La porte se referme avec un déclic feutré. Au loin, la musique et les voix résonnent à la limite du perceptible. La chambre derrière lui est silencieuse, hormis pour la respiration hachée de la mortelle. Une nuit normale à Venise, mélangeant drame et festivités.
La tentation de la tuer maintenant fourmille dans ses doigts. Ce serait simple. Agréable. Ça mettrait fin à cette grotesque comédie qu'on lui a imposée. Pourtant, il ne le fait pas. Pas par bonté d'âme, pas pour une affection quelconque, pas même par curiosité. Il n'y a qu'une variable rendant ce calcul viable.
- J'ai votre garantie qu'on me livrera Maria Francesca?
À quelques pas de lui, Evangela lui sourit doucement. Angelo la regarde en face, ignorant volontairement le Milliner derrière elle.
- Alors? Oui ou non, mère?
- Les anciens du clan ont jugé que la question...
- Oui. Ou. Non, insiste-t-il en la coupant.
Le sourire ne disparaît pas, mais il prend une forme plus statique alors qu'elle pousse un petit soupir en se tournant vers la goule.
- Mon angelot est d'un naturel peu patient. Petit, déjà, il n'en faisait qu'à sa tête.
- Mère...
Le grondement qui remonte dans sa gorge fait vibrer les esprits autour d'eux d'une frayeur collective de deux manières distinctes : ceux qui craignent sa colère et ceux qui appartiennent à sa mère. Le Milliner, lui, se glisse entre eux, une main sur le pistolet à sa taille. Le cœur bat plus vite, ses traits se marquent de cet instinct viscéral de protéger. Ce pourrait être drôle, presque charmant, puis Evangela fait quelque chose qui ne lui ressemble pas : elle s'avance pour inverser les rôles. Le regard d'Angelo passe de l'humain à sa mère tandis que les doigts de la cantatrice enserrent son visage dans un simulacre d'affection maternelle.
- Angelo mio, grand-père Diego m'a assuré que ce serait ton paiement et il n'y a aucune raison pour qu'il ne respecte pas cette entente. La parole que je te donne est la sienne. Cela te satisfait-il, mon fils chéri?
- Seulement si cette parole est honorée à la fin de mon contrat, ma chère mère, répond-il en reculant d'un pas. Je ne servirai pas de gardien pour une humaine dont la qualité première est d'être une cible sans cette condition. Je vous conseille de veiller à ce que mon paiement soit respecté ou je n'honorerai pas la mienne. Ça signifie que vous vous assurez que Maria Francecas me soit livrée intacte en temps et en heure, pas détruite, pas en fuite ou avec des conditions supplémentaires.
- Tu as toujours su ce que tu désirais...
- Vous avez toujours dit que j'étais plus Rosselini que Giovanni.
- Tu as obtenu le plus important, fils : le nom de la famille principale. C'est tout ce que je désirais de feu ton père, Dieu est son âme.
Un petit souffle amusé lui échappe. Le pragmatisme est certainement une autre qualité qu'il tient de son côté maternel.C'est pour cette raison qu'il se méfie de ses mots. L'ambition et le pragmatisme sont le terrain idéal pour les jeux de pouvoir, mais aussi les trahisons. Elle peut trahir qui elle veut, sauf lui. Parce que c'est ainsi que fonctionne la famille, le clan et les alliances à grande échelle. Elle planifie, lui exécute, comme ils le font depuis trois siècles.
Evangela s'avance en enroulant son bras au sien, puis l'entraîne dans les couloirs de la demeure ancestrale. Chaque pas produit un écho, les talons de sa mère rythmés comme un métronome, les siens, souples, presque inaudibles, puis ceux plus lourds et incertains de l'homme qui les suit. L'homme devant lequel sa mère s'est mise tout à l'heure... intéressant.
- Comment apprécies-tu ton retour à la maison, demande finalement Evangela sur le ton de la conversation. La soirée fut agitée, pleine de rebondissements qui ont dû te faire plaisir. J'ai entendu dire que tu as captivé l'audience...
