyrinthe de canaux, de pontons et de maisons en bois aux toits de tailles et de formes différentes, parfois même biscornus. Tout cela dans une grisaille morne et triste où seules les lanternes de verre soufflé encadrées de fer forgé brillaient avec beauté et chaleur. Les maisons et bâtiments s’élevaient ainsi souvent sur plusieurs niveaux, parfois certains étaient reliés entre eux, notamment par des arches et des passages surélevés. Les cheminées fumantes appelaient d’ailleurs Amerys à se poser auprès d’un bon feu dans une couverture bien chaude. Il n’en paraissait pas grande chose mais la jeune femme pouvait voir combien Lacville avait été magnifique dans son temps, en particulier lorsque l’on regardait certains splendides détails d’architecture, seulement, aujourd’hui elle semblait sombrer doucement dans un sommeil profond et douloureux. Le bois qui portait la ville n’était pas entretenu et les toits dont les ardoises ressemblaient à des écailles de poissons où la lumière aimait à se refléter gaiement étaient bien trop abimées pour flamboyer de leur magnificence. En ce matin rugueux elles étaient d’ailleurs un peu recouvertes de neige et de givre.

           Ceci dit, pour le moment la douce rêveuse était coincée dans un banc de poissons morts et puants tandis que Bard faisait avancer la barge vers une écluse permettant de pénétrer dans la ville par un des canaux, probablement le principal.

—   Halte ! Contrôle de marchandises ! héla soudain un homme qu’Amerys ne pouvait voir. Documents s’il vous plait !

           De sa position la jeune demi-naine ne voyait maintenant que la herse en fer rouillée qui ouvrait l’accès à Lacville tandis que le bateau avançait doucement jusqu’au bout.

—   Oh c’est toi Bard, remarqua alors le douanier qui devait probablement le connaître.

—   Bonjour Percy.

—   Quelque chose à déclarer ?

—   Rien, déclara simplement Bard. Je suis gelé, fatigué et pressé de rentrer.

           Amerys entendit vaguement le batelier marcher sur son bateau, probablement pour donner les documents demandés. Amerys espéra que les tonneaux ne seraient pas contrôlés. Son cœur se mit soudain à battre fort devant la peur d’être découverte.

—  Tout comme moi, lui répondit Percy.

           Amerys entendit partiellement un bruit sourd sur un bureau et un papier qu’on manipule. Un coup de tampon ?

—   Et voilà ! s’exclama l’homme. Tout est en ordre.

           L’aventurière souffla intérieurement. Percy n’avait en rien soupçonné leur présence dans les tonneaux, la compagnie pourrait désormais pénétrer dans la ville et sans être vue de surcroît.

—  Oh non, voyons… Voyons… fit soudainement une nouvelle voix masculine avec un ton qui annonçait déjà la sournoiserie. Chargement de tonneaux vides, venant du royaume des forêts. Seulement… ils ne sont pas vides.

           Amerys entendit des pas approcher lentement de l’embarcation. Elle devina sans mal que ce devait être ce nouveau venu qui semblait vouloir chercher des noises à Bard. Il ne manquait plus que cela ! Ils avaient été à deux doigts de franchir la herse sans encombre. Que venait faire cet enquiquineur de bas étage maintenant?

—   N’est-ce pas Bard… continua-t-il d’une voix faussement mielleuse. Si je me souviens bien, tu es enregistré en tant que batelier. Pas en tant que pêcheur…

—   Ce ne sont pas vos affaires, répliqua Bard non sans une pointe d’amertume et de colère dans la voix.

           Il n’était pas difficile de comprendre que les deux hommes ne semblaient guère s’apprécier. On ressentait sans mal l’animosité qui hantait leur relation.

—   Faux, ce sont les affaires du Maître, continua derechef l’intrus enquiquinant. Donc ce sont aussi mes affaires.

—   Roooh… Voyons Alfrid un peu de cœur ! gémit le batelier. Il faut que les gens mangent.

—   Ces poissons sont illégaux ! Videz les tonneaux par-dessus bord.

—   Allez ! Vous avez entendu, dans le canal ! ordonna une autre voix.

           Amerys entendit soudain des pas lourds et bruyants sur le bateau, mêlés à des cliquetis d’armes. Des gardes peut-être ?

—   La population est aux abois, les temps sont durs, se défendit Bard paniqué. La nourriture est rare.

—   Ce n’est pas mon problème, répliqua l’homme sans cœur.

