Il y a foule, remarque Angelo en entrant dans la salle d'audience. Des immortels, il en compte cinq, sa mère et lui inclus, mais les morts, ils sont nombreux. Et nerveux, constate-t-il alors que les mains spectrales se posent sur leur arme.
Evangela s'avance pour faire une révérence gracieuse convenant plus à une autre époque, puis lui fait signe de s'approcher. Il est tenté de rester sur place, de la défier ouvertement pour l'avoir piégé, mais ça n'en vaudrait pas la peine. Il devra le faire de toute façon et antagoniser sa seule alliée n'est pas rentable. Il avance, son regard s'attardant sur les trois anziani présents, trois de la famille principale. Intéressant.
Diego Giovanni, son ancêtre paternel, "grand-père" par simplicité malgré les trois siècles qui les séparent. L'homme est d'apparence le plus jeune parmi les figures assises à la table semi-circulaire. On lui donnerait la mi-vingtaine, pas plus, si ce n'était de l'immobilité presque mécanique qui le caractérise. Angelo ne se souvient pas d'un seul moment où il l'a vu cligner des yeux, bouger les membres ou respirer autrement que pour avoir le souffle nécessaire aux rares mots qu'il prononce. Même sa voix possède une monotonie qu'il associe plus avec les morts. Son économie de mouvement le rend difficile à lire et c'est ce qui rend l'assassin le plus méfiant.
La deuxième figure est Accorri Giovanni, la quarantaine. Il pourrait être classé comme un grand-oncle. Il est plus mobile et lance des regards nerveux vers Diego. Sa garde spectrale est plus rapprochée, plus réactive à ses émotions. La fine couche de sueur rosée sur son front permet à Angelo d'en venir à une conclusion dans cette rencontre : il a une liberté de négociation à ne pas ignorer. Sinon, il aurait eu l'air tout aussi froid et maître de lui que le reste des personnes en présence.
La dernière personne en présence est Isabel Giovanni, son visage est figé dans un entre-deux difficile à chiffrer où la jeunesse n'a pas encore disparu. Une grand-tante distante avec moins de 50 ans d'écart avec lui. Probablement celle qu'Angelo respecte le plus pour ses talents en espionnage. Elle est tranquille, mais crispée. Ce détail attire également son attention. Un membre du conseil nerveux, il peut le concevoir sans problème. Deux, cela signifie qu'ils le voient comme une menace réelle.
Vrai, mais même lui ne tenterait pas sa chance contre trois anciens. Il s'ennuie plus souvent que le contraire, mais pas au point de penser à la mort comme solution.
- Grand-père Diego, mon oncle, ma tante, les salue-t-il tous les trois, avant de se tourner vers une quatrième chaise vide : Je constate qu'une fois encore, notre cher antédiluvien ne juge pas sa présence utile.
Evangela lui jette un regard noir, mais la main de Diego se lève pour exiger le silence. Sa voix est telle qu'Angelo se le rappelle : basse, lente, calculée. Il n'y détecte aucune émotion, aucune intonation ne pouvant trahir ses pensées. L'ancien est aussi expressif qu'une pierre nue.
- Angelo, mon agent est encore en vie.
- Pragmatisme, grand-père. Je n'aime pas contracter des dettes.
- Dommage, je l'espérais.
- Je m'en doutais quand je l'ai vu.
- Qui ne tente rien n'a rien.
- Certainement.
Il se campe sur ses jambes, genoux légèrement fléchis alors que son regard reste en mouvement. Trop de protections, trop de nervosité. Même le piège a été pensé pour l'enchaîner à travers une faute avant qu'il se présente. Sa venue fut méticuleusement préparée. La politique...
- Ai-je fait quelque chose pour que vous traitiez votre propre petit-fils comme un criminel? demande-t-il avec une légèreté feinte.
Il glisse les mains dans ses poches, ce qui augmente la nervosité ambiante, sauf pour Diego qui ne bouge pas et reste obstinément illisible.
- Nous savons que tes rancunes sont rares, mais persistantes.
Cette fois, il sent son corps se raidir involontairement. La phrase est propre, le ton, neutre, mais si Diego est un mur, les autres sont des livres ouverts. Deux siècles, plus de cinquante ans d'exil en Amérique et on lui reproche encore de s'être emporté?
- Personne n'aimait Lorenzo. Il n'était pas ma cible de toute façon. Un simple... dommage collatéral.
- Un ancien du clan que tu as détruit sans la moindre hésitation, répond Accorri en jouant nerveusement avec le col de sa chemise. Pour une histoire d'offense mineure...
La suite est plus rapide qu'il l'avait anticipé. Il avance d'un pas vers son grand-oncle et la masse spectrale est déjà sur lui, armes au clair, le froid de leur présence s'infiltrant jusqu'à l'os. Angelo retire lentement sa main du revolver sous sa veste et recule de deux pas en fixant l'homme. Accorri s'est plaqué contre le dossier de son fauteuil, les mains agrippées aux accoudoirs dans un réflexe protecteur. Le lâche.
