Elle avait six ans lors de sa première venue à Venise, dans ce même domaine, et, déjà, les membres de la famille l'avaient fascinée. Ce sont les voix qui sont les plus claires chaque fois qu'elle se remémore masculine et féminine, sublime, presque irréelle. Elle se rappelle avoir commencé à pleurer sans comprendre pourquoi, comme si elle ressentait une tristesse immense sans besoin de mots pour y donner forme. Puis, la femme avait écarté le rideau derrière lequel elle s'était cachée. Des cheveux noirs comme le jais, une peau blanche comme la neige, des lèvres rouges comme le sang. Elle avait été envoûtée. Encore aujourd'hui, elle ne peut faire d'autres comparaisons : une Blanche-Neige aux yeux rubis. La femme l'avait prise dans ses bras, réconfortée d'une voix douce et chaude. L'homme l'avait à peine regardé. C'est de sa voix qu'elle se souvient le mieux. Puis, Blanche-Neige l'avait amené à sa chambre, l'avait bordée et lui avait chanté une comptine en italien. Elle s'était sentie protégée, étrangement aimée. Elle se souvient de la fraîcheur de sa main, écartant une mèche de son visage. Elle se souvient de ses paupières qui se sont alourdies alors qu'elle lui soufflait de dormir.
Depuis cette nuit fatidique, elle avait rêvé de chanter comme eux. D'émouvoir comme eux. Et cette nuit, quinze ans plus tard, d'être reconnue par eux.
Quand les portes s'ouvrent, Isaline prend une lente respiration, puis expire doucement. Le trac fait chauffer ses joues et battre son cœur à la chamade. Elle lisse par réflexe les plis de sa robe, se compose un visage le plus digne possible et s'avance. Immédiatement, l'air froid, presque glacé, de la pièce se fait dresser ses cheveux sur sa nuque et la chair de poule parcourt ses bras. La vieille demeure semble chuchoter et figer les personnes présentes dans une immobilité de mort.
"Non, ce sont des morts." se corrige-t-elle intérieurement. "Je suis probablement la seule personne à respirer dans cette pièce."
Pourtant, son sourire s'élargit lorsque Evangela Rosselini s'avance vers elle, ses mains toujours aussi froides que son souvenir, une expression accueillante sur son visage parfait.
- Bienvenue, chère enfant. Approche, dit-elle avec cette voix chantante qui la fascine depuis la première nuit. Tu as été extraordinaire tout à l'heure.
Isaline sent la gêne picoter ses joues, puis elle dirige son attention vers Angelo Giovanni. Elle l'a vu, plus tôt, dans la foule. Il s'était approché dès qu'elle avait commencé à chanter, tendu l'oreille. Son regard s'était perdu dans le vague comme les musiciens le font quand ils prêtent attention. Son coeur s'emballe de plus belle. Il a les yeux noirs. Ce détail lui paraît presque saugrenu. Dans ses rêves, il a toujours été le miroir masculin d'Evangela, yeux rubis inclus.
- Elle a eu un aigu trop serré vers la fin. Le legato a manqué de stabilité, laisse tomber le chanteur sans même la regarder.
Soudain, le froid de la pièce lui pèse plus lourd et son sourire se fane une seconde. Dur, mais juste. Elle ne s'attend à rien de moins de leur part que de repérer le moindre défaut. Pile au moment où elle avait cru capter son regard pendant sa performance.
- Je... Je l'ai sentie aussi, admet-elle en sentant ses joues s'empourprer. J'ai été... déconcentrée. Je travaillerai sur cet aspect.
Elle garde la raison sous silence et baisse les yeux avec embarras avant qu'Evangela glisse un doigt sous son menton pour qu'elle la regarde.
- Une performance tout de même exceptionnelle pour une jeune chanteuse de ton âge.
- Je n'ai pas dit le contraire, souligne Angelo. Se produire sur scène implique toutefois de ne pas être déconcentré pour rien.