           La jeune femme faillit laisser échapper un petit cri quand elle sentit qu’on bougeait le tonneau dans lequel elle se trouvait. Balancée soudainement d’un côté, elle s’écrasa contre la paroi en écrasant violemment un poisson au passage. Malheureusement elle comprit bien trop vite que les gardes tentaient de déverser le contenu dans les eaux gelées du lac. Fichtre ils allaient les découvrir !

—   Quand les gens sauront que le Maître rejette des poissons dans le lac… intervint alors Bard dans un ton plein de défi. Quand les émeutes commenceront… Ce sera votre problème alors ?

           Un instant se passa tandis qu’Amerys sentait le poids des poissons tomber de son tonneau, penché probablement vers l’eau. Fort heureusement il en restait assez pour ne pas laisser dévoiler sa tête. Pour le moment elle était encore bien cachée.

—   Arrêtez, ordonna d’une voix dédaigneuse l’homme qui cherchait à embêter Bard.

           Sans plus attendre les gardes avaient alors remis son tonneau en place et abandonnés le navire. Amerys qui avait eu un léger vent de panique et tremblée à l’idée d’être découverte, relâcha ses muscles déjà tout ankylosés. Ils avaient eu chaud.

—   Toujours à défendre le peuple, hein Bard… continua-t-il d’une voix résignée mais pas moins méprisante. A protéger les petites gens. Ils ne jurent que par toi batelier mais ça ne durera pas.

          Tiens donc, Bard aurait-il finalement plus d’importance et d’influence qu’il n’en paraissait ? Cela serait fort probable, cet homme semblait ne pas l’aimer, pire il semblait s’en méfier. En l’espace de peu de temps Amerys avait brillement compris que la ville était corrompue par ce soi-disant Maître de Lacville. L’homme qui venait d’échanger avec Bard n’était qu’un vil sous-fifre prêt à mettre des bâtons dans les roues d’honnêtes gens comme leur batelier.

—   Levez la herse ! annonça enfin Percy pour le plus grand soulagement de la jeune naine.

—   Le Maître garde un œil sur toi, tu ferais bien de t’en souvenir. Nous savons où tu habites…

—   C’est une petite ville Alfrid, répondit posément Bard. Tout le monde sait ou tout le monde habite.

           Il était rassurant d’entendre que l’archer ne s’était pas laissé impressionner par les menaces de cet homme sournois, cela prouvait que le batelier était plein de ressources et savait garder son calme dans les moments délicats.

           La jeune femme entendait la ville s’animer doucement tandis qu’ils avançaient toujours sur le canal, jusqu’à ce qu’elle ressente un soudain immobilisme. Ils s’étaient enfin arrêtés.

—   Vous pouvez sortir, dépêchez-vous ! ordonna alors Bard d’un ton pressant.

           Il ne fallut pas le redire deux fois car Amerys rassembla toutes ses forces et tenta de se relever pour enfin s’extirper de ce piège. Elle poussa les poissons tant bien que mal mais sans succès tant elle était paralysée par le froid. Une main tendue lui vint alors en aide, c’était bien évidemment Fili venu immédiatement à sa rescousse.

—   Vous êtes gelée, souffla-t-il alors en la serrant contre lui. Vite dépêchons-nous.

Amerys jeta un coup d’œil au tonneau de Bilbon, il n’en était pas encore sorti.

—    Bilbon ! s’exclama-t-elle en s’approchant.

           Une petite main tentait désespérément de se frayer un chemin à travers les écailles luisantes sous le soleil matinal, c’est pourquoi Amerys et Fili avaient décidé de renverser complètement la barrique. Un hobbit trempé et plein d’écailles glissa alors en reprenant son souffle, avant d’extirper un « merci » infiniment reconnaissant.

           Ils étaient maintenant en rang d’oignons sur la plate-forme de bois qui longeait les merveilleux bâtiments délabrés en bois sculpté et même parfois saupoudrés d’une vieille peinture bleue écaillée qui avait probablement flamboyée par le passé. Amerys eut le temps d’observer d’infimes détails d’architecture. Notamment de belles sculptures sur les encadrements de portes ou les poutres portant les toits et rappelant indéniablement la vie marine et l’activité qui avait autrefois fait la renommée d’Esgaroth : la pêche.

           La compagnie attendait maintenant la direction à suivre tandis que le batelier tentait des regards avisés et inquiets au coin de la rue, si l’on pouvait appeler cela une rue d’ailleurs. Il était fort impressionnant d’admirer une telle ville. Bien bâtie elle semblait tout bonnement flotter sur les eaux. Des bateaux et petites embarcations étaient amarrés ici et là tandis que des caisses, des cages, des paniers, des cordes et des filets s’entassaient sur les docks. Sur les murs et les poteaux pendaient par ailleurs des bouées de toutes sortes ainsi que les lanternes soufflant un peu de lumière pour éclairer les ruelles étroites et pleines de bric à brac.