- Répétez cela sans la horde spectrale de mon grand-père, mon oncle, glisse-t-il avec une douceur glacée. Nous verrons alors où s'arrête votre vrai courage.
- Ça suffit, fils, coupe Evangela en entrant dans son champ de vision, l'air sévère. Je t'ai demandé d'écouter, alors écoute. Ensuite, seulement, tu parleras.
Angelo a un rire bref, plus une expiration brusque témoignant de son incrédulité que de son amusement. Il acquiesce tout de même lentement, un sourire froid aux lèvres.
- Il est évident qu'on attendait plus de ma personne que de simplement écouter, mais allons-y, nous sommes en famille. Expliquez pourquoi je devrais gâcher mon temps et mon talent pour une membre d'une famille satellite se trouvant en Amérique.
Diego penche légèrement la tête vers la gauche, comme s'il tentait de voir la scène sous un autre angle, puis parle :
- N'es-tu pas notre meilleur assassin?
Angelo plisse les yeux, lèvres closes, mais finit par agréer lorsqu'il voit que la suite n'aura pas lieu sans sa confirmation.
- Depuis plus de deux cents ans, très cher grand-père Diego.
Quelques secondes s'écoulent comme des minutes.
- Tes talents de chanteurs ont-ils une autre comparaison que ceux de ta mère?
- Non, grand-père Diego, admet-il à contrecœur, voyant déjà le piège se refermer sans pouvoir l'éviter.
Encore quelques secondes qui l'irritent profondément.
- Tu es l'un des membres du clan avec les connaissances médicales les plus actuelles, je me trompe?
- Que je sache, grince-t-il lentement. Où voulez-vous en venir?
- Qu'Isaline Rousseau doit rester en vie jusqu'à son mariage et que, pour la protéger, personne ne possède un meilleur trousseau de compétences que toi, déclare Isabel avec une note d'encouragement dans la voix. Vois ça comme une manière de revenir aux sources! N'as-tu pas étudié au conservatoire de Venise dans ton enfance?
- Je me souviens vaguement de l'avoir fait et ne possède aucune affection pour cette époque de ma vie, ma tante, rétorque-t-il. Vous pouvez très bien lui assigner un garde du corps mortel ou un autre nettoyeur. Cette requête est une insulte à mon talent et je ne jouerai pas les surveillants pour...
- Nous te livrerons Maria Francesca Giovanni, déclare Diego.
Tous se taisent, le moment suspendu. Le premier des anzianis n'a pas eu besoin d'élever la voix pour que l'effet soit immédiat, puis Angelo sent le poids de sa rancune teinter ses traits.
- Menteur, s'entend-il cracher avec virulence, un doigt accusateur pointant un à un les autres immortels dans la pièce. Deux cent ans que vous me la cachez malgré le tort qu'elle m'a causé! Et subitement, protéger une petite mortelle avec comme unique valeur d'être mariée est suffisant? J'ai assassiné des ennemis de notre famille autrement plus importants sans autre reconnaissance qu'un hochement de tête.
- Une proposition que j'ai fortement négociée avec les membres du conseil, rétorque Evangela en posant une main sur son bras. Fils, je sais que tu la hais...
- L'offense que cette garce m'a faite a été balayée du revers de la main et on m'a exilé en Amérique pour cinquante ans! Haine et rancœur sont de faibles mots face à mon humiliation, mère.
- Voilà une occasion de mettre un terme à ton tourment, mon angelot, minaude-t-elle en prenant son visage dans ses mains. Assure-toi que la fille survive jusqu'à ses épousailles, puis elle sera sous la protection de son mari. Dès lors, sa mort ne sera plus notre problème, uniquement le leur.
Il suspend le mouvement de recul qu'il s'apprêtait à faire. Evangela Rosselini ne parle jamais pour rien quand il est question de politique et stratégie. Sa dernière phrase a plus de poids dans la balance en quelques mots que tout le reste. Son emportement se calme aussi rapidement qu'il s'était montré. Son regard se tourne vers les anciens attentifs.
- Très bien. Je m'assurerai que votre agneau sacrificiel se rende à l'abattoir. Rien de plus. Je me moque du reste. Tant que j'ai ce que vous m'avez promis à mon retour : Maria Francesca Giovanni, vivante. Je veux le plaisir de la faire souffrir longtemps.
Diego hoche lentement la tête en signe d'approbation et lève la main pour signaler à la horde spectrale de se dissiper. Immédiatement, l'air autour d'eux est moins froid, moins lourd, moins angoissant, même pour Angelo. Evangela soupire doucement en fermant les yeux, soulagée.
- Dieu merci, fils, tu as entendu raison.
- Ne remerciez pas Dieu immédiatement, mère, ce n'est pas la raison qui me pousse à accepter, seulement la rancune.