- Était-ce votre homme?
- ... et que ton départ a marqué le début de la fin de cette soirée.
- Mère, était-ce votre homme?
Elle tourne ses pupilles rubis vers lui quelques secondes avant de reprendre :
- À qui il appartenait n'est pas important. L'important, c'est que toutes les personnes devant savoir qu'Isaline est protégée savent qu'elle est protégée. Par le meilleur exécuteur que cette famille peut espérer avoir pour les siècles à venir, ajouterais-je. Et elle a vécu la violence dans un environnement contrôlé, ce qui lui sera bénéfique à long terme. C'est une enfant intelligente et débrouillarde. Elle apprendra.
- Donc, c'est vous, souffle-t-il en lui jetant un coup d'œil. Vous, ou une personne suffisamment investie dans sa survie pour que cette alliance avec les Ventrue du Québec ait lieu. Les anzianis, j'imagine. Mon oncle, peut-être? Quoique grand-père s'est montré très insistant pour un vieux bloc de granit incapable d'exprimer trois idées en moins d'une heure.
- Angelo, surveille tes mots, le rabroue-t-elle d'un ton où l'amusement froid et l'indignation feinte flirtent. Nous n'avons pas besoin qu'Isaline Rousseau soit protégée au sens classique, nous avons besoin d'envoyer un message. Un message fort. Toi, mon ange de mort.
Angelo soupire. A-t-elle tort? Non. Il comprend parfaitement la logique derrière la décision. Un protecteur est là pour protéger. Un assassin est donc un message clair : le clan privilégiera la destruction de toute entité souhaitant mettre à mal cette alliance. Amenée ainsi, l'idée est même... intéressante. Pas assez pour le faire accepter sans une récompense conséquente, mais assez pour être capable d'apprécier cet aspect précis avec un peu de recul.
- Vous me connaissez bien, je l'admets.
- Je t'ai porté et mis au monde, fils. Je t'ai nourri à mon sein et t'ai éduqué pour que nul ne puisse jamais te surpasser. C'est moi qui t'ai mis ton premier scalpel en main. C'est moi qui ai choisi ta première victime. Bien sûr que je te connais par cœur, Angelo.
- Et il ne passe pas une décennie sans que vous me le rappeliez, mère...
- Je te connais assez pour savoir que tu es prompt à l'oublier pour un peu que tu t'ennuies.
Un léger sourire étire ses lèvres. Ça aussi, c'est vrai.
- Vous savez ce qu'on dit : la confiance est bonne, mais la défiance est plus sûre. Compte tenu du piège que vous m'avez tendu, je crois être en droit de ne pas suivre aveuglément chaque route que vous dictez.
C'est au tour de la cantatrice de lui accorder le point d'un hochement de tête. Derrière eux, le Milliner a un petit bruit réprobateur, mais un geste d'Evangela le ramène à l'ordre.
- C'est vrai, j'ai aidé les anzianis à trouver une récompense trop douce à ton égo pour être refusée, mais, fils, voit une opportunité au lieu d'une humiliation, minaude-t-elle en s'arrêtant pour le regarder de face. Angelo mio, ils passent outre la destruction de l'oncle Lorenzo en t'offrant Maria.
- Me bannir en Amérique pendant cinquante ans était ma punition pour avoir détruit l'oncle Lorenzo, mère, grince-t-il en dégageant son bras. Ça, et me faire poireauter tout aussi longtemps jusqu'à ce qu'un concours de circonstances m'intègre finalement au clan. Vous le savez.
Evangela a un petit claquement de langue alors que des membres de la famille passent près d'eux. Elle les regarde passer, aux aguets, puis son regard se darde de nouveau sur lui.