Sa voix est toujours aussi magnifique. C'est le plus étrange, presque effrayant : malgré le ton cassant de la critique, sa voix garde une vibrance et une clarté qui adoucissent les mots, les rend... acceptables, presque attentionnés. Ce sont ces voix et leur effet presque ensorcelant qu'elle rêve de reproduire un jour.
- Nous sommes ici pour des affaires plus importantes.
Isaline sursaute et contient tant bien que mal le cri qui a failli lui échapper. Un homme d'environ son âge est si immobile dans son fauteuil qu'elle l'a à peine remarqué. Malgré son ton calme et posé, trop... terne, tous se sont tournés vers lui en acceptant l'ordre sous-entendu. Il est temps de revenir au sujet principal de la rencontre. Même son oncle Accorri, qu'elle connaît de loin pour l'avoir déjà croisé dans des soirées importantes à Boston, ne conteste pas. Il est même très silencieux contrairement à son naturel assertif et confiant.
- Isaline Rousseau, tu sais pourquoi tu es ici? glisse l'homme.
- Oui. Je... j'ai été présenté à mon fiancé. Il... Il est gentil... Et plutôt beau, alors ce ne sera pas... enfin... vous... voyez...
La nervosité la fait babiller malgré le scénario qu'elle s'était fait avant de se présenter à Venise. Mais cet homme... Diego Giovanni, même en sachant qu'il n'est pas humain... Une statue aurait plus de vie. Le manque de mouvement la met mal à l'aise pour une raison qu'elle ne s'explique pas, puis ça la frappe : depuis son entrée, il n'a pas bougé, cligné des yeux ou respiré. Même maintenant, son regard la fixe sans vaciller. Tous ses instincts lui crient de tourner les talons.
- C'est bien, un fiancé agréable et bon fera un mari attachant, souligne Evangela en se plaçant entre elle et le dirigeant de cette rencontre. Dis-moi, douce Isaline, tu comprends aussi les dangers, non?
Elle détache difficilement les yeux de Diego et hoche nerveusement la tête. Plus il la regarde, plus elle se sent petite et... en danger.
- Je... Je suis habituée à... aux problèmes politiques. Maman... Mère, ne m'a jamais caché ce que la famille fait. Je sais aussi que pa... Père coopère avec oncle Accorri et d'autres personnes. Je suis prête à faire ce qu'il faut. Vraiment. Je veux simplement finir mes études avant.
- Brave rossignol, la félicite Evangela avec tendresse.
Isaline sent l'approbation et la fierté dans ses mots. Instantanément, son malaise diminue d'un cran, comme si elle était de nouveau portée par elle. Elle lui sourit même en retour, plus détendue. Pourtant, elle n'arrive pas à considérer son implication dans les affaires importantes de la famille comme une véritable victoire. À quelques pas, Angelo l'observe en silence. Il n'y a plus cette curiosité qu'elle avait devinée sur ses traits plus tôt en soirée. Juste... un mécontentement. Pour avoir légèrement manqué une note?
- Monsieur, si j'ai fait...
- Elle est chétive, déclare-t-il en se tournant vers Diego, ce qui lui fait l'effet d'une gifle.
- Tu n'es pas particulièrement bâti non plus, raille la tante Isabel en croissant les jambes. Ce n'est pas une mission d'entraînement, cher neveu, seulement de protection.
- Sauf votre respect, ma tante, je m'adresse à mon grand-père, lance-t-il sur le même ton avant de reporter son attention sur l'homme qui ne bouge pas : je vais finir par croire à une mauvaise farce. Même avec mes compétences, c'est une enfant qui marche comme si elle allait trébucher d'un instant à l'autre sur ses propres pieds! Suis-je censé la porter? N'importe quel professionnel aura tôt fait de l'abattre. Elle est lente. Elle respire fort. Bouge trop. Son regard ne s'est jamais arrêté sur mon arme...
Les yeux d'Isaline se braquent sur le revolver dans le holster sous l'aisselle. Elle ne l'avait même pas vu, trop concentrée sur les visages familiers. Le déluge de mots lui comprime la poitrine et lui serre la gorge.
