Requiem del Sangue

Chapitre 8 : Pions que nous sommes

Par CarnivorousJhen

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- Ok, Isa... Ne panique pas. Ne pas paniquer. Contrôle... On se contrôle... Contrôler ma... Respirer... Mon dieu...


Le sang se fondait sur le marbre sombre. Le trou, net, à l'arrière de la tête. Le... moins net... à l'avant. Les commentaires étaient si blasés. On aurait cru que quelqu'un avait laissé tomber sa coupe de vin. Pas qu'un assassin avait été abattu au milieu de la foule. Par Angelo. Qui chantait sur scène. Avait-on seulement eu conscience qu'une tentative d'assassinat avait eu lieu?

Sa respiration se bloque, la panique fait claquer ses dents comme si on l'avait plongé dans un bain glacé. Ses mains tremblent. Ses genoux peinent à la garder debout, mais elle n'arrive pas à s'asseoir. Rester immobile. Tout son corps veut bouger. Faire quelque chose. N'importe quoi que l'inertie d'attendre!


- Mon dieu, c'est moi qu'il visait, murmure-t-elle avec horreur, main sur sa bouche.


Pas quelqu'un à Québec. Pas quelqu'un d'un autre clan. Quelqu'un de l'intérieur, sous le regard des anciens et des puissants de Venise. Personne n'avait même demandé pourquoi. Parce que c'est normal, songe-t-elle. Ici, c'est normal. On assassine ceux qui dérangent. On abat les agents. On écarte les pions. Elle est un pion.


- Tout ça pour une alliance politique?

- C'est toujours une question d'alliance politique.


Isaline sent son cri remonter sans sa poitrine, mais la main d'Angelo se plaque sur sa bouche pour l'étouffer. Son premier réflexe est de se débattre, mais sa poigne est d'acier et il ne réagit même pas quand elle enfonce son coude dans ses côtes.


- Chut. Restons calmes.


Elle veut crier, mais dès que son regard croise les prunelles sombres de l'homme, le son meurt avant de naître. Elle veut se débattre, mais le geste se suspend aussitôt qu'elle l'amorce. Intérieurement, la tempête est là, mais c'est comme si on l'avait mise en bouteille. Elle se déchaîne dans sa tête, essaie de sortir, mais son corps ne réagit pas à la poussée. Ça lui fait plus peur que tout le reste. Cette... impuissance. La main froide se retire lentement. Même son souffle reste suspendu quelques secondes alors qu'elle n'arrive pas à détacher les yeux des siens.


- Bien. Reste calme. Si j'avais voulu te faire du mal, tu serais déjà morte, je te l'ai dit.

- Comment... J'ai... Pourquoi... Vous étiez... Le bal...

- Les passages des domestiques. La plupart des gens n'y pensent pas.


Il le dit d'un ton léger, comme s'il se trouvait si intelligent d'y avoir pensé, lui. En elle, son indignation, sa peur, sa colère... Tout reste en retrait forcé. De côté pour plus tard. Elle essaie d'ordonner ses pensées, mais elles la fuient sans cesse. Son corps est pris d'un fourmillement comme si elle avait trop d'énergie, mais était incapable de l'évacuer.


- Pourquoi... vous... ici? Le spectacle...


Angelo penche la tête pour observer la robe tachée de gouttelettes de sang, puis son regard se lève avec irritation quand elle croise pudiquement les bras sur sa poitrine.


- Je regarde le sang. Venant de ce cher homme de main désormais décédé. Aucun remerciement nécessaire, soit dit en passant, c'était purement stratégique. Toi qui meurs, je peux dire adieu à ma vendetta. Ton corps ne m'intéresse que dans la limite où il doit être vivant quand tu vas te marier, rien de plus. Regarde-moi.


L'ordre la prend de court alors qu'elle lève les yeux vers la profondeur noire de ceux d'Angelo.


- Reste. Calme, ordonne-t-il encore en détachant chaque mot.


