Il l'avait croisée dans un bar, légèrement intoxiquée, mais pas assez pour qu'elle ne ressente pas ce qu'il lui ferait bientôt. Elle était venue vers lui, charmante, suave, un ronronnement dans la voix alors que sa main se posait sur son bras. Il avait souri. Il avait toléré le geste. Il avait reculé lorsqu'elle avait tenté de la poser sur sa cuisse.
Puis, il avait eu envie de savoir si son timbre aurait la même profondeur s'il la faisait souffrir.
Elle ouvre les yeux. D'abord, il prend plaisir à la confusion dans le bleu de ses iris. C'est une lente montée alors qu'elle émerge de l'inconscient. Les pupilles sont dilatées, signe que la drogue n'a pas fini de quitter son système. Les gestes sont lents, désordonnés. Elle ne combat pas les liens, elle combat l'immobilité. Une mèche châtaine colle à son front couvert de sueur.
Il sent ses lèvres s'étirer de satisfaction.
- Vous vous réveillez plus rapidement que je le croyais.
Les battements de cœur accélèrent. La respiration suit. La cage thoracique se soulève rapidement. Puis, il voit la panique. Elle rampe sous la peau, focalise le regard, bande les muscles encore ankylosés. Les liens sont mis à l'épreuve, mais aucune jeune femme ne pourrait être en mesure de se libérer de menottes en acier.
Il apprécie quand même la combativité issue de la peur. Quand les premières suppliques s'élèvent, il ferme les yeux pour savourer le son. Ou plutôt, les sons. Un petit glissando, un La qui se brise vers un Do en vibrato alors que la panique atteint les cordes vocales.
La dichotomie entre la rigueur clinique et la rigueur artistique a toujours été une combinaison satisfaisante.
- Imparfait, mais très beau. La terreur a un son particulier impossible à reproduire autrement que dans l'instant présent, quand l'émotion est pure. J'espérais un peu de nouveauté, mais je peux me satisfaire de votre contribution.
La jeune femme gémit encore, mais le son est plus contrôlé. Elle reprend le contrôle des cordes vocales. Il l'ignore momentanément et se dirige vers un plateau pour saisir une seringue pleine. Il revient à son invitée, calme, analytique. Le visage de celui qui sait exactement comment se déroulera la suite alors qu'il s'assure que les yeux bleus se posent sur la seringue.
- Du Vecuronium. Un paralysant musculaire très efficace, mais aucune crainte : il n'altère ni la perception de la douleur ni la conscience. Vous serez, cara mia, parfaitement consciente lors de notre... comment l'avez-vous dit?
Il s'approche doucement, injectant dans l'intraveineuse le produit en fredonnant une mélodie.
- Ah! oui... Notre... "petit moment intime".
Il la regarde avec attention et guette les réactions. Les yeux restent brillants, vifs, attentifs. Elle continue de produire de petits sons et la poitrine se soulève légèrement au gré de la respiration devenue plus ardue. Le paralysant musculaire fonctionne, la dose est suffisante pour être immobilisant sans créer une insuffisance cardiaque ou respiratoire.
Bien.
- Je sais que c'est effrayant. La sensation de perdre le contrôle, votre voix qui se perd avant de franchir vos lèvres, la sensation d'être prisonnier de son propre corps... Et pourtant, murmure-t-il près de son oreille, tandis qu'il glisse doucement un scalpel sur la peau bronzée par le soleil. Pourtant... Chaque. Touché. Est. Parfaitement. Ressenti. Croyez-moi, j'ai déjà testé et les effets sont plus que fascinants. Alors, je peux vous assurer que la douleur sera intacte. Votre corps ne vous appartient plus, mais votre esprit sera là, avec moi, pour profiter des sons que vous allez faire. Ce sera... un long moment intime.