—   Restez groupés, ordonna alors leur guide en trottinant tandis que ses yeux scrutaient encore et toujours à la ronde.

—   Quel est cet endroit ? demanda Bilbon, curieux, en dévisageant tout comme Amerys ce qui les entourait.

—   Ça maître Sacquet c’est le monde des hommes, souffla Thorin déterminé en suivant Bard.

          Et quel monde… Cette ville était tellement différente du village d’Amerys qu’elll trouvait regrettable de la laisser dépérir de cette manière car il était certains que requinquée elle serait resplendissante.

          Après avoir fait quelques pas hâtifs après Bard, la compagnie débarqua sur une place de marché animée, remplie d’habitants de Lacville ; hommes, femmes, vieillards et enfants. Tous vaquaient à leurs occupations, allant de droite à gauche dans un cahin caha assourdissant. Des étals de produits alimentaires et d’objets manufacturés ainsi que des tissus et soieries s’alignaient dans un brouhaha visuel, rendant le marché vivant et coloré. Les habitants souriaient, discutaient ensemble dans une ambiance décontractée. C’était probablement un haut lieu de rassemblement où tout le monde pouvait échanger, passer un bon moment en achetant ses victuailles, rencontrer ses voisins, ou même d’autres membres de sa famille peut-être.

          En plus des étals, l’éternel bric à brac de la ville s’entassait un peu partout au sol et aux plafonds sous les bâtisses qui regorgeaient de rues abritées par les étages supérieurs. La ville semblait à Amerys complètement labyrinthique.

—   Halte ! s’écria alors un garde au loin tandis qu’ils cheminaient tous à travers le marché où les passants ne cessaient de les dévisager avec surprise et étonnement. Au nom du Maître de Lacville j’ai dit halte !

           Amerys ne put s’empêcher de remarquer l’étonnante tenue que le garde portait et en particulier son casque conique qui pointait drôlement vers le ciel. Il n’avait pas vraiment l’allure d’un garde, il y avait même quelque chose dans sa tenue rouge et son armure pleine de fioriture qui lui rappelait un peu l’allure d’un clown de cirque.

           Paniquée à l’idée d’être arrêtée la compagnie suivit Bard en fuyant le garde qui les avait repérés, avant de s’embourber dans les allées étroites des étals de tissus, de cargaisons de poissons, de cordes et de babioles en tout genre.

           Ils pénétrèrent alors dans le marché couvert, tentant de s’abriter sous un bâtiment mais d’autres soldats avaient rappliqués et les avaient maintenant rattrapés.

—    En arrière ! s’écria Thorin à l’adresse de ses compagnons au bout d’un moment, voyant qu’il était dans une impasse.

           Cependant les gardes étaient là. Sans perdre de temps Ori avait alors répliqué et après s’être saisi d’un balai il avait sauvagement frappé le premier garde qui s’était posté devant eux et qui ensuite tomba lourdement à la renverse en percutant Bombur. Il fut dès lors assommé en se cognant la tête au sol.

           Le second garde fuit réduit à néant par un coup de rame bien placé de la part d’un Balïn agile et réactif dont la jeune femme ne savait d’où il l’avait sortie. Amerys, peu encline à affronter ces soldats, avait alors entreprit de se cacher avec Bilbon derrière un étal gardé par une dame aux longs cheveux brun bouclés qui s’étonna de voir tout ce grabuge près de son stand d’herbes fraîches en pot.

           Toujours en action Fili et Kili avaient eu l’idée saugrenue de tendre une corde dans le passage pour faire tomber un troisième garde. Le pauvre qui vacilla maladroitement reçu à la chaîne un coup de balai de la part d’Ori et pour finir une poêle en pleine figure avant de sombrer dans l’inconscient, raide sur le ponton de bois. Le dernier fut ensuite percuté de plein fouet par le point vigoureux du grand Dwalïn qui le mit à terre en un rien de temps, il s’écroula derrière l’étal où se cachaient Amerys et Bilbon.

           Ayant éliminés tous les gardes ils en entendirent d’autres arriver à vive allure au loin, c’est pourquoi chaque nain alla se cacher comme il le put. D’ailleurs, à son plus grand étonnement la jeune femme surprit les habitants et étalagistes à se rendre complice de cette fourberie car ils cachèrent les corps des malheureux gardes derrière leur cargaison, étal ou couverture. C’était évident maintenant que les soldats n’étaient pas les bienvenus parmi la population de Lacville, ce qui en disait long sur l’état politique de la ville.

