Requiem del Sangue

Chapitre 26 : Écho

Par CarnivorousJhen

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Quand il ouvre la porte de la salle dans laquelle Isaline est enfermée, il la trouve assise contre le mur du fond, les joues bariolées de larmes silencieuses, mais le regard accusateur. Il tourne les yeux vers ses serviteurs, mais une brève négation de la tête de la part de Gustavo lui indique que la raison de son humeur leur est inconnue.

 

- Pourquoi vous avez fait ça?

 

La question le fait hausser un sourcil. Elle est en colère, ça, il le constate, mais la raison lui échappe. Outre le regard, ses épaules sont remontées et crispées. Elle respire par petits coups pour contrôler son souffle plutôt que de s’emporter. Il s’attendait à de la peur.

 

- Fait quoi? T’avoir mis en sécurité, comme le stipule mon contrat? Tu avais Gustavo et David avec toi. Personne ne pouvait ouvrir cette porte à moins de pouvoir combattre un esprit. Cela ne te suffit pas?

- Je parle du musicien! s’emporte-t-elle en se redressant gauchement. Vous êtes parti à sa poursuite comme si… comme si le tuer réglerait tous vos problèmes! Comme ça!

- Je suis un meurtrier, certes, mais je ne tue pas sur un coup de tête, surtout sur mon terrain de chasse.

- Alors pourquoi souriez-vous comme si vous aviez l’air… l’air heureux?

 

Cette fois, il fronce les sourcils et une main se porte lentement à son visage. En effet, il sourit. L’expression s’était logée sur son visage sans qu’il en ait conscience. Intéressant. Il y a longtemps qu’une situation l’avait stimulé au point de lui faire oublier momentanément sa maîtrise.

 

- Au contraire : j’ai trouvé quelque chose pour m’amuser.

- Alors, ce n’était pas l’assassin?

- Je l’ignore.

- De quoi que vous l’ignorez?

 

Il sent ses lèvres s’étirer un peu plus au souvenir du violoncelle abandonné et du parfum de musc et d’iris.

 

- Je l’ignore, mais je le découvrirai.

- Et vous vous êtes précipité pour… pour tuer quelqu’un sans savoir si…

- Cara mia, la mort n’est que le résultat naturel de mon succès. La traque est mon plaisir. 

 

Il tourne les talons sans accorder d’importance à l’air horrifié de sa protégée.

 

- Rentrons, cette mission semble devenir de plus en plus particulière et j’ai de nouvelles informations à analyser.

 

---

 

Cette potentielle adversaire est ce qu’il fallait pour qu’Angelo trouve enfin la motivation d’agir autrement que pour son paiement final. Sa vengeance reste dans ses pensées à chaque fois qu’il doit enfiler ou retirer la bague, avec tous les effets secondaires que cela implique, mais il n’agit plus uniquement pour gagner le droit de tuer Maria Francesca. Aussi, son analyse du Conservatoire change : il surveille les angles morts, valide quelles fenêtres sont sécuritaires, lesquelles sont à éviter, les salles de classe où le danger est théoriquement absent.

 

Le reste du temps, il s’attarde aux femmes qu’il croise.

 

La première violoncelliste qu’il observe n’a pas le niveau de maîtrise qu’il a entendu. Malgré sa concentration, elle se bat contre son instrument pour lui arracher la mélodie qu’elle souhaite en extraire. Impossible.

 

La deuxième a un parfum à base de vanille bas de gamme qui l’agresse dès qu’elle le dépasse rapidement. Il ne l’exclut pas automatiquement sur ce seul critère. Plutôt, il la suit, conscient qu’un parfum peut être changé pour tromper les sens. Quelques minutes plus tard, elle grimpe une volée de marches, le souffle court, les joues rougies par l’effort. Il se détourne, déçu.

