Requiem del Sangue
Chapitre 25 : Le silence dans le bruit
2011 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 03/08/2026 14:39
Au cours de son existence, Angelo a souvent entendu des prodiges, des maîtres et des virtuoses. Les humains ont le potentiel de s’élever à une expertise extraordinaire et il a toujours été curieux des potentiels bruts qu’il croisait. Aussi, il a souvent été le premier domino, la poussée anonyme. Parfois, c’est suffisant pour le distraire quelques mois, jusqu’à ce qu’il reçoive un nouveau contrat. D’autres fois, il réalise qu’il s’était trompé. Les deux expériences s’avèrent toujours intéressantes.
Ce violoncelliste ne fait pas partie de cette catégorie.
Angelo marche le pied léger, l’oreille alerte plus que la vue. La mélodie a immédiatement capté son attention : Bach, la suite au violoncelle no. 1. Une œuvre musicale complexe, exigeante, qui laisse de nombreuses occasions de rater un changement de phrase ou crescendo. Ce qu’il entend est trop bien exécuté. Pas un ralentissement involontaire, pas un vibrato trop long. Rien. Aucun bruit parasite. Alors que l’allemande débute, il calcule l’angle de la chasse. Seize minutes avant la fin de la partition. Le compte à rebours a débuté. C’est plus de temps qu’il ne lui en faut pour le trouver et confirmer ses déductions.
À ses côtés, Charlotte s’infiltre dans les pièces fermées, l’informant d’un humain jouant de la flûte ici, d’un groupe répétant le violon là. Que des humains, normaux, musiciens, mais pas celui qu’il cherche. D’ordinaire, il aurait envoyé Gustavo ou David en éclaireurs pour couvrir plus de terrain, mais sa vendetta requiert de garder la fille en vie. Donc, de lui assigner une protection pendant qu’il chasse. C’est irritant et une gestion de ressources à laquelle il devra s’adapter. Recruter devient une urgence s’il doit constamment séparer ses serviteurs.
Le carillon d’une cloche brise la perfection de la mélodie. Angelo s’immobilise alors que la musique s’éteint dans le crissement d’un archet. Le silence ne lui transmet aucune information : pas de porte qui s’ouvre et se ferme brusquement, pas de course précipitée, pas de talons battant le rythme d’une marche disciplinée. Qu’une absence soudaine. Quelques secondes plus tard, Rosenberg tourne à un angle du couloir et, d’un geste, l’invite à le suivre. Charlotte sur les talons, l’assassin accélère le pas, la discrétion n’étant plus nécessaire.
- Je n’ai pas eu de visuel avec le musicien, mais j’ai trouvé cet espace, l’informe le médecin avec calme.
Angelo franchit le seuil d’une salle de classe. L’endroit est désert à l’exception d’un violoncelle faisant face aux chaises. L’instrument a été abandonné au sol, la partition est encore ouverte à la première page. Il ne suivait pas la gamme.
- Le musicien s’est arrêté précipitamment. Un nécromancien?
Le docteur frotte pensivement sa barbe en se penchant sur le violoncelle. Charlotte, quant à elle, repart vérifier les alentours. Angelo fait tourner les pages pour vérifier s’il y a des annotations.
- Je ne saurais expliquer, répond l’Allemand sans cesser le geste mécanique. Je me dirigeais vers le couloir et un son de clochette a résonné fortement de ce côté du Suaire.
- Et de ce côté?
- Des mortels se trouvaient près de moi au moment où le son s’est propagé. Ils n’ont pas réagi outre mesure à l’exception d’être déçus que la musique s’arrête. Quant à moi… Le son était strident.
- Je l’ai entendu de très loin, convient Angelo en abandonnant la partition intouchée. Un artéfact? Pour prévenir du danger?
- Comment un objet enchanté pourrait prévenir d’une intention quelconque?
- Bonne question, la nécromancie ne couvre pas ce genre d’expertise. Ce sont les Tremere qui ont développé une obsession dévorante pour les protections et alarmes surnaturelles en tout genre.
- Alors, peut-être que le maître de L’Île-Bizard pourra vous renseigner?
- Peut-être que je vais attendre plus de deux jours avant d’envoyer une facture salée à ma mère. Je dois déjà le contacter pour renforcer les protections sur l’église. Deux factures vont très certainement susciter sa colère et j’ai mieux à faire que de l’écouter me sermonner sur mes dépenses, dit-il avec un soupir. Retourne voir comment se comporte Isaline et fais-moi un rapport. Charlotte et moi allons inspecter les alentours encore un peu.
Le médecin s’incline et se dirige vers la porte, remplacé rapidement par la silhouette éternellement trempée de Charlotte. Cette dernière s’avance, l’air penaud, alors que ses mèches humides collent à son visage pâle.
- Maître, je n’ai rien trouvé d’anormal directement, mais j’ai croisé un autre mort…
Après quelques secondes de silence, il la regarde directement en lui faisant signe de poursuivre. La morte tire sur son capuchon nerveusement et continue après une longue inspiration :
- Il n’est pas coopératif et… il dit qu’il ne traite pas avec… les vampires. Il ne veut pas me parler non plus.
- Tu as son nom?
- Il refuse de me dire quoi que ce soit…
Angelo prend une inspiration lente. Dommage que la Milliner ne contrôle pas son don, ça lui aurait été utile.
- Explore les halls avec des portraits, les vitrines, les dépliants ou toute autre source d’images. Si tu ne trouves rien, revient me donner la description physique, je poserai des questions aux mortels. S’il hante ce lieu, c’est qu’il a un attachement envers lui.
