Le voyage avait été sans incident et d'un ennui plus mortel que les esprits à la périphérie de sa perception. Le messager, dont il n'avait pas pris la peine de retenir le nom, l'avait conduit à un petit aéroport privé du nord de la France et ils avaient embarqué immédiatement.
"Contrainte de temps, monsieur Giovanni." lui avait-on dit quand il avait regardé l'engin avec méfiance. Il avait toujours préféré les moyens de transport ne nécessitant pas de chuter de plusieurs kilomètres pour rejoindre la terre ferme. Mort improbable, mais il préfère ne pas finir avec tous les os brisés. La guérison a tendance à être longue et coûteuse en énergie.
Il avait fini par accepter l'inévitable et monté, mais avait refusé de s'attacher. Le mortel n'avait pas partagé sa méfiance. Puis, le bruit cacophonique de l'appareil l'avait irrité immensément. Que la puissance brute du métal et du gaz qui brûle pour défier la gravité. Dieu qu'il avait toujours détesté être enfermé dans cette coquille de métal assourdissante. Il avait eu envie de passer son irritation sur le mortel, mais s'était retenu de justesse. À titre de propriété de Diego Giovanni, la transgression de blesser le mortel n'aurait rien apporté de plus qu'un soulagement temporaire pour une lourde dette future. Le calcul avait été simple : inutile.
Puis, il avait vu les lumières de Venise dans le lagon et un mélange proche de la nostalgie et de l'anticipation l'avait pris. Il avait pensé au chant de l'eau qui clapote dans les endroits oubliés des touristes bruyants, le grincement subtil du bois ou des charnières. Le mélange de musique liturgique des innombrables églises côtoyant la vitalité des boîtes de nuit aux airs vivifiants. Oui, il y avait de la nostalgie à rentrer à la maison, mais aussi l'anticipation de ce que la famille exigerait encore de lui. Avec un peu de chance, une chasse stimulante.
Dès qu'il met pied à terre, un homme l'approche. Grand, le teint pâle, cheveux blonds et yeux verts, mais pas un immortel. Probablement un membre de la famille en attente d'être intégré au clan.
- Signore Angelo, ravi de vous rencontrer en personne! Martin Milliner. Je représente Signora Evangela, votre mère, déclare-t-il avec un sourire éclatant et un fort accent anglais.
La main d'Angelo s'arrête à mi-parcours et Martin perd son sourire.
- Ai-je dit quelque chose de mal, signore?
- Non. J'ignorais simplement que ma mère avait décidé d'accepter des prospects. Milliner... C'est d'Amérique, non?
- Boston. Nous... Nous sommes spécialisés en...
- Des investisseurs. Dans des tas de choses, j'ai cru comprendre, mais surtout les prisons. Les États-Unis adorent certainement leur système de prisons. La main-d'œuvre y est facile à trouver.
- C'est en effet un système profitable pour nous. Peut-être que vous...
- Non.
- Signore...
Angelo se tourne vers lui en fronçant les sourcils.
- Milliner, vous savez qui je suis, non?
- Si... Signore? Je... Oui.
- Alors, vous devez aussi connaître ma réputation et ma fonction dans la famille, non?
- En effet. Signora Evangela a été claire que vous...
- Alors, pourquoi m'ennuyer avec vos histoires? L'envie de mourir, peut-être?
L'homme se redresse comme s'il voulait dominer par sa stature plus imposante, mais détourne rapidement les yeux. Le cœur bat vite, les joues s'empourprent. Il commence à parler, mais s'arrête dans une longue expiration frustrée. Ce n'est toutefois pas de peur, note l'assassin. C'est plutôt de la colère ou de l'égo froissé. De l'humiliation, peut-être? C'est un prospect depuis peu. Les plus vieux apprennent à traiter leur supérieur avec plus de déférence, surtout quand ils savent être en présence d'un ancien. L'homme était au sommet quand il était en Amérique et encore humain, mais maintenant, il n'est plus qu'un engrenage dans la vaste toile de pouvoir de la famille. Certains s'écroulent sous la pression. Peut-être lui?