 

La troisième est prometteuse : elle joue admirablement bien, l’exécution est authentique, le parfum est raffiné, bien que différent. Pendant toute la répétition, il l’observe avec attention, mais quand elle s’éloigne, son langage corporel est rigide, comme le sont les civils qui n’ont jamais eu à se battre. Sa proie s’était enfuie sans bruit et rapidement. Toujours pas elle.

 

À la fin de la semaine, il conclut que toutes respirent trop fort, compensent inutilement le poids de leur instrument ou ajustent continuellement leur posture, créant ce bruit qui avait été absent chez elle. Il refuse chaque fois d’exclure les mortelles, l’artéfact à son doigt ayant élargi son champ de possibilités au-delà de ses prévisions habituelles. Si un artéfact cappadocien a survécu à la purge, combien d’autres sont jalousement cachés?

 

En temps normal, il aurait trouvé cela particulier. Toutefois, alors qu’il marche dans les couloirs du Conservatoire au plus tard de la nuit, l’idée l’emballe. Une semaine durant, il avait arpenté les corridors et surveillé les gens présents. Il avait eu des doutes, des déceptions, des confirmations. Ses serviteurs n’avaient jamais réussi à poser les yeux sur elle. Parce qu’elle est absente ou prudente? Préparait-elle une attaque ou observait-elle également? Avait-elle décidé de ne pas risquer cette rencontre? Il rejette cette hypothèse. Trop fade. L’idée qu’elle soit là, dissimulée, peut-être prête à passer à l’attaque, est beaucoup plus stimulante.

 

Angelo s’arrête devant une vitrine. Une exposition souligne les élèves célèbres du Conservatoire. Les visages, tantôt austère, tantôt souriant, sont jumelés à des articles de journaux, des affiches de spectacle et des photos dédicacées. Il observe les traits, les noms et les dates. Une mine d’informations pour n’importe quel nécromancien. À ses côtés, Charlotte lui pointe une photo en noir et blanc d’un homme dans la quarantaine, peut-être le début de la cinquantaine, l’œil vif et une large barde obscurcissant son visage. Juste à côté, une autre photo, plus vieille, d’un jeune homme tenant fièrement son diplôme.

 

- C’est lui! John Hawkins, 1944-2007. Il est plus vieux maintenant, entre 60 et 65 ans. Quand je le cherche, il est le plus souvent dans les gradins de la plus grande scène à regarder les répétitions et les spectacles. Il y est si souvent qu’on raconte que la place est hantée et plus personne ne l’utilise par instinct. Il part dès qu’il me voit.

- Alors, forçons-le à avoir une conversation avec nous. Il comprendra bien assez tôt sa place.

 

Doucement, Angelo s’assoit en tailleur au sol et sort d’un sac de sport son matériel : un poignard en os richement décoré, un large carré de tissu blanc, un cierge de la même couleur, deux coupes en cristal et une bouteille de vin rouge encore intouchée.

 

- Je requiers la présence de l’âme de John Hawkins à se joindre à ma table.

 

Il dispose le cierge, les coupes et la bouteille sur le carré de tissu. Ce n’est pas une vraie table, mais la symbolique sera suffisante. Charlotte, en retrait, reste silencieuse en le regardant travailler.

 

- Par la parole donnée, je l’invite à discuter hors de toute contrainte.

 

D’un geste assuré, il craque une allumette pour allumer le cierge.

 

- Par les règles de l’hospitalité, je l’invite à partager mon âtre.

 

Il pose la première coupe devant lui et la seconde de l’autre côté, puis ouvre la bouteille pour en verser un fond dans celle du mort, puis relève sa manche pour se faire une entaille à quelques centimètres de la blessure nécrosée. Quand la Vitae coule, il la fait tomber dans sa coupe.

 

- Par ce vin, je l’invite à partager ma table.