- J'ai dû argumenter longtemps et convaincre individuellement plusieurs personnes pour ce manquement. Des faveurs qui auraient pu m'être très utiles pour bien d'autres occasions, dit-elle avant de baisser encore plus la voix : Réécrire les histoires n'est pas toujours facile et tu me compliques la tâche quand tu t'emportes, fils.
- Chère mère, au nombre d'ennemis que mes "emportements" ont retirés de vos manigances, je crois pouvoir affirmer que la balance est en équilibre. Réécrivez l'histoire de ce soir si cela vous chante, je m'en moque. Les politiques familiales ne m'intéressent pas. Les voilà pourtant qui s'imposent malgré tout dès que je mets les pieds en sol vénitiens sans les rendre pour autant dignes d'intérêt. J'ai même fait l'effort de calmer la fille pour éviter un débordement et j'ai sécurisé ses appartements pour le reste de la nuit. Malgré mon envie de la tuer pour mettre fin à cette farce grotesque.
Il lève une main pour arrêter l'argument que sa mère s'apprêtait à dire.
- Je me prête aux jeux de manigances auxquels vous jouez depuis toujours. J'accepte de détruire vos ennemis et d'épargner vos alliés. J'accepte même de protéger l'enfant. À condition que vous ne me baratiniez pas avec une autre réécriture quand je viendrai réclamer mon dû. Suis-je clair?
L'instant suivant, le Milliner tente de l'attraper à bras le corps, mais Angelo l'agrippe plutôt au cou avant de le plaquer au mur d'un mouvement fluide. Le bougre est plus grand, plus large, mais il n'est goule que depuis peu. Ses capacités sont encore limitées. Une brève évaluation est suffisante pour conclure qu'il n'a pas d'expérience pour se battre alors qu'il le regarde se débattre contre la main autour de la gorge. Il lui aura fallu moins d'une seconde pour le neutraliser.
- Angelo, ça suffit. Lâche le pauvre bougre, fils, tu sais comment ils sont quand on commence à leur donner le sang, dit Evangela d'une voix plus douce en posant la main sur son bras. Les mortels réagissent parfois avec excès.
Il continue de fixer l'humain. Leur clan possède une force capable de broyer la pierre, alors broyer un cou, c'est si... facile. Simple. Le teint passe à un rouge plus foncé. L'asphyxie est lente, juste assez pour qu'il ne perde pas conscience trop vite et le voit appuyé sur le larynx sans effort. Même les membres de la famille et des familles satellites l'oublient : ses capacités ne sont en rien limitées par sa carrure.
À côté, sa mère l'appelle, lui ordonnant désormais de le lâcher. L'ordre se fraie un chemin agressivement dans son esprit. "Lâche-le!" comme si c'était celui d'un vulgaire mortel influençable. "Lâche-le!" comme s'il avait agi par démesure alors que c'est l'autre qui a oublié son rang. Quand il relâche le Milliner, c'est une concession volée, mais il garde la tête haute et ouvre les doigts lentement, résistant juste assez à l'injonction pour faire comprendre que lâcher aurait pu être fait après avoir broyé la trachée. C'est toutefois la volonté de sa mère qui déplie ses doigts et il n'aime pas, mais s'obstiner pour un mortel n'en vaut pas la peine. Le choix de cesser de combattre la pulsion d'obéissance est sien et il recule d'un pas en replaçant son veston d'un mouvement ferme et bref. Evangela prend immédiatement sa place, vérifiant que l'homme reprenant son souffle à terre est en l'état.
- Contrôlez mieux votre jouet, mère, parce que, comme vous le dites, j'ai tendance à m'emporter, réplique-t-il avec calme, cassant la violence soudaine venant de se produire. Je souhaite également que vous augmentiez mon allocation pour mon voyage au Canada d'un quart. Si je dois me fondre dans une culture différente, je vais devoir faire appel à un tailleur professionnel et ils coûtent de plus en plus cher. Et n'oubliez pas de charger la bague.
