Requiem del Sangue

Chapitre 3 : Danse Macabre

Par CarnivorousJhen

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Ce que Angelo perçoit en premier, c'est le son.

Danse macabre de Camille Saint-Saëns. Une œuvre plus que pertinente pour la famille. Les lourdes draperies de velours absorbent le son, rendant l'air plus opaque, la lumière des chandeliers tremble sur le marbre noir veiné d'ocre et les imposants miroirs remplissant les murs à certains angles stratégiques reflètent les ombres des danseurs, comme de pâles fantômes. Angelo peut reprocher beaucoup d'extravagance aux Giovanni, mais certainement pas leur sens du spectacle, alors il savoure la mélodie, suivant la partition comme on répète une vieille anecdote entre amis. Son pas est léger alors qu'il bouge à l'orée de la piste de danse. Il suit la pédale grave des contrebasses, les violoncelles étirant les accords dans un souffle retenu. Il laisse son corps ressentir les vibrations des instruments.

Le temps s'étire, mais il sait qu'on l'a reconnu dès l'instant où la foule commence à se fendre sur son passage. Il redirige son attention vers les murmures feutrés, les regards fuyants ou, au contraire, insistants. La plupart, il peut les nommer de nom et de lien : la "tante" Anieska Ghiberti dont les enfants ont tenté de s'affranchir de la famille principale, et qui en ont payé le prix de leur vie, le "cousin" Alexander Dunsirn, veuf depuis maintenant une décennie pour avoir épousé une mortelle du petit peuple sans l'accord des Anzianis, Stefano Giovanni, son oncle de sang, frère de son père, humilié et exilé en Amérique depuis qu'Evangela lui a arraché la gestion d'une prison spectrale en périphérie de Treviso. Il capte aussi le regard de plus jeunes gens qui ne le connaissent que comme "le cousin Angelo, le chanteur". Ceux-là, il devine l'enthousiasme dans les sourires et les chuchotements empressés, les gestes réflexes démontrant de l'excitation à peine contenue sous la peau. Ils doivent se demander s'il est là pour se produire. Les plus vieux doivent se demander qui doit mourir. Les deux sont possibles. Les deux lui plaisent.

Tout autour, des alcôves discrètes sont perdues dans la pénombre que les chandelles n'arrivent pas à éclairer. C'est là que les conversations importantes se déroulent, que les horreurs se produisent dans des excès en demi-ton. Tout près, une tante sourit doucement à un homme trop jeune et brut dans ses manières pour être important. Quand elle s'éloigne vers une alcôve, le jouvenceau sur les talons, on rit doucement alors que les paris sont lancés : rentrera-t-il chez lui ou rejoindra-t-il ses ancêtres avant l'aube? Ironique, considérant la pièce jouée. Dans une autre, Angelo entraperçoit des corps mouvants et le bruit de la chair contre la chair. Il soupire face à la vulgarité et s'éloigne. Quelques mètres plus loin, une jeune femme, l'air timide, prend une coupe opaque à un serveur et observe le liquide trop longtemps. Il s'arrête, curieux, alors qu'il observe d'abord l'incompréhension sur les jeunes traits : le front se plisse, le malaise se transmet au reste du visage, puis le souffle se coupe du choc de la réalisation. Enfin, les yeux s'écarquillent, les lèvres s'écartent tandis que la cage thoracique se gonfle. Angelo se penche vers elle légèrement, s'apprêtant à savourer l'émotion qui remonte des poumons jusqu'à la gorge.

Un membre du clan prend doucement la coupe des mains de la jeune femme, sourire et grâce en l'image éternelle d'un oncle élégant aux cheveux poivre et sel. Il prononce quelques mots et le regard effrayé devient vitreux, puis un sourire fleurit sur les lèvres rouges de la jeune femme, la coupe oubliée, l'horreur effacée. Angelo pousse un petit soupir de déception et continue son chemin. Il aurait suffi d'une seconde de plus pour que la scène devienne distrayante...

La mélodie change, l'attirant déjà vers d'autres observations. Pour les non-initiés, la fin de Danse macabre se fait en douceur, mais pour Angelo, le changement est évident. La harpe pose quelques arpèges légers, les violons glissent vers une nouvelle harmonie sans interruption. Dès les premières notes, il la reconnaît : Après un rêve de Fauré. Une jeune femme s'avance sur une petite estrade, sa robe claire et sobre lui donnant un air d'innocence tout à fait approprié. Quand elle chante, son attention est immédiatement captée.

Mezza voce.

