L’aéroport est calme. Trop calme. Ordonné. Normal. Les vrombissements des moteurs résonnent dans l’espace vide. Les véhicules qui transportent le matériel circulent avec efficacité. Leurs sirènes stridentes lui vrillent les tympans. Les employés travaillent avec l’efficacité de ceux qui ne savent pas. Pourtant, alors qu’Isaline attend la fin des préparatifs, le trop plein de sons est éclipsé par le souvenir du gala. Les visages des travailleurs lui semblent flous, superposés à ceux des personnes qui étaient présentes quand l’attentat à eu lieu. L’aéroport privé est cacophonique, oui, mais ce n’est pas le vacarme qui l’inquiète, c’est le silence qui lui permet d’entendre le corps tomber.
La lune est haute, le lagon est noir, mais la lumière des projecteurs lui permet de voir que le monde continue de tourner. La lumière éclabousse le béton et l’asphalte avec la même vigueur que les lustres du domaine Giovanni. À Venise, un homme est mort la nuit dernière. Une robe ivoire a été parsemée de rouge la nuit dernière. Aujourd’hui, elle traîne par terre dans une chambre comme une preuve abandonnée.
Personne ne s’en inquiète. Personne n’y pense. Personne n’entend le corps qui tombe. Sauf elle. Parce que dès que le silence s’installe, elle l’entend encore, en boucle, toujours. Alors Isaline suit du regard les travailleurs, repère les sorties, les coins d’ombre et les endroits pouvant la couvrir. Elle combat son envie de mettre son casque d’écoute pour s'engourdir dans la musique trop forte parce que cela pourrait lui coûter une seconde décisive si un autre attentat se produisait. Elle revient souvent aux gardes du corps, s’assurant qu’eux aussi sont vigilants. La pensée revient sans cesse, comme une boucle : elle était la cible, personne n’a réagi, c’était normal pour les témoins. Que l’assassin ou elle meurt, les réactions auraient été les mêmes.
Elle pense à Angelo. À son air amusé et narquois quand il avait déclaré qu’ils sont tous des pions. Ses bras se referment autour de son corps. Elle a l’impression d’être un pion. Est-elle un pion? Non. Sa famille a besoin d’elle. On lui a promis que le mariage serait un bénéfice énorme entre les deux clans et les deux familles. On lui a promis que ses enfants auraient un brillant avenir, légitime, loin du mépris de ceux qu’on cache par honte. On n’envoie pas un pion pour… Elle frissonne dans l’air du soir alors que le doute rampe sous sa peau. Ses pensées retournent à la nuit précédente, dans la salle d’audience. Diego Giovanni, trop immobile, déclarant que Angelo est le meilleur assassin du clan. Angelo qui pourtant n’a pas hésité une seconde à se définir comme un pion. Qu’est-ce que cela fait d’elle si sa seule valeur est d’être de sang Milliner?
Le bruit d’une porte qui claque se distingue du vacarme ambiant et Isaline porte immédiatement son attention sur le nouveau bruit. Plus loin, une voiture s’éloigne déjà. Seul Angelo s’avance, une large valise en main. Étrangement, le voir l’apaise un peu, bien que tout dans ce qu'il est et représente la terrifie. Lui ne restera pas immobile si on l’agresse. Il a tué pour qu’elle reste en vie. Leurs regards se croisent brièvement et il… sourit. Pas le genre de sourire qui monte aux yeux et illumine le regard. Plutôt, la joie détendue de celui qui est satisfait. Ses doigts se crispent un peu plus autour d’elle alors qu’elle force son cerveau à ne pas penser à Martin. Ne surtout pas penser à Martin. Elle inspecte le vampire, les vêtements noirs profonds, sans le moindre pli de travers ni marques humides. La peau est propre, pas de traces d’affrontement. C’est un bon signe. Non? La mélodie qu’il sifflote alors qu’un des gardes prend sa valise pour la porter à l’avion jure avec la pollution auditive. Avec Martin. Avec Martin qui n’est pas là. Et merde. Ne pas penser à Martin. Il était… l’assistant… ou quelque chose dans le genre, pour Evangela. Il n’oserait pas… Il oserait?
