Requiem del Sangue

Chapitre 7 : Idole

Par CarnivorousJhen

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Ses talons claquent avec force sur le marbre poli. La colère s'est installée dans le creux de son ventre comme une pierre. C'est un poids qui lui fait perdre l'équilibre, mais qui accélère les battements de son cœur. La rencontre avec les anciens avait été un désastre. Pas à cause du moindre faux pas de son côté, mais parce qu'Angelo Giovanni est un salaud arrogant avec toutes les raisons de l'être! Isaline s'arrête et souffle. Contrôler sa respiration, inspirer profondément, attendre, expirer en comptant. Voilà. Mieux. Ne pas laisser l'émotion l'envahir, même seule. Non, on n'est jamais seul dans les couloirs des Giovanni, alors elle ne doit pas baisser sa vigilance. Garder la face, ne pas montrer de faiblesse. La colère gronde toujours et elle a envie de pleurer, mais elle se force à adopter une attitude neutre. "Hautaine", lui aurait dit sa mère, mais elle préfère être vue comme snob que pleurnicharde. On respecte l'arrogance, pas les larmes. Mieux vaut ça que d'être prise en pitié.

Ses pas ralentissent, puis s'arrêtent. En réalité, elle comprend. L'amertume lui brûle la gorge, mais elle comprend : elle est à peine adulte, c'est vrai. L'inexpérience est sa plus grande faiblesse. Quand elle est entrée dans la salle d'audience, ça faisait déjà plusieurs heures qu'elle portait ses escarpins et ses pieds la faisaient souffrir. Sa démarche en avait été affectée, la rendant incertaine malgré ses efforts. Elle est grande et mince, mais cela accentue les lignes de son corps au point de la faire paraître presque "trop longue". Et cette foutue arme... Quand elle était entrée, l'excitation de rencontrer ses idoles était telle que toutes les règles de sécurité qu'on lui martèle dans le crâne depuis son enfance s'étaient envolées. Elle n'avait remarqué ni les sorties potentielles ni les dangers présents. Une erreur de débutante au pire moment. Deux erreurs dans la même soirée en face de la seule personne qui ne devait pas la voir être autrement que parfaite.

Ses talons pivotent et elle prend la direction de la salle de bal. Elle ne pourra jamais dormir de toute façon. Pas sans un peu d'alcool pour lui calmer les nerfs. Est-ce mature? Discutable, mais elle se trouve en Italie, alors, autant profiter des vins et spiritueux pour amortir l'humiliation. Un verre ou deux ne peut pas lui nuire. Les bruits de la foule lui parviennent au loin et elle se rappelle le défi. "Ça aussi, c'était une erreur", se dit-elle en commençant à croiser les invités. Repérer des vampires, c'est possible, elle-même est plutôt capable de ce côté, mais la foule est dense. Qu'est-ce qui est normal et qu'est-ce qui ne l'est pas dans ce genre d'antre de l'excès?

Du moins, c'était son plan avant que la musique cesse.

Aucun enchaînement, aucune annonce, seulement le silence, des regards curieux et des murmures. Puis, elle l'entend : un raclement de gorge harmonieux, le bruit d'un micro qu'on ajuste et l'excitation qui balaie la foule lorsque la voix d'Angelo résonne dans les haut-parleurs.


- Bonsoir chers invités et membres de ce rassemblement dysfonctionnel qu'on appelle "famille", débute-t-il avec une arrogance décontractée. Vous aurez le plaisir d'un petit changement d'ambiance après l'ennui des valses et musiques bien pensantes.


Isaline s'approche rapidement en glissant au milieu de la foule pour mieux voir. Déjà, les corps se tournent vers lui. Il est sur scène, faisant un geste au maître d'orchestre pour débuter. La mélodie adopte un registre plus moderne. L'hésitation est absente, comme si tout avait été prémédité. Immédiatement, elle sent toute son attention se porter vers lui, sa voix, son port, la manière dont il débute la chanson avec une désinvolture arrogante. Tous l'écoutent. Certains avec émerveillement, d'autres avec le dédain qui naît de la jalousie. Les murmures s'éteignent, les gens à la mezzanine se penchent sur les balustres pour mieux voir. L'énergie change, électrique, à mesure que la foule frissonne et se laisse emporter.

Quand le regard d'Angelo se déplace, les traits sur son visage ne sont plus de l'ennui ou de l'irritation. L'homme qu'elle a vu plus tôt n'est plus. L'émotion est brute. Son timbre est chaud et enveloppe la pièce. Ses mouvements sont invitants dans une sensualité provocatrice. Malgré les paroles sombres, Isaline n'arrive pas à se détacher de cette vision. Il est là, l'homme qu'elle idolâtre depuis son enfance, dans toute son irritante gloire.

Elle réalise que son souffle s'est suspendu.


- Ça reste le chien de chasse des anzianis, grommèle un homme à sa partenaire tout près d'Isaline.