- J'étais... J'étais distraite, lance-t-elle sans réfléchir. J'ai été formé à repérer les dangers. Mon père a insisté pour que...
Ses mains tremblent et ses yeux lui piquent. Pendant quinze ans, elle s'est imaginée rencontrer cet homme et tout ce qu'il représente. Entendre à nouveau sa voix. Évoquer le chant et tout ce qu'elle ressentait au souvenir puissant de son enfance. Peut-être même un genre de validation. Mais ça? Cette... hostilité?
- Je n'ai pas...
- Tu serais morte si j'avais voulu t'abattre, rétorque-t-il avec une froideur extrême. Dieu tout puissant, ce que je suis prêt à faire pour finalement réparer les torts qu'on m'a causés...
Le choc la réduit au silence et son regard cherche de l'aide auprès des autres personnes présentes, mais tous ont leur attention vers Angelo. Aucun n'est outré. Seulement... agacé?
- Mon ange, c'est pour cette raison que tu as été choisi pour assurer sa protection. Ton expérience balancera celle qu'elle ne possède pas encore, répond calmement Evangela. Voir ses défauts te permet de les prendre en compte, non? Alors, agis en conséquence. Tu as entraîné des membres de la famille par le passé, il n'y a que peu de différence.
- La différence principale étant que, pour être payé, je dois la garder en vie au lieu de laisser son manque de compétence décider si je perds mon temps ou non. Mère, c'est me mettre au pied du mur avec une mission dont les chances de succès penchent grandement en ma défaveur. Je vous croyais plus avisée.
- Contente-toi de faire ce pour quoi tu t'es engagé, grince l'oncle Accorri. Les Milliner financent nos activités en Amérique depuis leur assimilation au clan et cette alliance avec les Ventrues est importante pour nos affaires. Tu ne peux pas laisser ta fierté de côté pour une fois?
- Je laisse ma fierté de côté à chaque fois que je perds mon souffle et mon temps à discuter avec vous, mon cher oncle.
- Comment oses-tu!
Isaline prend une profonde inspiration alors que ses oreilles commencent à bourdonner. Les voix passent en arrière-plan, mises en sourdine. La déception est un poignard dans le cœur. Plus encore, c'est l'humiliation d'avoir été réduite à un poids mort en face d'eux. Pire que sa personne soit considérée par tous comme une marchandise. "C'est la réalité des puissants." se sermonne-t-elle en silence alors que la dispute entre les anciens continue. "Ils ne pensent pas en fonction de choses aussi frivoles que les émotions. Juste les résultats. Rien que les résultats. Je le sais. Depuis toujours."
Et ça, elle peut gérer. Ses épaules se redressent.
- Je peux prouver que je serai capable de survivre, déclare-t-elle à voix haute, projetant sa voix dans la pièce comme elle l'aurait fait devant une audience.
Soudainement, cinq prédateurs se tournent vers elle en silence. Son pouls se débat douloureusement dans ses veines, mais elle relève la tête. Contrôler ses traits, sa voix, ses gestes. Ne pas paraître nerveuse, rester digne. Elle fréquente les bals et les galas des puissants depuis son enfance. Elle est soumise à la critique de ses professeurs depuis son enfance. Cette rencontre n'est pas différente. Pas ce qu'elle espérait, mais pas différente. C'est presque mieux. Elle sait comment agir quand on décortique chaque geste, pensée, note, pour trouver un défaut à exploiter ou à tourner en insultes.
- Explique, l'invite à continuer Diego.
C'est un rôle. Chasser le trac et ne laisser paraître que la confiance.
- Je peux identifier tous les vampires dans le domaine uniquement en me fiant à mes observations, affirme-t-elle en regardant Angelo dans les yeux. Sans avoir besoin de qui que ce soit pour me guider ni dans des circonstances idéales. Juste en déambulant dans les couloirs. Est-ce satisfaisant pour vous, monsieur?