           Même cachée, la compagnie avait attiré le regard de tous les passants qui s’étaient amassés pour entrapercevoir ce qu’il se passait mais ils se retirèrent bien vite en faisant comme si de rien n’était lorsque la petite troupe de soldats arriva sur la place.

Quelle drôle de population que ces gens !

—   Que se passe-t-il ici ? demanda alors immédiatement lourd de soupçons l’un des nouveaux gardes. Restez où vous êtes, personne ne bouge !

           Amerys, Bilbon et les nains restèrent bien évidemment cachés tandis que les habitants restaient muets comme des carpes, au plus grand désarroi des soldats.

           Malheureusement, l’homme assommé aux côtéx d’Amerys commença à reprendre connaissance et gémit légèrement en se tenant la tête. Elle chercha un moyen de le faire taire mais elle ne pouvait pas lui faire de mal sans attirer l’attention. C’est alors que la dame près d’eux vint secrètement à leur rescousse en poussant l’un des pots qui jonchaient son étal. Il se renversa alors et tomba sur la tête du pauvre soldat qui retourna dans l’inconscience. Hagard, Bilbon adressa un regard étonné à sa voisine de cachette qui partageait sa réaction. La demi-naine haussa les épaules et regarda cette maligne bienfaitrice qui leur avait accordé son aide. Elle faisait toujours comme si de rien n’était.

           Apparemment Bard semblait faire diversion mais Amerys était trop loin pour entendre ce qu’il disait. Qu’importe cela avait fonctionné car la troupe de soldats avait rebroussé chemin, et les voilà donc qu’ils devaient sortir de leur cachette pour suivre le batelier.

—   Merci ! lança Amerys à la dérobé vers l’habitante de Lacville qui les avait aidés.

           En retour, la marchande leur adressa un sourire et retourna s’affairer à ses pots de fleurs et d’herbes comme si tout ça n’était déjà plus qu’un lointain souvenir.

           Bard ne perdit alors pas de temps pour les conduire à travers les dédales de la ville. Ils marchèrent ainsi plusieurs minutes, évitant les habitants et les babioles entassées, passant sur des ponts, sous des bâtiments, dans des ruelles étroites et humides, prenant des escaliers. Montant et descendant. Ça n’en finissait pas…

—   Papa ! lança un jeune homme qui accourra soudain inquiet et haletant. Notre maison… Des gens la surveillent.

          Amerys devina que ce jeune garçon n’était autre que le fils de Bard. Il devait bien avoir quatorze ou quinze ans déjà. Cependant, il apportait une mauvaise nouvelle... Le batelier semblait ainsi réfléchir à une autre solution. Un autre moyen de faire entrer la tripoté de nains dans sa maison sans attirer trop l’attention. Sans un mot il emboîta le pas de son fils et emmena les nains plus loin.

—   Par-là ! ordonna-t-il enfin en désignant un passage dessous un baraquement, entre les poteaux à moitié noyés dans l’eau.

          Non… Ils n’allaient tout de même pas devoir plonger dans l’eau glacée… ? Quoi que cela les laverait certainement des écailles de poisson.

          Imitant alors ses amis Amerys se glissa avec raideur dans les eaux gelées du lac en tentant vainement de bouger ses membres pour ne pas couler. Dwalïn avait naturellement pris la tête et regardait vers le haut en attendant le signal, c’est peu de temps après qu’il se hissa en soulevant une trappe. Amerys l’entendit grogner. Encore... A cet instant précis des voix de jeunes filles résonnèrent à l’intérieur de la maison surélevée:

—   Papa pourquoi il y a tous ces nains qui sortent de nos toilettes ! s’était exclamée la première.

—   Ils vont nous porter chance ? avait naïvement demandée la seconde dont la voix fluette signalait que c’était encore une enfant.

          Un à un ils grimpèrent ainsi jusqu’à cette trappe et quelle surprise ce fut quand Amerys constata qu’ils étaient tout bonnement passés par la cuvette des toilettes pour entrer dans ce qu’elle devina être la maison de Bard. C’en était trop pour elle… Le poisson, la cuvette, le froid, une douane odieuse, des gardes qui les avait pourchassés dès leur arrivée… Les premières impressions de Lacville étaient repoussantes. Puis elle relativisa finalement en pensant à Bard et son aide précieuse, ainsi qu’à cette brave marchande et ravisa son opinion. Ce n’était pas les habitants le problème, mais son système d’autorité qui était clairement obsolète.

