Le Conservatoire de musique de Québec est un énorme agencement de béton et de verre dont l’architecture inspire à Angelo un inconfort très manifeste. Le dossier qu’on lui avait fourni contenait des informations et des plans, mais pas de photos. Désormais, il sait pourquoi. L’endroit est hideux. Alors qu’il attend patiemment dans le grand hall, son regard explore, analyse, cherche. L’endroit est… dégagé. Épuré. Là où Isaline avait décrit l’endroit comme large et lumineux quelques minutes plus tôt, Angelo y voit des lignes de tir directes. Les angles des murs sont autant un couvert pour lui que pour un attaquant. Chaque large banc de ciment est une cachette supplémentaire. Même le verre trempé et coloré devient un problème, puisqu’il ne peut pas prendre le risque d’apporter son pistolet.
Il prend une inspiration et fait tourner l’artéfact à son doigt distraitement. Un rayon de soleil frappe le sol à moins de trois pas de lui. Ce n’est pas un contact direct, mais des siècles à l’éviter lui font quand même remarquer qu’il est extrêmement proche. Pourtant, il force son corps à rester droit, mais pas trop. Juste assez pour donner à ceux qui lui jettent un coup d’œil l’impression qu’il souhaite : celui d’être un jeune homme qui attend, debout, confiant, mais légèrement nerveux. Son sourire et ses traits sont doux, relâchés, mais son esprit est aux aguets. Il déteste déjà le bâtiment. La musique est faite pour rebondir sur les essences de bois nobles, les tentures épaisses et le marbre. Pas… ça.
Isaline est assise à quelques pas, un livre sur l’histoire musicale en main. C’est lui qui a choisi la chaise : hors de portée des immenses fenêtres, dans son angle de vue même en inspectant le reste de l’esapce et proche d’une pièce avec une lourde porte en bois. Elle s’y était installée avec docilité, avait hoché la tête quand il avait pointé la pièce où elle devait se rendre en cas d’attaque, puis avait glissé un écouteur dans une oreille. Ses yeux quittent sa lecture pour croiser son regard, une question muette flottant entre eux. Il hoche doucement la tête dans ce même silence. Tout va bien pour le moment, rien à signaler. Elle retourne à sa lecture. Angelo retourne à son observation après avoir vérifié l’heure sur sa montre. Encore cinq minutes avant son rendez-vous. Il se déplace d’un pas sur le côté pour mettre un peu de distance supplémentaire entre lui et le soleil.
Au loin, il aperçoit Rosenberg écouter un petit groupe, puis converger vers un autre. David est penché sur un vieil homme absorbé par son téléphone. Il ne voit pas Charlotte, mais elle a reçu comme mission d’examiner les pièces fermées, puisqu’elle est capable de franchir les obstacles physiques. Aux côtés de sa protégée, Gustavo surveille le sac contenant l’équipement d’Angelo. En cas d’attaque, c’est quelques secondes supplémentaires avant de pouvoir répliquer. Il aurait préféré avoir un pistolet sous son veston, mais les jeunes chanteurs de 18 ans n’ont pas de pistolet dans leur veston, surtout pas alors que le soleil s’est élevé au-dessus de la barre d’horizon depuis moins de deux heures.
Son regard retourne vers la flasque de lumière au sol et il doit corriger son sourire.
Un éclat de voix attire son attention. C’est un rire spontané qui traverse la pièce dans un écho déformé par l’ameublement. Des musiciennes. Flûtes traversières s’il en juge par l'étui. Le souffle est également très constant malgré le rire. Les conversations ambiantes lui parviennent partiellement. Un mur végétal à sa droite absorbe le son. Probablement pour éviter que l’endroit devienne assourdissant quand la foule investit l’endroit. Le 21e siècle à développer d’étranges habitudes. Une voix derrière lui le fait se retourner :
- Monsieur Rossellini? Marc-André Pelletier, le directeur. Je… J’attendais votre venue.
La voix est chaude et basse, mais manque de souffle à la fin. L’homme, la cinquantaine, affiche un large sourire qui ne remonte pas à ses yeux. Il est nerveux. Probablement parce qu’il a été grassement payé par les Giovanni pour accepter l’adhésion d’un nouvel élève entre ses murs avec comme instruction de ne pas poser de question.