Le timbre est riche et velouté, stable sans dominer l'orchestre ni s'y perdre. L'exécution est presque parfaite alors que la voix est projetée jusqu'au fond de la salle. La chanteuse laisse respirer la phrase, glisse un rubato discret et pourtant artistiquement exécuté. Angelo écoute, murmure la chanson alors qu'il s'approche pour mieux observer sa nouvelle distraction. Puis, il perçoit la faille. Un aigu s'éclaircit trop vite, comme si le soutien du souffle avait hésité avant de se replacer. À part lui, personne ne remarque. C'est trop subtil. Il apprécie toutefois l'émotion qui glisse sur les danseurs. Puissante, mais comme la marée qui va et vient sans cesse, non comme un coup frappé. C'est une voix jeune, encore en apprentissage, mais dont les promesses d'excellence le font sourire. Le talent est bien tout ce qui mérite réellement d'être admiré et célébré.

Quand le morceau se termine, la chanteuse sourit timidement, s'incline avec la modestie de ceux qui débutent avant de s'éclipser. Angelo se détourne de la scène alors qu'un autre morceau débute, satisfait de ne pas avoir perdu sa soirée. Puis, il l'aperçoit marcher vers lui : Evangela Rosselini, sa mère, avec le Milliner blond à quelques pas derrière elle. Elle marche dans la foule avec l'assurance de ceux qui n'ont pas besoin de déclarer qu'ils possèdent le pouvoir. Son regard rubis et sa peau d'albâtre, typique de sa famille maternelle, attirent les regards aussi sûrement que sa beauté fut chantée à travers toute l'Italie quand elle était encore la cantatrice la plus aimée d'Europe. Pour Angelo, c'est une donnée plus que de l'admiration. La beauté a de tout temps été systématiquement avantagée. C'est une constante qu'il n'a jamais manqué d'exploiter dans le passé. Il ne doit ce pragmatisme à personne d'autre.

- Mon angelot, sourit Evangela quand elle l'atteint. Je suis heureuse de te voir à la maison.


Elle ne le touche pas, garde une distance nette, bien que proche. Lui-même ne fait que s'incliner légèrement par respect.


- Mère.


Ils se regardent quelques secondes en silence avant que la matriarche tende la main doucement. Comme une pièce répétée encore et encore depuis des siècles, Angelo la prend et l'entraîne sur la piste de danse. Leurs mouvements sont francs, souples et complémentaires. Il conduit, elle suit, mais personne ne pourrait croire qu'il domine la danse.


- Une raison particulière pourquoi vous me faites participer à l'événement? demande-t-il calmement.

- Mon plaisir, cher fils. Une mère ne peut pas profiter de ce qu'elle chérit le plus en ce monde le temps d'une danse?


Angelo pousse une petite expiration amusée.


- À d'autres, mais je suis prêt à jouer le jeu, chère mère.

- Un jeu important, mon angelot, quand on commence à s'oublier. Ton oncle a passé trop de temps sur le nouveau continent et pense que son indépendance loin de la famille principale est un avantage plus qu'une mise en garde. Il est important qu'il se rappelle que son neveu est avant tout mon fils.


Alors qu'elle parle, ses traits restent doux, posés... aimants. Il ne doute pas de l'amour maternel, seulement de sa position dans les raisons ayant poussé Evangela à exiger silencieusement cette danse. La réponse est éloquente dans ses sous-entendus.


- Il a oublié vers qui se tourne ma loyauté, s'amuse-t-il en restant de marbre. Et vous profitez de notre présence à Venise au même moment pour lui rappeler que vos ennemis sont mes ennemis. La danse vous suffit?


La valse se termine, ils s'inclinent et Evangela pose un baiser tendre et bref sur sa joue.


- Reste toi-même, fils, je m'occupe du reste. De plus, ton grand-père te demande.

- Une demande intéressante, j'espère. Je débutais à peine dans cette ville et je n'ai même pas profité de ma dernière invitée.


Evangela lui lance un regard réprobateur, mais glisse son bras au sien tandis qu'ils quittent la piste. Autour d'eux, le monde continue de tourner, mais leur esprit est déjà ailleurs, vers des réflexions bien plus importantes.


- C'est une affaire que tu es le seul à pouvoir exécuter pour de multiples... raisons. Les Anzianis m'ont demandé mon avis et je leur ai dit que la récompense devrait être à la hauteur de la tâche. Souviens-t'en.


Il hausse un sourcil face à la révélation.


- Vraiment? C'est un développement qui doit vous enchanter... et fortement déplaire à d'autres.

- Pour mon plus grand plaisir, mon cher fils.