La jeune femme se détourne de la scène pour les regarder de biais. Malgré la colère, une part d'elle a le réflexe de vouloir le défendre. C'est ridicule. Il n'a pas besoin d'elle pour protéger son honneur. Pourtant, et malgré la colère initiale encore bien présente, Isaline sent le besoin de le faire. Elle admire sa voix depuis des années. Elle aspire à chanter comme lui et Evangela depuis des années. Que sa personnalité soit exécrable ne change pas son talent.

Non. C'est stupide. Les lieux de pouvoir sont remplis de conversations dénigrantes faites pour provoquer ou renforcer l'ego. S'en mêler, c'est admettre qu'elle croit que le parti attaqué est trop faible pour se défendre. Tout ce qu'elle peut faire, c'est observer.

L'homme paraît être dans la trentaine. Son costume est soigné, sa posture, parfaite, mais pas anormale dans un environnement de haute performance comme celui-ci. Un vampire, elle en est certaine. Ce qui indique à Isaline qu'il n'est pas humain est autre chose. Sa coupe de vin est opaque, cachant le liquide à l'intérieur. Son immobilité ne laisse paraître aucun mouvement involontaire. Il ne cligne pas des yeux malgré les lumières vives qui balaient la foule. Même ses gestes ont une seconde de retard comparé à ceux du reste des invités, comme s'il devait se rappeler de bouger. Depuis qu'elle a compris que les vampires existent, ces signes n'ont jamais menti.


- Je le trouve intéressant, répond la femme avec un petit soupir. Je ne dirais pas non à avoir sa laisse en main. Il est mignon.

- Pas si tu tiens à ta vie.

- Que serait la vie sans un peu de risque?

- Il y a risque et il y a Angelo Giovanni. On raconte qu'il aime prendre son temps quand il doit éliminer des membres de la famille et ne revient à Venise que lorsqu'il n'a pas le choix.

- Reste donc à savoir s'il est là pour s'amuser avec la foule...

- Ou si quelqu'un a déplu aux anzianis.


Isaline s'éloigne. Autour d'elle, la plupart des commentaires sont admiratifs, mais elle capte d'autres murmures dans le même genre. Les rumeurs que sa mère lui a soufflé quand elles avaient appris qu'il serait son garde du corps lui reviennent en mémoire. Qu'il prend plaisir à torturer ses cibles. Qu'il a plus d'une fois tué un membre de la famille pour le plaisir. Que la liste de ses victimes est exceptionnellement longue. Que sa présence est un signe de mort. Toujours.

Un frisson la parcourt. C'est comme si sa présence rappelait à tous que, malgré leurs beaux atours et leur richesse, ils sont surveillés, jugés et éliminés. Par lui.


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Les regards d'adoration, il les voit. Les regards de mépris, il les voit aussi. Chacun a sa saveur particulière, subtile ou explosive selon le caractère, mais toujours exploitable. Savoir que sa présence ne laisse personne indifférent lui permet de sentir le frisson qui efface momentanément l'ennui. Jouer avec l'exaltation et la désolation est presque trop facile. C'est un jeu qu'il connaît par cœur. Qu'il peut reproduire à volonté. Jusqu'à ce qu'il se désintéresse.

Un humain aurait soupiré de bien-être. Angelo sourit en enchaînant une autre chanson.

En France, il avait trouvé un profil de victimes intéressantes. Il avait préparé son matériel, repéré les terrains de chasse, noté les traits qu'il avait envie d'étudier pendant son séjour. Sa première invitée avait été trouvée. Il avait commencé la dissection. Son sang avait un arôme de peur et de désespoir quand il avait commencé à découper. Puis, le serviteur de Diego était arrivé. Pour le ramener à Venise. Pour le forcer à accepter une nouvelle humiliation.

Il défie les autres immortels du regard quand il prend le contrôle de leur ennuyant petit bal. Il peut déjà en faire le résumé : rires creux, sexe dépravé, drogues et politicailleries. Quelqu'un viderait un mortel par inadvertance, on ferait disparaître le corps. Un politicien aurait une jeune femme sur les cuisses en se sentant puissant et désiré pendant qu'elle réécrit ses pensées pour s'ajuster à la volonté des anzianis. La même chose, siècles après siècle.

Ce soir, il allait profiter de leur petite mascarade pour s'amuser. Qu'ils protestent. Qu'ils s'indignent. Qu'ils se scandalisent. Diego peut le forcer à ignorer sa nature. Evangela peut le contenir. Isabel et Accorri peuvent manigancer. Leurs règles, il les connaît. Il choisit de les ignorer... et de laisser les anzianis en assumer les conséquences.

Angelo laisse les dernières notes de sa chanson mourir, satisfait. L'énergie dans la pièce a changé. Ce n'est plus un bal respectable fait de sous-entendus et de faux sourires sous une mélodie classique et chic. Les mortels convergent, dansent et se tendent vers lui. Ils sourient, s'amusent et délaissent les normes sociales. Quand il enchaîne avec la prochaine chanson, les cris et les danseurs font vibrer les miroirs et plusieurs invités plus âgés sont visiblement inconfortables. Angelo porte le regard dans le fond de la pièce où ils se glissent pour quitter, amusé.