- Molto piacere, signor Pelletier. Je vous remercie de m'accueillir. Angelo Rossellini, répond-il en cessant de cacher son accent pour reprendre la musicalité vénitienne de sa ville natale.
- Bienvenue au Conservatoire de musique de Québec. Votre lettre de recommandation était exceptionnelle. Nous sommes enchantés d’avoir un talent tel que le vôtre parmi nous.
- Je vous en prie, c’est un honneur de voir de mes yeux l’expertise du Québec.
Du coin de l’œil, il voit Isaline hausser un sourcil.
- J’ai entendu beaucoup de bien de ma cousine. Isaline m’a convaincue, sourit-il en se tournant vers la jeune femme, dont le deuxième sourcil rejoint le premier.
- Euh… Oui! Tout à fait!
Le directeur a un petit rire déraillé et range ses mains dans ses poches de pantalon. Son regard passe d’Angelo à Isaline rapidement quelques fois. Cette dernière affiche d'ailleurs le même genre de regard figé. Seul celui d’Angelo est plus sincère. L’inconfort ambiant lui apparaît comme le nez au milieu de la figure.
- Bref… Pourquoi ne pas aller dans mon bureau? Nous pourrons terminer de remplir les documents, vous donnez votre carte étudiante, vos accès, ce genre de… de choses. Mademoiselle Rousseau, vous pouvez y aller.
- Je souhaite que ma cousine soit présente, exige Angelo dans une demande presque chantée.
- Est-ce que…
- Je peux parfois mal comprendre le français. C’est tout. Aucun besoin de questions supplémentaires.
- Ce qu’il veut dire, c’est qu’il est parfois imprécis en français, coupe Isaline en s’approchant et posant une main sur son bras. Il est un peu trop fier pour l’admettre, mais j’ai dû l’aider pour remplir les formulaires parce que les termes plus administratifs le confondent.
- Oh… Eh bien, dans ce cas…
Angelo se contente d’un sourire et retire son bras. Avoir sa main directrice occupée est imprudent.
- Pardonnez-moi, mon français…
Le vieil homme sourit, visiblement moins intimidé, puis leur désigne le couloir duquel il est arrivé.
- Non, non, votre français est excellent, monsieur Rossellini, mais je comprends que des documents administratifs peuvent être intimidants. Si je parle trop vite, n’hésitez pas à m’en faire part. Par ici, je vous prie.
D’un signe, Angelo invite la jeune femme à le devancer, puis couvre le hall principal une dernière fois avant de suivre. C’est à ce moment que Charlotte revient. Elle attend qu’il soit à sa hauteur avant de confirmer que les pièces sont vides ou occupées par des éléves ou des professeurs qui pratiquent. Le Giovanni la dépasse sans reconnaître son existence, mais quand il tapote légèrement la poche de son sac où il a rangé les ancres de ses serviteurs, signe qu’ils ont leur congé, la morte le remercie d’une petite voix et disparaît, ne laissant que Gustavo qui le suit telle une ombre.
La demi-heure suivante, il la passe assis devant le bureau du directeur Pelletier, un sourire poli aux lèvres alors qu’Isaline lui traduit certains termes. La plupart du temps, c’est inutile : il parle couramment le français, mais ce semblant de difficulté lui donne une bonne excuse future. Accessoirement, les procédures sont d’un ennui extrême que la mortelle peut gérer avec un minimum d’intervention de sa part. Plutôt, Angelo se concentre sur sa respiration, les battements de son corps et le léger inconfort qui lui indique qu’il commence à avoir soif. Quand il avait remis la bague au matin, les effets secondaires avaient été moins importants, mais il avait pris soin de calculer une dose légère de Rémifentanil pour éviter la souffrance de la première expérience. Il avait mangé, il avait bu. Son état est stable. Acceptable pour une enveloppe mortelle. Sous optimale, mais le soleil matinal illuminant la pièce ne lui laissant pas le choix.
- Angelo, il ne reste qu’à signer là et là, dit Isaline en lui pointant les formulaires, ce qui le tire de ses pensées.
Il prend le stylo et signe rapidement sans prendre la peine de lire. Dans quelques mois, les Giovanni feraient en sorte que plus un document de son passage existe de toute façon. Le directeur s’appuie dans son dossier, les mains croisées sur son ventre.