Evangela lui lance un regard plein de reproches tandis qu'elle se redresse, mais n'ajoute rien. Lui-même s'incline légèrement dans ce jeu de politesse qu'ils entretiennent depuis maintenant presque trois siècles et tourne les talons. Dans son esprit, il ne reste que la nouvelle donnée qu'il a vue au cou du Milliner : une trace de morsure. Sa mère sait mieux que de faire une telle bourde, ce qui signifie que ce n'est pas accidentel. Or, il ne connaît qu'une raison pour laquelle elle marquerait une goule ou tout autre homme de cette façon.
- Il semblerait que ce n'était pas pour une alliance que ce cher Martin se retrouve à votre service, marmonne-t-il distraitement alors qu'il s'éloigne. Ma soirée m'aura finalement donné quelque chose d'intéressant à explorer.
L'information tourne dans son esprit avec le reste de ce qu'il a appris depuis son retour à Venise. Toujours, cette frustration revient : protéger la fille. Pour une récompense qu'il convoite depuis longtemps, c'est un échange acceptable. Un an ou deux a surveillé une mortelle au Canada, ce n'est rien dans son existence. Ou est-ce plus?
- Charlotte.
Immédiatement, une âme se matérialise près de lui. Bien qu'elle garde les yeux baissés, la morte se tient droite. L'imperméable passé mode depuis une quarantaine d'années qui l'entoure porte encore la trace de la balle qui l'a abattue. Les mèches blondes éternellement humides tombant devant son visage cachent son expression.
- Monsieur.
- À quel âge les mortels se marient-ils à cette époque?
Charlotte lève les yeux vers lui, la confusion et une réflexion profonde dans ses prunelles bleues. Elle se mord la lèvre, incertaine de la réponse à donner. Angelo la regarde en silence, immobile, patient.
- Charlotte?
- C'est... très variable, monsieur. La culture et le statut social sont très importants pour déterminer l'âge. Mademoiselle Isaline est encore considérée comme très jeune.
- Elle a 19 ans.
- Cette époque considère cela comme très jeune encore.
Angelo sort un calepin de son veston et les yeux de la morte se fixent immédiatement sur lui. Les pages abîmées par l'eau et le sang craquent quand il l'ouvre négligemment pour y glisser les doigts. Quand il plie le coin d'une page, Charlotte se raidit et lève une main vers lui comme pour l'en empêcher, mais se ravise.
- Je peux me renseigner, poser des questions aux serviteurs du domaine, monsieur. J'aurai la réponse avant votre départ, propose-t-elle en vitesse. Je... Je saurai si les anciens de votre famille ont fixé une date, qui est le fiancé, qui sera sur la liste des invités! Je vous assure.
Un sourire fleurit sur les lèvres de l'immortel et il referme le calepin avec soin avant de le ranger.
- C'est une excellente idée, Charlotte. Je suis content de voir que tu es toujours aussi prompt à réfléchir aux questions pertinentes. Fais ça pour moi et je t'en serai reconnaissant, d'accord? Je trouverais dommage de devoir trouver un autre enquêteur.
Il soulève le menton de la morte pour la regarder dans les yeux. La forme fantomatique frémit et se floute une seconde avant de reprendre sa consistance.
- Renseigne toi aussi sur ce Martin Milliner, mais n'alerte pas les serviteurs de ma mère avec tes questions. Suis-je clair?
- Tout à fait clair, monsieur. Je ne vous décevrai pas, assure-t-elle en s'inclinant avant de disparaître.
Angelo s'arrête une seconde pour inspecter les alentours. Pas de bruit, pas le moindre témoin. Le couloir est désert des deux côtés du voile. Bien. Il vérifie l'heure sur sa montre : à peine minuit passé. Cela lui donne amplement de temps pour trouver du divertissement avant le lever du soleil. Pas dans le domaine, pas sur les locaux de la ville. Le bétail devient trop prudent avec le temps.
- Je me contenterai du premier venu ce soir, décide-t-il en reprenant sa route.