- Monsieur Giovanni, marmonne-t-elle en guise de salutation.
- Vérifie l’intérieur et assure-toi qu’il n’y a pas de surprise, lance-t-il à quelque chose qui n’est pas là, ce qui la fait se contracter immédiatement. Nous partirons quand ma très chère mère aura pris soin de me remettre l’obligation qu’elle avait pour mon voyage. Tenez-vous prêt.
Il s’adresse à l’équipe de pilotage avec la même assurance que ceux qui sont habitués à diriger des domestiques. Ou peut-être à plus que l’équipe de pilotage. Son regard parcourt le hangar, s’arrête parfois là où elle ne voit rien. Parce qu’elle n’a pas vu ou parce qu’il voit plus loin? Soudain, elle a froid.
- Est-ce que madame Rosselini va arriver bientôt? demande-t-elle dans une tentative de meubler l’inconfort.
- Assez rapidement si je me fis au cadeau que je lui ai laissé.
Ne pas penser à Martin. Dieu tout puissant, ne pas penser à Martin.
- D’accord… C’est… Vous prenez souvent l’avion? Pour voyager… pour votre… métier?
Deux prunelles sombres se lèvent vers elle. Pas réellement agacée. Pas réellement mécontentes. Il soupire, regarde sa montre et semble conclure qu’il n’a rien de mieux à faire.
- Seulement quand je n’ai pas le choix. Le confinement dans les machines de ce genre est un risque important et une vulnérabilité évidente. Si je voulais un cercueil de métal, j’en ferais faire un à mon goût.
- Oh… euh… D’accord… Ce n’est pas étonnant. Le président et le vice-président ne voyagent jamais dans le même avion alors…
- Isaline, cesse de m’ennuyer.
Elle se tait, le ton pourtant neutre d’Angelo soulignant sans problème la menace sous-jacente. La jeune femme s’attarde sur les gardes du corps, immobiles, neutres, imperturbés par l’échange. Bien sûr. Ils doivent voir ce genre d'interactions tous les jours. Probablement pire, songe-t-elle. Bien pire, si un meurtre en pleine foule ne fait pas harquer un sourcil. Sa réflexion est interrompue alors qu’Isaline entend le claquement rapide de talons sur le sol de béton de l'aéroport. Quelques instants plus tard, Evangela franchit les portes et marche vers eux en ligne droite, son visage habituellement impassible figé dans une colère froide. Des larmes de sang tachent ses joues blanches. La jeune femme recule, effrayée par tant de furie contenue, mais elle la dépasse sans la voir pour marcher vers son fils et le gifle si fort que l'impact résonne dans tout le hangar. Les employés autour s’arrêtent pour regarder la scène. Le flot de paroles est si rapide qu’Isaline n’en comprend que l’essentiel.
- Encore! gronde la Rosselini en brandissant un mouchoir ensanglanté. Angelo mio, encore! Vas-tu un jour cesser de te comporter en enfant gâté?
Isalie reste paralysée, témoin silencieuse. La gifle a laissé une marque rouge sur la joue du fils et les ongles ont entaillé la peau, mais il a à peine réagi. Non, remarque-t-elle, il est... content. Un petit sourire étire un coin de ses lèvres. Doucement, il se penche vers sa mère, effleure des lèvres la joue encore mouillée de rouge dans une ombre de baiser avant de se redresser doucement. Il glisse ses doigts dans ses cheveux, ajustant ses mèches comme si la violence de sa mère était tout à fait normale et attendue.
- Un Milliner ne vous sied pas, mère, répond-t-il avec calme et une chaleur qui fait frissonner Isaline. Et puis, j'avais besoin que vous soyez alerte pendant mon voyage au Canada. Je prévois faire beaucoup de dépenses et un amant ne serait qu'une distraction pour vous. Voyez cela comme une… faveur.
- Que tu me rends la tâche de t'aimer difficile! Dieu tout puissant, fils, tu me tourmentes, une fois encore! Pour un divertissement que je gardais pour m'amuser.
- Même les jouets peuvent nous arracher des larmes, semblerait-il. Vous en trouverez un autre.
Evangela grogne de frustration, mais se fige en le foudroyant du regard. Elle se redresse, reprenant une contenance plus appropriée bien que ses poings restent solidement serrés.