Il se redresse, amusé par sa propre remarque et contourne la table d'opération sur laquelle sa proie est attachée. Ses yeux le suivent alors qu'elle gémit des suppliques sans mot. Bon signe. Il se trompe rarement sur les dosages, mais avec l'alcool, on ne sait jamais. Il entreprend de découper la camisole avec le même détachement qu'un chirurgien dans la salle d'opération. Il n'accorde aucune attention particulière à la peau dévoilée alors qu'il nettoie la ligne de découpe passant entre les seins.
- Vous avez fait un mauvais choix, ce soir, et auriez dû choisir un autre homme. Le bras, ça allait, mais la suite... Ça m'a convaincu qu'une leçon s'imposait. Ce sera la dernière, certes, mais peut-être que votre âme ne passera pas immédiatement dans l'après et vous donnera le temps de méditer sur les mains baladeuses.
Le tout est dit avec légèreté, presque candidement. Presque une farce face à l'horreur qui brille dans les yeux de la femme aux yeux bleus.
- Que le récital commence.
Le scalpel touche la chair tendre entre les clavicules. L'odeur ferreuse et sucrée du sang s'élève dans l'air. Les cris ne sont que des gémissements étouffés, mais il les savoure quand même. Puis, un serviteur se racle la gorge tout près. L'être spectral n'est qu'une forme approximative pour qui ne possède pas le savoir nécromantique nécessaire. Quand l'attention se tourne vers lui, la silhouette diaphane tressaille. Il est toujours mal avisé de le déranger quand il s'amuse.
- Maître, un messager de signore Diego est arrivé... Un... mortel de la famille, lié à lui par le sang.
Il soupire, le geste plus théâtral et mécanique qu'humain. Le scalpel se retire de la chair tremblante.
- Et bien, qu'attends-tu? Fais-le entrer.
- Maître... malgré votre invitée?
De par la débauche de ma famille, je doute qu'un quelconque serviteur de mon très cher arrière-grand-père trouve offense à mon invitée, réplique-t-il avec froideur avant de se tourner vers la jeune femme : Patience, cara mia, nous avons un contretemps, mais le Vecuronium vous tiendra docile encore quelque temps. Le serviteur s'incline et disparaît. Quelques instants, les portes de la cave s'ouvrent et un homme s'avance, l'air neutre, mais il remarque immédiatement le regard qui se dirige vers la jeune femme. Le messager a une seconde d'hésitation, mais le tueur lui fait signe de parler.
- Monsieur, salutation à un membre du clan. Mon maître, dirigeant des Anziani, m'envoie pour vous escorter à Venise. Vous êtes appelé d'urgence.
Le messager déglutit quand le scalpel est posé à côté de l'invitée et que le tueur s'approche lentement. Son air est neutre, presque curieux, alors qu'il étudie la stature avec une rigueur glacée. Il a toutefois la démarche presque féline de celui qui maîtrise parfaitement son corps.
- Évidemment. Ses demandes sont toujours urgentes. Mais celle-ci l'est-elle suffisamment pour m'interrompre? On ne soupçonne pas encore mes activités dans cette ville...
- Suffisamment pour que j'aie comme instruction de vous ramener immédiatement... monsieur.
Le messager est le premier à baisser les yeux, une goutte de sueur glisse sur sa tempe. Le cœur bat vite. Les pupilles sont dilatées et se relèvent régulièrement pour regarder la jeune femme qu'il a commencé à découper. Confirmation de la peur. Le messager comprend qu'il suffirait d'une décision impulsive pour qu'il prenne sa place sur la table. Un soupir échappe au tueur et il s'avance dans une moquerie de courbette bien que l'irritation soit visible sur ses traits juvéniles.
- Si l'éminent Diego Giovanni me fait quérir, qui suis-je pour refuser?
Les yeux du messager papillonnent de nouveau vers son invitée.
- Monsieur... Et pour la... fille? Vous...
- Qu'est-ce que j'en sais? C'était juste un divertissement pour passer le temps. Tue-la rapidement, tu m'as coupé l'envie.
La jeune femme tente de supplier, mais elle n'arrive qu'à émettre une plainte rauque. La balle qui l'achève est toutefois une fin beaucoup plus clémente que celle qui lui était réservée quelques minutes plus tôt.