—   Sigrid, Tilda, allez chercher des couvertures ! ordonna alors le batelier à ses deux filles.

          Trempés jusqu’aux os, les nains égouttaient, mouillant alors le parquet de la pièce de vie dans laquelle ils se trouvaient. Il ne fallut pas longtemps à Bard pour leur dire d’enlever leurs bottes et se dévêtir au maximum pour sécher. Ensuite ce dernier s’attela immédiatement à allumer un feu tandis que ses filles distribuaient avec amabilité des couvertures.

          C’est la plus grande d’entre elles qui tendit un plaid chaud aux carreaux colorés à Amerys. Cette dernière la gratifia humblement avant de s’emmitoufler dedans comme un caneton se loverait contre le duvet de sa maman.

          Les enfants de Bard étaient adorables, polis et enjoués. Baïn, qu’ils avaient croisé plus tôt dans les ruelles, était un jeune homme en pleine croissance qui obéissait calmement et ressemblait par ailleurs beaucoup à son géniteur tant dans le physique que dans son allure générale. Ses yeux marron complètement identiques à ceux de son père exprimaient sans doute aucun un grand respect pour ce dernier. Quant à son long manteau brunâtre il était de même manufacture que celui de Bard.

          Sigrid, comprit Amerys, était celle qui lui avait donné la couverture. Agée d’environ dix-sept ans elle était l’aînée. C’était une jolie jeune fille mais qui devait plus ressembler à sa mère. Ses cheveux blonds foncés étaient négligemment ramassés, ses yeux bleus étaient doux mais exprimait étonnamment une certaine détermination. Cela se voyait que c’était une personne responsable, qui semblait presque prendre la place de maman envers sa fratrie. La charmante manière dont elle s’occupait maintenant d’eux en disait long. Elle ne cessait alors de faire des allers et retours, tandis que sa jupe en lin bleu virevoltait à droite et à gauche au gré de ses pas pressés.

          Quant à la petite Tilda, un mignonne petite fille d’environ onze ans qui ressemblait beaucoup à sa sœur, elle était partie préparer des boissons chaudes. Enjouée par l’arrivée de la compagnie elle sautillait dans sa robe du même bleu que sa sœur en souriant de son visage si enfantin et si innocent.

—   Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas reçu d’invités, en tout cas pas en aussi grande quantité ! s’exclama-t-elle. Des nains en plus, je n’en avais que rarement vus !

          La petite continua de palabrer gaiement dans le brouhaha de la pièce où ils avaient vite fait de s’entasser. Amerys remarqua que c’était une maison somme toute modeste, à l’image de son propriétaire. Entièrement faite en bois elle apportait chaleur et bienveillance, tout comme la maison de Beorn, même si le style architectural n’était pas le même. On pouvait d’ailleurs voir que malgré l’usure du temps c’était un bâtiment bien entretenu. Des fenêtres laissaient percer une lumière timide tandis qu’une grande table trônait au milieu. Des meubles et autres babioles étaient posés ici et là et un grand coffre attendait patiemment qu’on l’ouvre dans un coin de la pièce. Tandis que sur les étagères murales s’entassaient des livres, bougies ou petits récipients, même du bois coupés pour la cheminée, glissé sous l’une de ces étagères. Une fine odeur en provenance du plafond attira l’attention d’Amerys, qui constata que c’était une guirlande d’herbes suspendues aux poutres et qui séchaient tranquillement, embaumant l’air de saveurs exquises.

          Dans le fond de la pièce la jeune demi-naine entraperçu un escalier tournant, probablement l’accès à l’étage supérieur où devaient être les chambres de la famille de Bard. De l’autre côté, elle observa la porte d’entrée, avec peine car c’est par cette porte qu’ils auraient dû passer pour entrer, et non par la cuvette des toilettes…

          Pour finir, de l‘autre côté de la pièce, s’étalait un renfoncement faisant office de cuisine et où le bazar y était encore plus important que dans la pièce principale. Dans tous les cas, le feu de cheminée qui commençait à crépiter dans l’âtre attira irrémédiablement son corps qui ne souhaitait qu’une chose, se réchauffer. Elle rejoignit alors Bilbon qui n’avait pas non plus perdu son temps pour réchauffer ce petit corps transi de froid.

—   Quelle journée ! s’exclama-t-elle tandis que Bard s’éloignait vers la cuisine pour aider Tilda.