La descente est abrupte quand ses yeux se posent sur la petite humaine qu'il doit protéger. Elle entre au moment où un vieil homme qu'il reconnaît comme le maire de la ville sort précipitamment. Leur regard se croise et il sent la frustration revenir, doublé par l'obligation qui lui pèse. Puis, elle détourne les siens en s'éloignant. Pas sans qu'il voie d'abord le combat entre admiration et rancœur dans ses yeux. Évidemment. Une autre chanson ou deux lavera l'arrière-goût qu'elle lui laisse. D'ici son départ, il peut l'ignorer et gâcher la soirée organisée par le clan tout son soûl.

L'homme qui la traque le force à revoir sa position sur les conséquences.

Un membre de la famille. Sûrement un garde de sécurité. Le bras gauche est proche du corps. L'épaule est rigide. La veste tire sur le côté. Présence normale dans le domaine. Ce qui ne l'est pas, c'est le moment où il porte la main sous l'aisselle. Son attention est entièrement portée sur la fille. Son mouvement devient plus lent et contrôlé. Le détail trahit l'intention. Il s'apprête à tirer sur sa meilleure opportunité de régler son humiliation passée. Si elle meurt, les anzianis saisiront l'occasion pour se rétracter dans leur accord. Hors de question.


- Sur ta droite, Isaline, appelle Angelo.


La jeune femme se tourne dans la direction indiquée en se penchant, puis son regard se fixe sur l'homme. Bien, elle n'est pas aveugle. Bon réflexe également. Le tireur s'arrête, se campe sur ses pieds. Bien aussi. Viser est plus simple sur une cible immobile. Le mouvement est vif. Alors qu'il se trouve dans une pause vocale entre deux phrases, il sort son arme. La fenêtre de tir se libère. La détonation résonne dans la salle de bal. L'homme s'écroule. Angelo continue de chanter. La foule continue de danser sans réaliser qu'il ne s'agit pas d'une mise en scène.

La fille vivra tant qu'elle lui sera utile à accomplir sa vengeance.


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Son nom l'avait fait se retourner vivement, puis Isaline avait vu la menace immédiatement. L'homme la fixait avec la détermination d'un tueur. Comme au ralenti, elle avait vu la main se glisser sous le veston. L'adrénaline l'avait électrisée. Ce scénario, elle l'avait répété des dizaines de fois au fil des ans. Une détonation nette et le sang avaient fait naître un nuage de rouge sur l'ivoire de sa robe. L'homme était tombé au sol dans un bruit mou.

Isaline sent sa respiration accélérer. Autour du corps, le temps s'arrête. Au-delà, la foule rugit face à l'intensité de la performance. Isaline recule d'un pas. Déjà, un homme pousse du bout du pied le revolver au sol avec curiosité. À sa gauche, une femme regarde le sang s'étendre sur le sol avec mécontentement.


- Il n'y a personne pour nettoyer ça?


Ça?


Une autre voix s'élève :


- Alors c'est que le cousin Angelo était vraiment là pour faire son petit tour.


Son petit tour?


Pourquoi parlent-ils d'un homme abattu devant eux avec autant de détachement? Pourquoi le sang ne choque-t-il personne? Pourquoi est-ce que tout le monde accepte que le chanteur ait tiré sur quelqu'un sans même arrêter sa performance? Pourquoi est-elle la seule à trouver aberrant le niveau de violence?

Isaline recule au moment où des hommes s'approchent pour ramasser la dépouille. D'autres personnes continuent à chuchoter. Des regards se posent sur elle. Isaline en cherche un choqué. Un seul. Elle n'en trouve aucun. Elle voit la curiosité, l'ennui, l'amusement. Partout où ses yeux se posent, on ne questionne pas pourquoi quelqu'un est mort. On questionne qui sont les joueurs, les intentions, les rivalités. Qui a souhaité la mort de qui.

Toujours, la voix enchanteresse d'Angelo sur un air punk jurant avec la décoration baroque.

Isaline se fond dans la foule. Une vieille femme au regard perçant lui sourit en voyant les éclaboussures de sang. "C'est pour cela qu'il faut porter des couleurs sombres, mon enfant. Comptez-vous la garder? Ce serait magnifique dans ma collection."

Elle quitte la salle en vitesse. Sur son passage, on s'écarte, mais jamais d'horreur. Juste un mouvement de politesse alors qu'elle chancelle rapidement vers l'aile où se trouve sa chambre. Elle sent la panique fourmiller sous sa peau et la crisper. Son souffle se coupe. Elle se répète de respirer lentement. Elle n'y arrive pas. Ne peut pas. Un homme est mort devant elle! Tout ce que les témoins ont fait est de se soucier des dangers de glisser sur le sang au sol. Pas parce que c'était le sang d'une personne qu'on venait d'abattre, mais parce que c'était dérangeant.

Si ça avait été elle, ils auraient eu la même réaction.





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