Ça fonctionne. Pas dans sa tête. Mais dans son corps. Un moment, elle commençait à retrouver le contrôle de ses membres, puis, dès qu'il réitère l'instruction, elle redevient prisonnière. Ses pensées sautent encore, son attention se disperse, elle cherche la porte sans vraiment se rappeler où elle se trouve. Mais ses bras? Bien rangé le long de son corps. Ses jambes refusent de taper du pied. Les mots refusent de sortir s'ils sont trop forts.

Satisfait, il pivote sur ses talons et son regard explore la pièce tandis qu'il fredonne. Isaline le regarde faire le tour de la chambre, confuse. Elle pivote pour le garder dans son champ de vision. Le moment est familier et étrange en même temps. Quand Angelo ignore le placard, elle fronce les sourcils. Une tension dans sa nuque lui dit de regarder le placard. Quand il ouvre un tiroir, elle cligne des yeux rapidement. Elle a l'impression qu'on ne respecte pas les règles. Qu'autre chose devrait se passer. Quand il inspecte le contenu et en sort ce qui ressemble à une boule de cire verte, elle ne comprend plus rien. Son regard balaye le contenu de la pièce. Elle fronce les sourcils. Il ne devrait pas le faire dans cet ordre. Porte, placard, fenêtre, dessous du lit. Les points d'entrée, les cachettes, le reste. Pas... pas cet ordre. Et toujours, dès qu'elle veut réagir, ne pas être calme, son corps le lui refuse.


- Vous ne respectez pas les étapes, réussi-t-elle à articuler après plusieurs minutes à le voir faire.


La remarque lui échappe. La situation est si déplacée de ce qu'elle connaît que sa panique et sa colère initiales mutant vers autre chose de plus pointu. C'est tout ce qu'elle a pour se raccrocher à un semblant de contrôle.


- Nous avons une grande connaisseuse, se moque Angelo.

- Il faut commencer par les portes et le placard.

- Gustavo a déjà regardé.

- Quoi? Qui? Où?


Il lui jette un regard de biais irrité et désigne vaguement un emplacement vide près de lui.


- Gustavo. Mon serviteur.


Oh.

- Je... Je ne vois pas... les... enfin...


Le vampire se redresse en poussant un soupir.


- On ne t'a jamais enseigné la nécromancie.

- Non... Je... Je n'ai jamais eu..

- Naturellement. Peu importe.


Elle se tait. L'ordre n'entendant aucune discussion, comme à chaque fois qu'il prononce ces mots. À la place, elle le regarde, ses mouvements systématiquement coupés dans leur élan dès qu'elle veut bouger. Éventuellement, elle abandonne et s'entoure de ses bras au milieu de la chambre. Progressivement, le choc s'amortit. Le calme, le silence, l'inspection, aussi bizarre soit-elle, lui donne un semblant de normalité. Elle se force à respirer et mettre en arrière-plan les images qui lui reviennent en tête. Dès qu'elle y pense, elle revit tout. Le sang. Le bruit sourd. Le trou. Mauvaise idée. Se concentrer sur autre chose. Lui. Son étrangeté. Ça, c'est gérable. Moins horrible. Bizarre est mieux qu'horrible.

Il peut changer de persona si rapidement sans le moindre effort. Dans la salle d'audience, il était hargne, rancœur et cruauté. Sur scène, il était invitant, sensuel et gloire. Maintenant, il est concentré, aux aguets et professionnel. Trois situations différentes, trois personnalités différentes. Laquelle est la vraie? Y en a-t-il seulement une de vraie?

Après ce qui lui semble les dix minutes les plus longues de sa vie, il cesse de chercher. Elle le voit dans la manière dont il se déplace. Sa main s'éloigne du revolver dans le holster et sa posture change légèrement. Les gardes du corps qu'elle a eu dans le passé avaient le même genre de réflexes. Sans vraiment y penser, son corps se détend, certain que le danger immédiatement est éloigné.


- Je croyais qu'on voudrait m'assassiner au Québec, pas... maintenant.

- Pourquoi perdre son temps? Le commanditaire a probablement supposé que je ne serais pas présent ou a voulu tester ma motivation. C'est une erreur qu'il ne fera pas deux fois. Les assassinats et les complots sont des secondes natures dans la famille, après tout.