—  Nous ne sommes que le matin, déclara solennellement le hobbit en claquant des dents sous son épaisse couverture de laine.

—   Certes, mais qu’il fut difficile d’entrer dans cette ville en tout cas. Bard nous fut d’une grande aide.

           Bilbon acquiesça avant de continuer en chuchotant :

—   Il est tombé à point nommé, nous avons eu de la chance. Pensez-vous que nous pouvons lui faire confiance ?

          Amerys observa un instant Bard et sa petite famille, s’afférant à prendre soin de la compagnie alors que rien ne les y obligeait. Ils avaient bon cœur et prenaient des risques considérables en les hébergeant.

—   Je pense qu’on peut lui faire confiance Bilbon. Bard semble être un homme d’honneur, droit dans ses bottes. Il avait besoin d’argent pour sa famille, disons que c’est un échange de bons procédés.

—   Il prend quand même des risques.

—   Je le sais… Mais la vie vaut parfois la peine qu’on prenne des risques, vous comme moi le savons mieux que quiconque.

          Bilbon expira un grand souffle d’air, relâchant ses épaules qui se détendaient petit à petit au contact de la chaleur du feu.

—   Cette ville tombe en désuétude. Avez-vous remarqué l’attitude des habitants ? Leurs vêtements usés ?

           Amerys acquiesça car Bilbon avait lui aussi compris ce qu’elle-même avait observé.

—   Je crois que l’arrivée de Smaug, la destruction de Dale et la désertification d’Erebor ont eu d’énormes répercussions sur Lacville. Des dommages collatéraux comme on dirait...

—    Et c’est le cas… fit soudain la voix de Balïn, glissée entre eux deux.

          Le doyen des nains venait de se joindre à eux près de la cheminée, pareillement emmitouflée dans une couverture bien chaude.

—    Lacville était une ville rayonnante autrefois, qui prospérait grâce au commerce. Les richesses affluaient de la montagne et du Val et la ville elle-même s’étendait bien plus à cette époque. Les ruelles étaient toujours très animées, vivantes et plus joyeuses que ce que j’ai retrouvé aujourd’hui.

          C’est ainsi que Balïn leur conta ses souvenirs de Lacville au temps jadis, lorsque cette partie du monde était on ne peut plus vivante avant l’arrivée de Smaug. Jusqu’à présent Amerys avait peu entendu parler d’Esgaroth mais le nain avait des talents de conteur, tant est si bien qu’on était littéralement transporté. Elle écouta durant un long moment les histoires et anecdotes de ce cher Balïn jusqu’au moment où la petite Tilda leur tendit à chacun une tasse bien chaude.

—    Merci ! fit-elle à l’adresse de l’enfant avec un sourire. Qu’est-ce que c’est ?

—    Une tisane de tilleul avec un soupçon de miel.

—    Merci Tilda, lança à son tour Bilbon. J’adore le tilleul, je n’en ai pas bu depuis un sacré bout de temps.

          Ravie la petite fille leur rendit un sourire attendrissant mais l’expression qu’Amerys lisait sur son visage indiquait une vive curiosité, en particulier pour Bilbon. C’est ainsi qu’elle resta avec innocence observer le dit hobbit.

—    Vous êtes quoi ? finit-elle par demander morte d’impatience.

—    Pardon ? s’étonna Bilbon.

—    Vous ne ressemblez pas à un nain. Alors vous êtes quoi ? Vous êtes très petit. Vous êtes un lutin ?

          Amerys éclata de rire en même temps que Balïn devant la spontanéité de la mignonne petite Tilda. Bilbon n’en avait pas l’air froissé et lui répondit dès lors avec malice.

—    Ah bon je ne ressemble pas à un nain ? Quel dommage…

—    Ça doit être la barbe, rajouta complice Balïn.

—    Probablement.

—    Vous vous moquez de moi ! s’exclama la petite en tirant cette fois la moue. Dites-moi s’il vous plait…

          Bilbon qui faisait la taille de Tilda lui expliqua alors qu’il était un hobbit et raconta d’où il venait. La fille de Bard écouta avec curiosité ses explications et une fois qu’elle eut les réponses à ses questions elle s’en alla réchauffer de l’eau dans la cuisine avec Sigrid, satisfaite d’avoir appris quelque chose.

—    C’est un de mes plus grands regrets… souffla Balïn avec un soupçon de nostalgie dans la voix.

—    De ? questionna Amerys qui ne voyait pas où le nain voulait en venir.

—    De ne pas avoir eu d’enfants.

