Requiem del Sangue

Chapitre 10 : Encore

Par CarnivorousJhen

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Son cauchemar l'arrache du sommeil brusquement. Il n'y a pas d'images, pas de sons ou d'odeurs, juste une impression diffuse d'horreur onirique qui laisse Isaline en sueur, le coeur battant et la respiration saccadée. Puis vient la sensation de flottement, comme si elle n'était pas tout à fait de retour dans son corps. Elle s'effondre dans le lit trop mou et les draps à l'odeur étrangère en fermant les yeux. Tout dans la chambre la laisse déconnectée. Le mobilier victorien? Trop chargé. Les dorures et les miroirs? Trop brillant. Trop réfléchissants. Si...

Elle se lève pour recouvrir le miroir d'un bout de tissu. Les miroirs sont des reflets vers le monde des morts. Elle fait monter des cuisines du sel, de la sauge et du romarin. Le sel éloigne les esprits. Brûler la sauge et le romarin sature l'air. Ses gestes sont étrangement fluides, mais lents. Le flottement persiste, comme si elle avait deux secondes de retard entre ses mouvements et sa pensée. Ça ne l'empêche pas d'ouvrir les rideaux en grand pour faire entrer le soleil, allumer toutes les lampes et retirer les draps du baldaquin de son lit pour s'assurer que la lumière atteigne chaque recoin. Pour finir, alors qu'elle se change, Isaline enfile à l'envers ses vêtements et retourne le fauteuil où Angelo s'était assis.


- Les esprits ne comprennent pas les... les incohérences dans l'environnement. Les vêtements portés à l'envers... portés... portés à l'envers... Merde...


Qu'est-ce que disait sa grand-mère Milliner? Le sel, les vêtements, les herbes... Pourquoi les vêtements? Pourquoi les meubles? Pourquoi l'incohérence?


- Le fer...


Elle se lève et fouille dans les tiroirs pour trouver du métal. Rapidement, c'est un lourd bibelot, des cintres pris dans la penderie et des trombones qui se retrouvent devant la porte de sa chambre. Elle n'est même pas certaine que ce soit du fer, mais c'est mieux que rien.

L'âme de l'homme qui a tenté de la tuer ne pourra pas l'atteindre, ici.

Aucune autre âme ne pourra l'espionner, l'écouter, la regarder. Elle est seule, finalement seule. Elle doit être seule. Pas de juges, de critiques ou de froids derrière la nuque. Juste.. être seule.

Finalement, elle se recroqueville sur son lit, les yeux grands ouverts rivés sur la porte. De l'autre côté, ça commence. Distinct. Régulier. Le bruit mat d'un corps qui tombe au sol. Encore. Et encore. Et encore. Toujours le même bruit. Le bruit de l'homme qu'Angelo a tué pour la protéger. Le bruit du corps de l'homme qui tombe pour que ce ne soit pas elle. Et à chaque fois qu'elle cligne des yeux, le bas de la porte recommence à se mouiller de rouge. Encore.

Elle ferme les yeux et prie. "Je vous en prie... Arrêtez. Laissez moi tranquille."


---


La seconde fois qu'elle s'éveille, Isaline ne sursaute pas lorsqu'elle entend toquer à la porte. Elle se fige et retient son souffle comme si cela pouvait la faire disparaître. Le calme de la nuit encore faiblement éclairée par les derniers rayons du soleil lui fait savoir qu'elle a dormi toute la journée. Si elle a rêvé, elle n'en a aucun souvenir.


- C'est Martin. Ouvre.


La voix de l'homme la rassurerait presque. L'anglais lui permet de s'ôter de la tête toutes ces discussions en italien des derniers jours. Lentement, la jeune femme se lève et traîne les pieds jusqu'à la porte. Elle pousse du bout des orteils le bibelot en fer, marche sur un trombone et ouvre assez pour voir l'homme. Martin Milliner. Un cousin éloigné, toujours assuré et limite arrogant dans ses souvenirs. Le modèle de la réussite et des privilèges que la richesse générationnelle peut apporter. Il avait rarement raté l'occasion de lui rappeler qu'elle n'est que la fille illégitime d'un père n'ayant pas assez de cran pour la reconnaître publiquement. Il est ironique qu'il soit devenu une arrière-pensée dans l'ombre d'Evangela et que son silence soit attendu plutôt que son opinion.


- Tu as l'air horrible, commente-t-il. Trop effrayée par les vilains fantômes pour bien dormir?

- Va te faire foutre, Martin, souffle-t-elle avec une irritation qu'elle regrette immédiatement, mais qu'elle ne peut qu'assumer alors qu'elle continue : Passe le message comme le bon petit chien obéissant que tu es et fou-moi la paix.