- Votre motivation?


Deux prunelles noires se tournent vers elle alors qu'il allume une lampe au coin lecture. Il s'assoit, croisant les jambes négligemment. La situation ne le trouble pas. Au contraire, remarque Isaline, il semble parfaitement à l'aise. Que ce soit la manière dont il a abattu l'assassin dans la salle de bal ou dans cette chambre pour détecter les dangers, il n'a jamais eu la moindre hésitation. Pour elle, c'est effrayant. Pour lui, c'est normal.


- Tout le monde sait que je ne protège pas. Je chante, je tue, je torture, mais je ne protège pas... Sauf quand on m'y force, dit-il avec froideur, avant de hausser les épaules avec grâce : sans mon paiement, le pari du commanditaire aurait fonctionné.

- Vous m'auriez laissé mourir?

- Sans hésitation.


Le sourire qui éclaire son visage arrive avec une seconde de retard que ce qu'elle attend d'une personne normale, ne faisant que souligner encore une fois qu'il n'est pas humain. La pensée est fugace, presque ridicule, quand elle s'impose à son esprit. Les vampires font ça. Toujours réagir avec une seconde de retard. Pourquoi elle pense à ça maintenant?


- Je... souhaite me changer.


Angelo hausse un sourcil, immobile.


- Parce que je t'aurais laissé mourir sans hésitation ou parce que tu n'aimes pas les changements apportés à ta tenue?


Isaline sent ses joues s'empourprer. La colère est à nouveau capable de remonter. Le tremblement dans tout son corps le confirme. Puis, il y a cette émotion que la colère cachait : la peur.


- Parce que je suis couverte du sang de l'homme qui a essayé de me tuer! Parce que je... vous vous moquez de... vous ne... Personne s'en souci de... de moi... De ce que je... Je ressens des... choses... et vous... c'est... Vous vous en moquez! C'est stupide pour vous! Pas... pas pour moi. Pas pour... moi. Parce que j'espérais que vous... Que vous...


Elle s'arrête, tremblante et incapable de retenir ses larmes. Elle couvre sa bouche et s'assoit sur le lit. Elle devrait arrêter. Contrôler ses émotions. Ne pas les laisser la contrôler. Ne pas... porter attention à ses paroles. Pourtant, tout remonte sans qu'elle puisse les contenir. Ça déborde, laid et humiliant, alors qu'elle se lève pour chercher un mouchoir. On lui avait promis de rencontrer ses idoles. Des monstres. On lui avait dit que le mariage serait une procédure banale. Mensonge. On lui avait fait croire qu'elle était spéciale, importante, indispensable.


- Je suis un pion? Non... Je... Ils ont besoin de moi... Je...

- Nous sommes tous des pions, cara mia.


Elle lève les yeux vers Angelo, encore assis à sa place. Il la regarde sans la moindre émotion. Elle pourrait être en train de réciter l'alphabet qu'il aurait le même air blasé.


- Facile à dire pour vous! crache-t-elle. Vous... vous êtes si... puissant. Vous faites partie de la famille principale, vous...


Il se lève d'un mouvement fluide qui la fait sursauter. Quand il marche vers elle, elle recule d'instinct. Rien dans le mouvement ou son expression ne lui laisse croire qu'il sera violent, mais quelque chose dans ce qu'il est, dans ce qu'elle a vu, lui souffle de se protéger. Quand il parle, il l'étudie, soufflant la suite avec une frustration contenue.


- Et pourtant... me voilà à protéger une enfant mortelle alors que je n'avais aucune intention de le faire. Qui est le vrai pion dans cette histoire, je me le demande?


Il la regarde de haut, trop près pour son confort. Imposant simplement par sa présence. Elle cherche à détourner les yeux, subitement gênée de son apparence déconfite.