—    J’ignorais que vous étiez tant attaché à en avoir Balïn, avoua la jeune femme avec peine. N’avez-vous donc jamais rencontré la naine de votre vie ?

Le nain, soudain prêt à se mettre dans la confidence, se mit à soubresauter de rire.

—    Je ne me suis jamais donné le temps malheureusement. J’ai voué ma vie à la communauté naine, à mon peuple, à Thorïn. De toute manière, ce n’est un secret pour personne, il y a peu de naines au sein de notre peuple…

          Amerys un peu attristée par cette révélation chercha des mots de réconfort à offrir à son ami, à ce nain qu’elle admirait tant, néanmoins elle n’eut pas besoin de creuser longtemps car la plus stricte vérité remonta dans sa gorge, prête à jaillir dans sa plus grande sincérité.

—    Vous auriez fait un père formidable Balïn. N’en doutez pas.

           Le sage sourit non sans regarder instinctivement dans la direction de Thorïn, Fili et Kili qui discutaient tous les trois.

—    J’imagine que ce n’est pas complètement faux. Ces trois-là sont un peu comme mes enfants. Quand je les vois aujourd’hui je suis fier de ce qu’ils sont devenus et deviendront dans le futur.

          Suite à ses paroles Amerys posa un regard tendre sur les frères et leur oncle. Puis s’attarda un peu plus sur Fili, qui capta son regard en retour. Un sourire, puis il quitta Kili et Thorïn pour se diriger vers elle. Sans un mot le guerrier posa une main chaude sur son bras, un geste qui la réconforta instantanément.

          Sans un mot Balïn et Bilbon s’éloignèrent comme pour leur laisser une certaine intimité, ce qui était presque absurde car la pièce dans laquelle ils étaient confinés n’était pas fort spacieuse. Tout le monde pouvait entendre les conversations de tout le monde si chacun tendait l’oreille. De toute manière, Amerys et Fili n’en avait pas besoin dans l’immédiat.

—    Vous avez repris des couleurs, j’en suis ravi, déclara-t-il en tendant maintenant ses mains vers l’âtre chatoyant.

—    Je suis dégoûtée du poisson maintenant, avoua Amerys tant est si bien qu’elle arracha un rire au jeune nain.

          Un silence s’installa pourtant tandis que les flammes se reflétaient dans les magnifiques yeux bleus de Fili. Il semblait maintenant loin de la maison de Bard.

—   Nous sommes si proches… souffla-t-il enfin. Mon rêve d’enfant n’est plus qu’à quelques pas. C’est comme si je n’avais qu’à tendre la main pour attraper ce dont j’ai toujours désiré. Lorsque j’étais dans la geôle du royaume sylvestre j’ai cru que c’était la fin, j’étais désespéré. Mais nous y voilà…

—   Que craignez-vous Fili ? devina Amerys qui sentait dans la voix du jeune nain qu’il était effrayé par quelque chose.

—   Je ne craignais rien au début de cette quête mais au fil du temps j’ai craint plusieurs fois pour la vie de mon frère, de mon oncle, de mes amis, et surtout de vous. J’ai surtout craint de vous perdre vous, et je crains aujourd’hui de perdre mon frère.

          Il posa son habituel regard de grand frère sur Kili qui, assis sur le banc, grimaçait discrètement, faisant comme si la douleur n’en était pas une. Il était toujours aussi pâle que la lune.

          Amerys prit alors la main du nain qu’elle aimait et la serra contre elle, non pas pour le rassurer mais parce qu’elle-même en avait infiniment besoin.

—    Nous connaissons les risques, vous les connaissiez même dès votre départ. N’ayez crainte, nous y arriverons…

           C’est alors qu’en retour Fili posa avec tendresse une main sur sa joue rougie par la chaleur du feu.

—    J’y veillerai… souffla-t-il.

           Un certain temps s’écoula tandis que la compagnie prenait du repos et se réchauffait. Amerys qui avait libéré la place devant la cheminé pour les autres s’était maintenant posée sur le bout du banc de la grande table, non loin de Thorïn qui observait elle ne savait quoi à travers la fenêtre entrouverte.

—   Une arc-lance de nain… souffla-t-il alors les yeux fixés avec une intensité déconcertante sur un point précis.

—   On croirait que vous avez vu un fantôme, intervint alors Bilbon qui avait entendu le roi sous la Montagne et s’était maintenant approché.

—   C’est le cas, s’invita de même Balïn en regardant tour à tour Bilbon et  Amerys.

          Il vint se placer près de son ami, près à raconter une de ses fameuses histoires. La jeune femme ouvrit grand ses oreilles pour la énième fois.