- Ceci conclut officiellement votre inscription. Mademoiselle Rousseau est votre élève accompagnatrice. Vous serez donc jumelé le temps de votre passage parmi nous, mais, si jamais vous voulez découvrir d’autres aspects, vous pouvez m’en informer et je m’assurerai que tout se déroule bien.
- Mille fois merci, directeur Pelletier. J’ai hâte de commencer.
Le trio se lève, Angelo lui serre la main, constate la paume moite, mais ne perd rien de son expression.
- Maintenant, afin d’évaluer votre classement, les professeurs souhaitent vous entendre. Rien d’officiel, je vous l’assure, et rien qui vous fermera nos portes. Nous voulons simplement déterminer votre niveau et vos potentiels besoins pédagogiques.
L’immortel a un petit rire bref, mais s’incline en acceptant. Il doute de lui. Un élève avec un dossier exemplaire, dont la famille fournit un énorme pot-de-vin pour son acceptation? Angelo n’a pas besoin d’être capable de lire les pensées pour comprendre. Le langage corporel lui indique ce qu’il a à savoir. Le directeur Pelletier s’attendait probablement à quelqu’un d’arrogant, qui obtient ce qu’il veut par l’argent de ses parents. Probablement qu’il croit les lettres de recommandation fausse, les produits d’autres pots-de-vin. Sur ce point, il a raison, mais les raisons sont tout autres.
Alors qu’ils marchent dans les couloirs de l’institution, Angelo se concentre d’abord sur les fenêtres de tir, les portes qui s’ouvrent, les visages qu’il croise. Les visages des professeurs, il les connaît. Ils étaient dans le dossier de mission. Les élèves et le personnel de soutien varient trop pour mémoriser réalistement chaque visage. Objectivement, les élèves sont trop jeunes pour être des assassins professionnels et Isaline doit en connaître la plupart. Il devra insister pour qu’elle fasse un effort pour assurer sa sécurité. Le personnel de soutien devient sa priorité à évaluer. S’il devait atteindre une étudiante et quitter les lieux rapidement après l’exécution, c’est ce qu’il viserait. On ne remarque jamais le personnel d’entretien et les domestiques. C’est une constante à travers les siècles.
Finalement, ils s’arrêtent devant une porte. Le directeur Pelletier se racle la gorge et force un sourire sur ses lèvres avant d’ouvrir la porte. Son port change subtilement, un masque d’assurance et de compétence assurée se peint sur ses traits. Ce n’est plus l’homme qui perdrait tout si on apprenait qu’il a accepté un pot-de-vin considérable qui se présente à ses collègues, c’est un homme respecté. S’il ne savait rien de la situation, Angelo aurait été bluffé, ce qui lui fit se demander si d’autres élèves étaient dans la même situation que lui.
À l’intérieur, son regard s’arrête immédiatement sur la large baie vitrée à hauteur de jardin. La lumière envahit l’espace et se reflète sur le bois clair de la pièce. Ce qu’il suppose être des étudiants voyage rapidement dans les chemins dégagés de l’épaisse couche de neige. L’intérieur est épuré : quelques chaises, un piano à queue, des lutrins. Rien qui ne puisse servir d’arme, mais une exposition énorme à toute personne circulant à l’extérieur. Cet établissement est fait pour exposer. Le professionnel en lui est satisfait des ouvertures. La part qui doit continuellement penser comment maintenir une mortelle en vie s’irrite face à la charge de travail.
C’est sur cette réflexion qu’il revient à la musique et ceux qui le jugeront. Trois personnes. Deux hommes et une femme. Cette dernière s’avance, un sourire sincère aux lèvres et s’adresse à lui dans un italien florentin si épais qu’il ne doute pas une seconde qu’ils partagent leur terre natale :
- Bonjour! Bienvenue à Québec, monsieur Rossellini! Je suis Elena Moretti, professeure de diction et d’italien au Conservatoire.
- Très enchanté, madame Moretti. Angelo Rossellini, répond-il avec politesse. Je suis heureux qu’une autre personne que ma cousine parle ma langue. La chaleur de Toscane est toujours agréable à entendre.
La professeure, la quarantaine, rosit légèrement au compliment. Ce n’est pas un mensonge. L’accent typique de la Toscane, avec ses voyelles bien séparées, ses montées et descentes, a juste assez de différence avec Venise pour s’en détacher et avoir une particularité qu’il apprécie. La version moderne qu’elle parle lui rappelle beaucoup l’accent d’Isaline.