- Tu mets à mal nos relations avec les Milliner par jalousie, Angelo? Parce que j’ai tenu mes vœux du vivant de ton père et n’y suis plus liée dans la mort?
Une exclamation entre l’amusement et l’offense échappe à l’assassin. Il roule des yeux en regardant autour de lui, comme s’il cherchait quelqu’un pour lui expliquer une farce.
- Mère, je serai poussière avant de m’abaisser à une telle effusion de sentimentalité. Ne projetez par une humanité sur mes actions.
- N’agit pas en enfant jaloux et je ne te traiterai pas comme tel. Encore et toujours, tu t'amuses à me détruire la moindre source d’affection que je me réserve!
- Ça ne vous sied pas.
- Ce n’est pas à mon fils d’en juger!
Elle se retourne dans un tourbillon de mèches noires et de dentelles écarlates, ses traits encore plissés par la colère. Isaline s’écarte instinctivement pour ne pas être sur son chemin et baisse les yeux tandis qu’elle s’éloigne.
- Très bien. Nous en reparlerons à ton retour du Canada. Cela fait trop longtemps que je ne sévis pas sur ton comportement. Ce manquement est mien. Dieu me préserve! je t’ai trop gâté.
Angelo l'interpelle, un rire qui fait craindre à Isaline un autre excès de violence :
- Et l’artéfact, douce mère?
La vampire sort un boîtier d’une poche et la jette à terre sans se retourner ou répondre. Le claquement sec de ses talons résonne un moment sur le béton de l’aéroport jusqu’à disparaître. Ce n’est qu’à ce moment qu’Isaline se souvient de respirer. L’échange l’a laissé sans voix. Il y a eu une mère et un fils qui se dévisagent, sans chaleur ni affection, rien d’autre. L’image qu’Isaline se fait d’eux se dissout aussi sûrement que toutes les autres depuis le début de cette histoire.
Pendant un long moment, le silence se fait. Les employés recommencent à bouger, d’abord hésitant puis, voyant que rien n’éclate, reprennent leurs activités avec l’empressement de ceux qui ne veulent pas être remarqués. Le pilote s’approche, s’adresse à Angelo et ce n’est qu’à ce moment qu’il bouge enfin. Une main se lève doucement, essuie une perle de sang sur sa joue, là où les ongles de sa mère ont entaillé la peau et lèche distraitement son doigt tandis qu’il s’avance pour ramasser le boîtier. Il garde ce sourire qui pourrait dire mille choses et aucune. Isaline sent les cheveux sur sa nuque se hérisser à cette réalisation.
- Bien, ne perdons pas plus de temps. Je n’aime pas l’idée de rester dans cet amas de métal grinçant plus longtemps que nécessaire.
Des regards sont échangés discrètement. Un silence froid s’est installé, mais les ordres ne sont pas contestés. Tous agissent comme si sa parole faisait loi et Isaline continue de le regarder alors qu’elle avance quelques pas derrière. Ses jambes la portent à peine. Ses mains sont profondément enfoncées dans ses poches pour cacher leur tremblement. Pourtant, son regard ne bouge pas de la coupure sur la joue d’Angelo. Une blessure, nette, presque trop propre. Une blessure fraîche. Étrangement, il lui semble moins… grand. Plus inquiétant. Pas plus aimable. Intérieurement, elle ressent un réconfort primal à le voir saigner.
Alors que l’odeur du kérosène du hangar et le vent salé du lagon se mélangent, elle se force à mettre un pied derrière l’autre et monte dans l’avion. Quand la porte se referme derrière elle, la jeune femme sursaute. La voilà enfermée avec ce qu’elle refuse de regarder en face. Le temps d’un battement de cœur, il lui semble entendre la voix de Martin qui lui demande si elle a peur des vilains fantômes.
Alors que ses yeux se fixent à nouveau sur la coupure, Isaline reste immobile. Angelo Giovanni. C’est lui et ce qu’il a fait à Martin, peu importe quoi exactement, qui lui fait réellement peur. Que fera-t-il s’il finit par conclure qu’elle aussi est plus utile morte que vivante?