—  La dernière fois que nous avons vu une arme comme celle-ci une ville était en flammes, conta-t-il. C’était le jour où le dragon est venu. Le jour où Smaug a détruit Dale. Girion, le seigneur de la ville rassembla ses archers pour tirer sur la bête… La peau d’un dragon est résistante, plus résistante que n’importe qu’elle armure. Seule une flèche noire tirée par une arc-lance pouvait transpercer ses écailles. Mais très peu de ces flèches furent fabriquées… La réserve s’épuisait, alors Girion fit une dernière tentative…

—   Si les hommes ce jour-là avaient atteint leur cible, intervint Thorïn d’une voix calme mais pleine de remords et d’accusation, ça aurait changé bien des choses.

—   Vous parlez comme si vous y étiez, fit remarquer Bard d’une voix curieuse et posée alors qu’il avait dû entendre le récit du sage.

—   Tous les nains connaissent cette histoire, mentit alors le chef de la compagnie.

—   Vous savez donc que Girion a touché le dragon, défendit Baïn, le fils de Bard, et délogé une écaille sous son aile gauche. Un dernier tire et il aurait tué la bête.

—   Ça c’est un conte pour enfant, rit Dwalin. Rien de plus…

         Amerys avait raison, chaque conversation pouvait être entendue dans cette pièce confinée. Tout le monde avait entendu le récit de Balïn lors de cette journée fatidique où Smaug avait attaqué Dale et ses habitants. Mais le souvenir de ce récit sembla avoir ravivé une flamme dans les yeux bleus marine de Thorïn :

—   Vous avez pris l’argent, rappela-t-il alors au batelier pour couper court à cette histoire du passé. Où sont les armes ?

—   Attendez… fit patienter Bard en se retirant immédiatement à l’étage inférieur.

           Pendant que leur hôte s’en allait pour chercher les armes, une question vint titiller l’esprit d’Amerys.

—   Ce seigneur, Girion, commença-t-elle. Qu’est-il devenu ?

—   Lui et les survivants de Dale sont venus en partie se réfugier ici à Esgaroth et s’y sont probablement installés sur le long terme, expliqua Thorïn. Peut-être que ses descendants sont encore ici, qui sait…

—   Et si Baïn avait raison ? Et si Girion avait véritablement réussi à déloger une écaille…

—  Il est malheureusement impossible de le savoir. On ne peut pas se fier à la parole d’un homme, qui plus est un homme mort il y a bien longtemps. De toute manière le résultat est le même. Smaug est toujours en vie et dort tranquillement sur l’or de Thror.

          Même si Thorïn Ecu-De-Chêne était extrêmement calme Amerys sentait que jamais le feu de la colère ne s’était éteint en lui et il vouait une féroce rancœur à l’encontre du seigneur Girion qui avait, à ses yeux, faillit à sa tâche.

          C’est à ce moment que Bard revint avec un paquet long, fin et trempé qu’il déposa sur la table de son salon avant de déplier le tissu, laissant dévoiler une tripotée d’armes. D’armes… ? Amerys en doutait fort, on aurait plutôt dit des outils servant aux pêcheurs, aux paysans ou aux forgerons. Quelle déception… Ce qui ne tarda pas à provoquer la colère des nains de la compagnie qui refusèrent ce que Bard avait à leur offrir. Pire, ils pensaient que le batelier se payait leur tête. La demi-naine observa ainsi la scène sans un mot car les armes n’étaient pas son domaine. Elle eut de la peine, et pour eux, et pour Bard qui avait été sincère en pensant pouvoir leur fournir le nécessaire, seulement ils n’avaient pas la même notion d’armes.

—  Vous ne trouverez pas mieux si ce n’est dans l’armurerie de la ville, clama-t-il assez fort pour couvrir l’intempestif brouhaha des nains. Toutes les armes forgées y sont gardées sous clés.

          Ce qui voulait dire qu’ils n’obtiendraient rien de plus…

—   Bien allons-nous-en ! proposa Balïn après quelques murmures discrets à Thorïn.

—   Vous n’allez nulle part, ordonna soudain Bard d’un ton autoritaire.

—   Qu’avez-vous dit ? s’offusqua Dwalïn prêt à piquer une colère monstrueuse.

—   Des espions surveillent la maison et probablement tous les quais et les docks de la ville. Vous devez attendre la nuit.

           Dans ce cas ils attendraient la nuit… Et le regard que lança Thorïn à Balïn confirma à Amerys que des méfaits seraient commis ce soir. Elle voyait déjà le coup venir.

            

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