Elle le voit serrer les poings et son sourire se flétrit quelques secondes, comme s'il hésitait entre choisir la violence ou l'obéissance. Il se râcle la gorge en se redressant. Elle le regarde sans sourciller. Elle a vu Angelo Giovanni abattre d'une balle en pleine tête un homme qui a tenté de l'assassiner il y a moins de 24h. Subitement, les bravades creuses de sa famille lui paraissent... enfantines.


- Signora Rosselini souhaite que tu sois escortée jusqu'à l'aéroport par une personne de confiance, répond-t-il avec une fierté frisant l'orgueil. Prends tes affaires et habille-toi.

- Je viens de me réveiller... Attends... Je suis censée partir demain, pas aujourd'hui.

- Je m'en fou, Isa. Les ordres de signora Rosselini sont absolus, alors bouge-toi. Si elle dit que tu pars aujourd'hui, c'est que tu pars aujourd'hui.

- Je devais faire un défi. Trouver tous les vam...

- Milliner...


Elle s'immobilise en entendant la voix d'Angelo. Isaline ouvre un peu plus. Il se tient à quelques mètres, immobile, les yeux fixés sur Martin. Ce dernier est nettement plus pâle. Tous deux ne bougent pas, ne parlent pas. Le vampire penche légèrement la tête sur le côté comme s'il était curieux de quelque chose. Son regard bifurque vers sa gauche. Il écoute, réalise Isaline en sentant un long frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Il écoute quelqu'un qui n'est pas vraiment là. Elle recule un peu dans sa chambre, approchant le bibelot en fer encore au sol avec son pied.


- J'ai à m'entretenir avec toi avant mon départ. Suis-moi.


Isaline voit son cousin humecter nerveusement ses lèvres, fascinée par le changement d'attitude. Lui qui, un moment auparavant se complaisait dans son autorité baisse les yeux et, quand sa voix s'élève, elle est incertaine.


- Signora Rosselini a demandé que...

- Je m'en fou, Milliner, réplique Angelo dans un anglais sans trace d'accent et imitant à la perfection le ton que Martin a utilisé pour s'adresser à Isaline. Les ordres de ma mère sont que la fille soit escortée à l'aéroport par une personne de confiance? Nous n'en manquons pas dans cette famille. Bouge-toi.


Il tourne les talons sans un regard en arrière. Quelques secondes plus tard, Martin tourne également les talons en serrant les dents pour suivre. Isaline se risque à moitié dans le couloir.


- Qui m'escorte, dans ce cas?


Seul le silence et un vague geste de la main d'Angelo lui répondent. L'instant suivant, Isaline est de retour dans sa chambre. Son regard ne s'attarde pas sur le désordre, mais vers le paysage extérieur. Le lagon vénicien est calme. Un contraste saisissant avec son propre état d'esprit. Son coeur bat vite. Pas à la folie, pas de la peur qui l'a paralysée la nuit dernière, mais plutôt de l'hypervigilance qui s'installe toujours les jours suivants une attaque. Elle respire profondément, expire lentement. Essayer de contrôler son souffle et ses pensées, mettre le masque de normalité malgré les pics d'adrénaline qui la traversent à chaque bruit inconnu ou trop fort. Se convaincre que c'est crédible. Ne pas trop réfléchir. Observer, identifier, repérer. Comme pendant les formations. Faire la liste des dangers, écouter les gardes du corps, réagir en voyant les signes. Ne pas réfléchir à comment éliminer la menace. Réagir pour l'éviter. Ce n'est pas son travail à elle.


- Juste... J'ai juste à... à faire comme d'habitude. Ne pas être dans le... le chemin, être... incohérente, marmonne-t-elle en se pince l'arête du nez. L'incohérence, ça fonctionne aussi avec les humains. Les fantômes et les humains. Oui... C'est ça. Les deux. Poser des questions quand le danger est parti, pas pendant...


Elle souffle en massant sa nuque raide.


- Ok... Tout est bon. Ça va aller. Personne ne serait assez bête pour essayer deux fois aussi... près... Non? Et merde... Ok, Isa... Tu t'habilles, tu souris et tu sors. T'as déjà... C'est pas la première fois. Pas le... le mort, mais l'attaque. Ça ne t'as jamais arrêté. Ok. Ça va. Tu peux le faire. Pas besoin de... de qui que ce soit.


Vraiment? Isaline réunit ses affaires, se change, laisse la robe tâchée de sang là où elle l'a abandonné. Son téléphone en main, elle regarde le numéro à l'écran. Nouveau. Acquis à son arrivée. Elle avait trépigné de joie en l'enregistrant sous "Evangela Rosselini". Désormais, elle hésite. Pendant des années, elle avait rêvé de les rencontrer et d'entendre leur voix à nouveau. Même maintenant, après l'humiliation devant les anciens et l'horreur du bal, elle ne peut s'empêcher de revenir à ce souvenir d'enfance ou à la performance de la nuit précédente. Il n'avait pas raté une note. La plupart de ses souvenirs de la soirée sont flous, mais sa voix... sa voix est encore claire dans son esprit. Un ténor parfait capable de tuer et de chanter en même temps. Dans son esprit, Isaline n'a aucune hésitation à ranger la soprano dans la même catégorie. Son pouce flotte au-dessus de la touche de composition. Doit-elle? Evangela lui avait dit que son fils est sévère et Isalie ne peut pas l'accuser d'avoir menti, mais ce n'est pas toute la vérité. Comment se fier à elle dans ce cas? Pourtant...