- Vous êtes chanceux, Milliner, je n'aime pas votre voix et vous appartenez à ma mère. Je lui témoigne assez de respect pour lui rendre visite avant de casser ses choses. En attendant, accomplissez ce pour quoi l'on vous a mobilisé.
Il s'éloigne, l'air du soir portant les bruits de la ville. Un bateau les attend et il s'installe à l'arrière, l'altercation déjà oubliée. Des hommes comme.. Manuel? Mario? Bref... ce Milliner, il en a vu des centaines. Certains ont fleuri, d'autres sont morts. Aucun ne l'a jamais intéressé. Tandis que l'appareil se met en route, l'air marin fouette son visage. Il observe les profondeurs sombres du lagon défiler sous ses yeux et une vérité s'impose à son esprit : les Giovanni n'auraient pu trouver meilleure ville comme miroir de leur propre noirceur. Il sourit et Venise semble lui sourire en retour.
- Milliner, vous êtes sous la responsabilité de ma mère depuis combien de temps? lance-t-il soudainement, ce qui semble surprendre l'homme et le détourner de la navigation quelques secondes.
- Trois mois. Bientôt quatre.
- Et vous connaissiez les secrets de notre famille avant ou après votre intégration à nos rouages internes?
- Après...
Angelo sourit un peu plus, amusé face au malaise.
- Alors, ça doit vous paraître encore étrange de devoir escorter un jeune homme jusqu'à la maison et lui témoigner plus de respect qu'il ne le fera jamais à votre propre égard. Non?
Le rythme cardiaque qui augmente et les lèvres qui se pincent lui indiquent que la pique touche instantanément l'égo. C'est un homme probablement dans la trentaine, peut-être début quarantaine. Voir de jeunes gens détenir le pouvoir, alors que les mortels s'inclinent d'habitude devant les plus âgés, doit lui sembler étrange et inapproprié.
- Je... On m'a dit que ni vous ni la signora étiez réellement aussi... jeune.
- Vraiment? Et j'aurais environ quel âge, à vos yeux mortels, si vous ne saviez pas?
De longues secondes s'écoulent alors que Milliner garde un visage fermé. Angelo peut sentir les méninges tourner dans l'esprit de l'homme. Est-ce un piège? Une provocation? Est-ce sincère? Il finit par se racler la gorge suffisamment fort pour être entendu par-dessus le bruit du moteur.
- La signora Rosselini semble ne pas avoir plus de 25 ou 26 ans... Quant à vous... Mon cousin de 18 ans a presque les mêmes traits... Quoiqu'il ait l'air moins... Je veux dire...
- Vieux?
- On m'a dit que vous étiez un ancien de la famille. Je crois que ça veut dire que vous êtes...
- Vieux, répète Angelo. Plus de 250 ans, selon les conventions. Parfois, la ligne est de 300, mais c'est un peu comme les générations humaines : discutables selon l'utilité du moment et de la personne. Vous savez également ce que ça signifie?
- Signore?
- Que si je décidais de vous tuer maintenant, je n'aurais qu'à m'excuser vaguement pour que votre existence n'ait plus la moindre importance. Donnez à cette réflexion l'importance qu'elle mérite pendant votre période d'apprentissage auprès de ma mère.
- Bien... signore, finit l'homme avec un tremblement dans la voix. Je m'en souviendrai.
- Bien. J'aime quand tout est clair.
De la peur. Angelo le perçoit dans l'hésitation, la montée dans les aigus du ton, la manière dont les épaules se soulèvent, raides. Il préfère. Les jeunes arrogants ont tendance à commettre des erreurs stupides à moins qu'on les remette à leur place rapidement.
Au loin, la berge se distingue plus nettement, le rapprochant du moment où il devra recommencer à danser au rythme de la famille.