- Vous avez enseigné en partie à ma cousine, non? Je l’entends dans votre voix.
- En effet! Vous avez l’oreille, c’est impressionnant pour quelqu’un de votre âge.
Elena le dévisage un peu, comme si elle évaluait ses mots, puis reprend son expression bienveillante en ajoutant :
- Je me trompe où votre famille doit être très traditionnelle?
Cette fois, c’est lui qui accuse deux secondes d’étonnement.
- Beaucoup, oui, admet-il avec curiosité. Pourquoi cette question?
- C’est dans votre langage. On utilise rarement la tournure de phrase que vous venez d’utiliser dans le langage courant.
Un petit rire lui échappe d’avoir été lu avec autant de facilité uniquement avec son accent naturel. Il passe au français, voyant le reste de la pièce s’impatienter de ne pas pouvoir suivre l’échange. Seule Isaline suit sans problème.
- Vous me percevez à jour, madame. Ma mère est cantatrice et a beaucoup insisté sur mon langage. Je lui dois beaucoup de mon talent.
- Je suis certaine que nous pourrons le constater rapidement.
Elena s’éloigne vers sa chaise, laissant un homme s’avancer en lui tendant la main. Le geste est fluide, presque une chorégraphie des doigts. Angelo lui serre la main en se présentant une fois encore, bien qu’il reconnaisse chaque visage dans la pièce.
- François Bélanger, pianiste accompagnateur.
- Très enchanté, monsieur Bélanger. Angelo Rossellini.
- J’ai quelques classiques pour aujourd’hui. Nous regardons laquelle vous préférez.
- Je vous remercie!
Il va s’installer au piano à queue tandis que le dernier homme s’approche. Là où Elena possède une présence chaleureuse et François, une courtoisie calme, celui-ci dégage une présence tout à fait remarquable. Il bouge beaucoup, le pied assuré, ses traits expressifs. Le regard extrêmement critique sous les mouvements amples lui confirme qu’aucun n’est médiocre. Bien.
- Antoine Desrochers, chef des ensembles vocaux et professeur d’interprétation. Je remplace Mireille, notre professeur lyrique, puisqu’elle avait d’autres engagements.
- J’espère ne pas vous décevoir, professeur Desrochers.
Ce dernier l’analyse de haut en bas, puis hoche la tête avant de se rasseoir. Tous se mettent en place, Angelo inclus. Il est confiant. Ce n’est pas sa première évaluation. Il y a même quelque chose de presque nostalgique dans leur manière de l’observer. Les regards analytiques, critiques, ne sont toutefois rien en comparaison à Evangela et son intransigeance.
- Êtes-vous familier avec Una furtiva lagrima de Donizetti ? demande l’accompagnateur Bélanger de son piano.
- Bien sûr. Je l’ai chanté à de nombreuses occasions, sourit-il.
- Et La Bohème?
- En plusieurs langues. Italien, naturellement, mais en français, allemand et anglais, bien que je ne connaisse que partiellement l’allemand, professeur.
Des regards sont échangés entre les professionnels et Isaline a une petite moue avant de parler :
- Ma tante aime beaucoup reprendre les vieilles manières de chanter, dit-elle avec un enthousiasme qu’il devine être feint. Elle dit que savoir transmettre l’intention dans une autre langue est un défi important, même si ce n’est plus vraiment commun.
Qu’on ne traduise plus les opéras le laisse perplexe, mais il n’est pas là pour révolutionner l’enseignement de l’établissement.
- Comme je l’ai dit, ma mère est exigeante, poursuit-il en produisant un rire doux, presque timide. Je ne réalise que rarement l’incongruité de mon éducation en comparaison à des établissements d’enseignement formel. Toutes mes excuses.
Ses paroles touchent juste et l’explication est acceptée avec des hochements compréhensifs.
- C’est particulier, concède le directeur Pelletier. Monsieur Bélanger, allons-y pour Una furtiva lagrima, je vous prie.
Le regard d’Angelo se pose brièvement sur Isaline. Finalement, il va pouvoir lui trouver une utilité directe. Les Conservatoires modernes sont plus limités qu’il le pensait. Quand les premières notes s’élèvent, il redresse sa position, prend quelques inspirations pour préparer sa voix et débute. Il fera ce qu’il peut avec cette enveloppe vivante.