Le trajet vers les salles plus privées reste majoritairement silencieux. Maintenant que le bal est loin dans la demeure familiale, l'écho de leurs pas résonne dans les murs anciens. À l'occasion, Angelo capte le bruit de rencontres plus intime derrière une porte. Il devine la teneur de chacune en fonction des tonalités qui lui parviennent étouffées. Après tout, le bal est un écran de fumée pour amuser et susciter l'envie. Même les alcôves ne sont qu'un aperçu de ce que les Giovanni sont capables d'accomplir. C'est dans ces pièces aux portes fermées que les vraies alliances se tissent, que les vraies poignées de main modèlent le futur de la ville et que la vraie débauche commence. Malheureusement, aucune ne contient ce qui pourrait réellement dissiper son ennui. Tout cela n'est qu'une répétition. Le même air, décennie après décennie, sans la moindre nouveauté attrayante.


- Il y avait une chanteuse. Elle a interprété Après un rêve de Fauré... laisse-t-il glisser alors qu'ils montent une volée de marches. Jeune, pas parfaite, mais talentueuse.


Le sourire qui se dessine sur le visage d'Evangela est prédateur. Sa voix musicale monte d'une octave, signe clair pour Angelo qu'elle est contente.


- Isaline Rousseau, sous-branche Milliner...

- Ce qui explique votre nouvelle ombre, glisse-t-il en reconnaissance à la présence de l'homme blond derrière eux.

- En partie, oui. C'est une cousine canadienne dont la mère a eu une aventure avec un politicien influent. Un sénateur, si ma mémoire est bonne. Son père aime grandement sa bâtarde, puisque ses enfants légitimes sont tous des échecs décevants, mais ne peut se déclarer publiquement sous peine de perdre son électorat. Nous faisons en sorte que le secret reste dans l'ombre tant que ses valeurs restent alignées aux nôtres.

- L'enfant est donc utile à cause de son père... et?

- Elle est suffisamment Milliner pour être une représentante de notre famille, pas assez Milliner pour être une perte notable dans les jeux de pouvoir. Son père est un politicien important dans un pays où les sectes peinent à maintenir leur présence. Elle est donc le scion de deux lignées hautement impliquées dans la finance et la politique.

- Son talent est artistique, selon mes constatations.

- C'est une jeune femme étudiant au Conservatoire de musique de Québec, dans la ville du même nom. La partie du Canada où on parle majoritairement français. C'est également une ville sans Prince, Baron ou Archevêque. Or, une lignée Ventrue s'y intéresse pour des raisons nationalistes et il se trouve qu'un de leur descendant humain est un jeune homme convenant tout à fait à notre protégée.

- Alors, vous voulez créer une alliance diplomatique...

- Une alliance qui nous permettra d'établir des prisons spectrales de qualité au Canada. C'est une nation qui a connu peu de guerres sur son territoire, mais leur traitement de leur population native assure une quantité d'esprits importante. Nous avons besoin d'une alliance forte contre les lupins qui infestent leurs campagnes.


Ils s'arrêtent devant les lourdes doubles portes. Angelo se tourne vers sa mère, l'allure neutre alors qu'il évalue les informations, comprend ce qu'elle cherche à dire sans l'exprimer ouvertement.


- Je suis un assassin, mère.

- Écoute la proposition des anzianis avant de refuser.

- Proposition qui va à l'encontre même de ma nature.

- Pas si tu t'occupes d'éliminer ceux qui voudront mettre à mal cette alliance.

- Sa prestation était donc mesurée pour que je l'entende.

- Je te connais, fils. Elle est talentueuse, mais encore imparfaite. Elle a du cran, de la volonté et ne se complait pas dans la médiocrité.

- Si vous me connaissiez, vous sauriez que je n'accepterai ja...


Les portes s'ouvrent dans un souffle aspirant l'air autour d'eux, coupant net la dispute froide en cours. Aucun domestique humain pour se charger de la tâche, uniquement le pâle tremblement des âmes en peine servant le clan. Angelo se redresse, lèvres pincées, tandis qu'Evangela chasse une poussière imaginaire de sa robe.


- Attendez-nous, Martin, instruit-elle à l'homme qui s'efforce de paraître le plus petit possible à quelques mètres.

- Dire que je n'ai pas cassé votre nouveau jouet spécifiquement par respect pour vous, glisse Angelo en lui emboîtant le pas. Pour apprendre que vous m'avez tendu un piège.

- Tu me remercieras en temps et en heure, mon angelot, souffle-t-elle, tête haute et digne, tandis qu'ils s'avancent dans une large pièce faiblement éclairée pour rencontrer les plus anciens de leur clan.






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