Charlotte hoche vigoureusement la tête en tournant les talons avec presse, mais Angelo l’arrête presque aussitôt.
- Charlotte, je veux cet esprit, alors assure-toi que notre présence ne le fasse pas fuir. Si c’est nécessaire, Gustavo se chargera de le mettre au pas.
- Bien, maître.
Cette fois, il détourne son attention de sa servante et revient au violoncelle. La musique avait été exécutée à la perfection. C’est ce qui l’a convaincu que le musicien n’est pas humain. Les mortels respirent, se fatiguent, se projettent. Tout cela crée du bruit dans l’interprétation, une signature sonore distincte pour celui qui sait écouter. Or, pendant près de cinq minutes, il n’avait entendu aucune variation, aucune projection, dans le morceau. Il n’y avait eu aucun microfrottement involontaire entre les changements de cordes, chaque vibrato avait la même texture. Même le poids de l’archet avait été constant. Pourtant, si reprendre un corps mortel lui a rappelé douloureusement quelque chose, c’est que la mortalité est fatigante et bruyante. Même quand ils ne parlent pas, les mortels produisent constamment du son involontairement : leur respiration, les mouvements des vêtements, le craquement de la chaise ou du plancher. La musique est également une discipline exigeante. Un violoncelle est lourd, large. Le bras tenant l’archet est constamment relevé et doit produire de larges mouvements. La main aux cordes se fatigue, en particulier dans les vibratos. Ils perdent en exactitude, demandent des ajustements de la part du musicien plus le temps avance.
Il s’assoit, l’instrument en place et l’archet en main. Son regard s’attarde sur la partition intouchée. Sa maîtrise de l’instrument se limite à la base et ce qu’il a remarqué avec le temps, mais il est certain de son analyse : mis bout à bout, tous ces détails excluent la banalité de l’humanité. Puis, une odeur attire son attention. C’est subtil et, avec son corps immortel, il n’aurait jamais pensé à inspirer. Ironiquement, c’est la première fois que son corps mortel lui donne un avantage.
- De l’ambrette? Non. Du musc floral et de l’iris... Un parfum féminin, souffle-t-il en tirant quelques notes du violoncelle. Probablement une essence coûteuse à en juger à la tenue sur le bois. Avec des moyens financiers considérables ou des goûts de luxe.
L’inconnu est donc une inconnue. Le musc pourrait être une façon de reproduire l’odeur et la chaleur de la peau humaine. L’assassin de la Camarilla ou une indépendante profitant des locaux? Chaque théorie se vaut. La coïncidence de croiser une indépendante pile au moment où un assassin est envoyé reste néanmoins peu probable. Si c’est le cas, alors c’est un manquement majeur à la surveillance du territoire que les de Varennes prétendent contrôler. S’ils ont oublié ou omis de l’en informer, c’est pire. Dans tous les cas, cette immortelle est imprudente. Elle joue comme une personne qui a oublié que les mortels l’écoutent. Pour préserver la Mascarade, c’est une erreur de débutant qui la distingue des autres artistes.
- Peut-être que c’est une manière de s’annoncer…
L’idée lui paraît absurde de prime abord, mais Angelo doit rapidement admettre qu’il a déjà fait pire pour se désennuyer. Pourquoi serait-il le seul à le faire? Si c’est de l’imprudence, alors l’assassin sera vite géré. Si c’est une présentation…
- Voilà qui serait vivement divertissant, sourit-il en se relevant.
Il sent son rythme cardiaque accélérer et un frisson remonter le long de son dos. Il y a quelque chose d’extrêmement vivifiant à planifier une chasse contre un autre prédateur. Une musicienne avec un immense talent. Probablement un Ancillae ou très près d’atteindre cet âge. Sous la barre des cinquante ans, la plupart des immortels ont encore les réflexes de leur vie mortelle. Cesser d’exécuter des gestes intégrés à la mémoire musculaire par des centaines d’heures de pratique est encore plus difficile. La musique qu’il a entendue ne correspond pas. Trop immobile. Ce n’était pas une interprétation pour un spectateur, c’était une interprétation vide, une expression de la maîtrise sans émotion derrière. Lui-même pouvait chanter avec la même absence. Les tests l’avaient forcé à tempérer et ajouter des imperfections, à y mettre la voix d’un étudiant espérant se démarquer. Toutes deux avaient toutefois en commun d’être le fruit d’un instrument maîtrisé à la perfection.
Son esprit se mit à vagabonder vers les interprétations et les théories. Cette solitude était-elle les seuls moments où elle jouait sans rien projeter? Devait-elle forcer ses mains à être moins précises comme il l’avait fait avec sa voix? Avait-elle dû prendre des inspirations et désynchroniser sa constance pour être crédible devant des témoins?
Angelo s’éloigne, songeur, pour retrouver la salle dans laquelle Gustavo et David retiennent Isaline. Il songe un moment à lui poser la question. Y a-t-il une musicienne exceptionnelle au Conservatoire? Toutefois, il délaisse rapidement la réflexion. C’est une humaine. Douée, c’est indéniable, mais avec peu d’expérience. Lui demander d’identifier une immortelle par l’absence plutôt que par la performance la met en échec automatiquement et il n’a pas ce genre de temps à perdre. Une part de lui préfère chercher l’intruse lui-même. Cela lui évitera d’être constamment sur la défensive et d’entretenir son intérêt.
Oh, comme il espère que la musicienne et l’assassin soient la même personne!