- Nous sommes tous des pions, sans exception. C'est un fait. Il n'y a pas de grands idéaux ou d'exception à cette règle. Tu l'acceptes, tu apprends les règles, tu les exploites. C'est simple. Tu refuses? Tu es exploitée. Que feras-tu quand tu seras dans une autre famille puissante qui ne te tolère que parce que tu es le lien avec la nôtre? T'effondrer? Mère de Dieu, tu ne survivras pas un an avec cette mentalité.


Il s'éloigne et tire l'édredon du lit pour la lui jeter au visage.


- Sers-toi de ça pour te cacher si tu veux te changer et arrêtes de pleurer, dit-il sans émotion, puis ajoute plus à lui-même qu'à elle : comment as-tu atteint ce niveau au chant avec si peu de volonté?


La dernière phrase lui fait l'effet d'une gifle... et d'un réconfort tordu. Angelo Giovanni, l'un des plus grands chanteurs qu'elle ait entendus de sa vie, a reconnu son talent au chant. Et d'une manière si... détachée, comme si cela allait de soi. Ses pensées se bousculent et la chute d'adrénaline l'empêche de penser correctement. Une fatigue lourde et brutale s'abat sur ses épaules alors que la robe glisse au sol et qu'elle fouille dans la penderie pour prendre des vêtements propres. Elle se débat un moment, incapable de mettre un foutu pyjama comme il le faut et la frustration déborde.


- Saleté de pantalon de..!


Elle sent ses joues brûler d'embarras après sa remontée émotionnelle et s'arrête un moment pour reprendre le peu de contenance qu'il lui reste. Sa respiration est hachée. Trop rapide. Isaline force une inspiration lente et modérée. Pas une grande prise d'air. Juste... une respiration contrôlée d'abord incertaine.


- Ok... reste... reste calme. Tu dois... rester calme.


Pourquoi? Parce qu'Angelo l'a dit? Ses épaules s'affaissent, son regard se perd, elle cesse de bouger un moment. Elle fixe le pantalon, le mouvement suspendu. Non, parce que c'est la seule chose à faire. Elle n'a pas le luxe de s'énerver. Son cœur se sert. C'est tellement injuste.

Une seconde passe, puis elle glisse sa jambe lentement dans le vêtement, passe la deuxième. Toute son attention se focalise sur ce geste. Comme une victoire inespérée, elle sent l'élastique se poser sur ses hanches et soupire. Le tshirt devient alors plus facile à envisager. Elle a fait le pantalon, elle peut faire le tshirt. Non?

Un mouvement derrière. Elle se retourne vivement en sursautant. Elle ne l'avait pas entendu arriver. Un moment, il était assis, l'autre, il reprend l'édredon pour le jeter sur le lit et s'y assoit. Isaline reste sur place.


- Isaline, cara mia, tu vas apprendre quelque chose de très simple, débute-t-il avec le même ton qu'un professeur très déçu utiliserait avec une élève difficile. Les émotions te ralentissent. Elles te rendent prévisible. Elles te tuent.


La jeune femme ouvre la bouche pour protester, mais il lève la main pour devancer le commentaire.


- Les émotions sont instables et coupent la réflexion. Tu veux survivre? Alors, tu m'écoutes, moi, pas elles. Et tu obéis.


Ses paroles sont tranchantes, mais dénuées d'inflexion. C'est dit avec assurance. Avec certitude. Avec absolu. Ce n'est pas un beau discours, c'est un fait de tous les jours. Ses entrailles se serrent dans un nœud inconfortable qui lui donne une légère nausée. Pas parce qu'elle rejette l'idée, mais spécifiquement parce qu'elle ne peut pas la rejeter. Avant que sa réflexion puisse aboutir à quoi que ce soit, Angelo se relève en fixant un point vide.


- Reprends-toi. Ce n'était que la première tentative.


Il écrase la boule de cire verte qu'il a trouvée plus tôt dans un tiroir et la jette dans la corbeille.


- Et essaie de ne pas transformer ça en tragédie.


Il sort de la pièce sans regarder en arrière. Quand la porte se referme enfin, elle se laisse tomber dans le lit et sa tête heurte l'oreiller. Elle n'a pas conscience de s'endormir, il n'y a que le noir.





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