Doucement, un léger sourire, probablement plus de la dérision ou de l'arrogance qu'une quelconque forme d'admiration, étire les lèvres d'Angelo. Il s'avance, mais elle ne bouge pas. Elle est terrorisée, agitée et désillusionnée d'un rêve qui l'a fait avancer sans fléchir depuis sa tendre enfance, mais pas découragée ni prête à abdiquer.
- Ta voix n'a pas tremblé malgré la peur, souffle l'homme en la dépassant.
Il quitte la pièce sans rien ajouter, mais Isaline ne relaxe pas pour autant, tournant plutôt son attention vers Diego. Il y a plus qu'un prédateur dans cette pièce. Dans son esprit, elle se répète de rester calme, digne, droite. Personne ne lui viendra en aide pour quelques larmes alors qu'un plan s'étendant sur des décennies est en préparation.
- Accordé, déclare Diego après un moment de réflexion. Nous verrons par la même occasion qui, dans le clan, est inconscient de sa personne. S'ils sont démasqués par une enfant, ce sera le moment d'émettre des avertissements. Vous pouvez disposer.
Il se lève lentement et tous l'imitent. Isaline s'incline respectueusement, consciente de chaque geste qu'elle fait : baisser les yeux et la tête légèrement sans trop s'exposer. Garder les gestes lents et mesurés. Ne pas fuir la scène, la quitter en conquérant. Reculer de trois pas, pivoter avec fluidité sur la pointe de ses pieds, pas les talons, puis marcher en ligne droite avec le moins de claquement au sol. Ne pas se retourner. Ne pas ralentir ou accélérer.
Ce n'est que dans le couloir, les portes refermées, qu'elle se permet de souffler.
- Tu t'es magnifiquement débrouillée, la réconforte Evangela à ses côtés.
- Vous aviez dit qu'il était dur, pas cruel, souffle-t-elle en perdant le contrôle des tremblements dans sa voix. Ça... C'était juste... de l'humiliation. De l'humiliation et du mépris.
Tout cela peut être possible en même temps, douce enfant, dit-elle en prenant son visage entre ses mains fraîches. Angelo est strict parce qu'il n'accepte que l'excellence. Crois-moi : je le connais mieux qu'il se connaît lui-même. Il est en colère, mais, dès qu'il aura abattu le premier assassin, son humeur ira en s'améliorant. Si tu trouves la force de chanter en sa présence, je t'assure qu'il finira par passer outre ce désagrément. Il a déjà approuvé ton talent.
- J'en doute. Il est tellement... Maman m'a raconté des choses sur lui que je ne voulais pas croire...
- Mon fils est beaucoup de choses, dont être strict et cruel, mais je t'assure que son amour de la musique viendra à bout de son hostilité. Tu dois simplement être patiente et courageuse. Tu n'auras pas de meilleur garde du corps, ma belle Isaline. J'ai fait de lui le meilleur à la chasse et il finira par trouver le jeu stimulant, je te l'assure. Dès lors qu'il s'amusera, tu réaliseras qu'il est comme n'importe quel autre homme.
La jeune femme prend une respiration et hoche la tête. Sa tante sourit doucement en la lâchant.
- Bien, maintenant, tu as un défi à relever, mon enfant. Dès lors que les anzianis ont décidé des détails, je m'assurerai que tu en sois informée rapidement. Cela te permettra de démontrer ta perspicacité. En attendant, va te reposer, cette soirée fut forte en émotion.
Puis, elle recule, la salue d'un geste de la tête et s'éloigne. Isaline la regarde un moment. Le port altier, la grâce qui n'a pas besoin d'être calculée, le calme qui inspire l'autorité. Tout chez elle est ce à quoi elle aspire. Angelo était pareil, mais avec une froideur qui vous transperce. Ils jouent leur rôle à la perfection. Non. Ce n'est pas un rôle ni un masque. C'est eux. Sans l'ombre du moindre doute, comme le sont ceux qui incarnent la confiance.
Un jour, ce sera également elle.