Elle appuie sur le bouton pour composer avec la sensation de s'enfoncer dans les sables mouvants de jeux de pouvoir plus grands qu'elle.


- Madame Rosselini... C'est... C'est Isaline. On m'a dit que je partais... ce soir? demande-t-elle en se forçant à parler lentement et en articulant correctement. Je sais que je n'ai pas été... Que j'aurais été plus... Pardon... Ce que je veux dire, c'est que je maintiens ce que je dis. Je vous assure. Je peux prouver que je suis compétente.


Même à ses oreilles, son ton sonne plaintif. Ses joues lui brûlent immédiatement.


- Avec les événements de la nuit dernière, nous jugeons que c'est plus convenable, répond Evangela sans soulever le ton d'Isaline. Les membres du clan sont désormais conscients de ton importance après qu'Angelo ait bougé pour te préserver. Ils n'ignorent plus ta présence et cela rend le test désuet. Les anzianis ont toutefois été impressionnés par ton sang froid, je t'assure.


Après toute la négativité, le compliment soulage une partie de sa fatigue. C'est probablement pour la réconforter, mais est-ce important? Elle regarde le vide de sa chambre, le bibelot en fer près de la porte, la chaise renversée, le baldaquin vide...


- J'ai une question... Je suis désolée de la poser... C'est juste que... Avec ce qu'il s'est passé hier soir, les événements...

- Bien sûr, ma douce. Est-ce à cause d'Angelo? Je comprends que tu sois réticente, mais il a démontré qu'il fera le nécessaire et son égo ne le laissera pas échouer.

- Je... Merci. C'est... réconfortant, je crois. Mais... C'était au sujet du... de l'homme.

- Il est mort. Tu l'as vu.

- Oui... mais... est-ce qu'il pourrait... continuer? De l'autre côté?

- ... Voilà une enfant éclairée. Isaline, douce colombe, tu es et sera toujours en sécurité avec mon Angelo. Hier l'a démontré et demain te le prouvera encore. Fais confiance aux faits : il t'a protégé même après avoir dit qu'il n'en avait pas envie et les actions parlent plus que les mots, je t'assure.


La jeune femme prend une grand inspiration vascillante. Si Evangela le dit. Pourquoi mentirait-elle? Elle se mord l'intérieur de la joue. Pourquoi, en effet? Pour la convaincre de ne pas reculer avec l'engagement? Pour la convaincre de retourner au Québec avec un assassin méprisant comme protecteur? Pour qu'elle reste calme à travers le chaos?


- Aussi, j'aurais besoin d'une escorte pour me rendre à l'aéroport.

- J'ai envoyé Martin Milliner, ton cousin. Il devrait déjà être à ta porte.

- Il... Votre fils a demandé à le voir en privé.


Un autre silence alors qu'Evangela se tait. Isaline en fait de même. Elle s'imagine très bien l'expression sévère et les lèvres pincées avec désapprobation. La vampire avait eu cette expression exacte quand son fils avait rejeté la mission et provoqué l'oncle Accorri. L'image lui revient en force pour une raison qu'elle ne s'explique pas. Pendant près d'une minute, il n'y a pas un bruit entre elles avant que la cantatrice reprenne la parole :


- Angelo s'est déplacé pour quérir Martin? Seul à seul?

- Oui... Je suis désolée. Je ne savais pas comment...

- Ce n'est pas ta faute, mon oisillon. Martin s'est montré... impoli hier soir. Ils doivent en discuter en ce moment. Ne bouge pas, je t'envoie quelqu'un.


Avant qu'Isaline ait le temps de répondre, la communication coupe. Un mauvais pressentiment lui noue l'estomac. L'appel s'est achevé rapidement. Trop rapidement. Evangela lui a presque semblé... pressée. Toutefois, quand deux membres de la sécurité finissent par arriver, elle laisse cette pensée en arrière. Veut-elle réellement penser à ce qu'il se passe derrière les portes closes du domaine Giovanni? Elle n'est pas particulièrement pudique ou naïve. Elle a entendu et vu ce qu'il se passe dans les ombres. Elle a aussi vécu à quel point la violence et l'horreur sont des concepts blasés pour la famille principale. La politique vampirique et la politique humaine ne sont pas si différentes. La seule étant que personne n'a fait semblant de s'en soucier.

Pourtant, elle ferme les yeux pour avoir la conscience tranquille. Aussi tranquille que le bruit du corps qui tombe au sol lui permet.




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