 

Le sang coagule rapidement et une brise venant de l’autre côté du Suaire agite ses cheveux. Quand une brève impression de tomber le traverse, il sait que l’appel est lancé. Pendant quelques secondes, la place devant lui reste vide, puis des bruits de pas résonnent dans le couloir avant que le fantôme de John Hawkins s’assoie, l’air suspicieux. Angelo sourit aimablement.

 

- L’ospite è sacro, Maestro Hawkins. Je m’appelle Angelo Giovanni et je m’engage à ne pas vous porter préjudice tant que vous êtes mon invité. Merci d’avoir répondu à mon appel.

 

Le vieil homme se renfrogne en observant l’autel improvisé, puis la coupure au bras d’Angelo déjà en train de se refermer.

 

- “L’invité est sacré”, traduit l’esprit avec un petit rire moqueur. 

- Les règles d’hospitalité sont extrêmement importantes pour ma famille et mon art, signor Hawkins. Je les applique avec rigueur.

- Peu importe. Je lui ai déjà dit : je ne parle pas aux vampires, répond le vieil homme en pointant Charlotte. Vous êtes des monstres qui se cachent sous de beaux airs et je ne parle pas aux montres.

- Peut-être pourrais-je vous convaincre qu’un échange est bénéfique à tous les partis impliqués? 

- C’est ce que la dernière a dit et ça a mal fini, nom de Dieu. Plus jamais on ne m’y prendra.

 

L’immortel garde son expression faciale intacte, mais il penche la tête avec curiosité. Sans son ancrage, l’obliger à agir devient contraignant même pour lui, autant l’écouter et l’amadouer.

 

- Ma no, ne parlez pas ainsi, signore! Je suis un homme de parole et de contrat. Je cherche simplement à avoir de l’information sur cet endroit et une musicienne en par…

 

Les notes de Bach s’élèvent, l’arrêtant net dans son discours. Son sourire aimable tombe, remplacé par un intérêt immédiat quand il tourne vivement la tête vers les profondeurs des couloirs déserts.

 

- Vous ne le trouverez pas, l’avertit le vieux maestro. Il disparaît dès que je m’approche. La clochette tinte et le musicien…

- La.

- La quoi?

- La musicienne.

- Personne ne l’a jamais vue, comment pouvez-vous l’affirmer?

- La certitude ne m’intéresse guère, signor Hawkins. Je découvrirai son identité quand je l’aurai trouvée et acculée.

 

Il s’élance sans prendre la peine de terminer le rituel ou donner des instructions à ses serviteurs. Il a vaguement conscience d’être interpellé par Charlotte, mais il l’ignore. Les offrandes, le cierge, le mort, tous sont oubliés pour se concentrer vers elle. Des jours durant, il a cru se rapprocher, mais chaque déception avait attisé sa curiosité comme on aiguise une lame. Puis, la revoilà avec l’absence de bruit dans sa musique.

 

La pulsion de la chasse prend rapidement le dessus. Toutefois, alors que sa Bête gronde et appelle à une traque rapide, Angelo s’impose une lenteur calculée. La musique résonne dans le silence du bâtiment, l’attirant inexorablement. C’est ce son qu’il recherchait. Aucune hésitation, une constance presque mécanique, une perfection surnaturelle. Une adversaire à sa mesure? Il l’espère. Une énigme divertissante? Certainement. C’est tout ce qui l’attire dans la traque. Hors de question de précipiter le jeu. Les mètres se succèdent, les escaliers sont gravis, toujours avec cette retenue qu’il s’impose pour savourer pleinement le moment. La torture et la chasse sont, au final, une gamme différente. L’entrée, le corps et la fin sont toutes aussi importants l’une que l’autre.

 

Alors qu’il atteint l’étage des salles de classe, il ferme les yeux pour se concentrer. Quelque part, la musicienne est là. Il prend une inspiration, puis projette sa voix pour accompagner. Les notes s’interrompent et ils restent tous deux dans un limbo hésitant. Puis, la musique reprend, plus vivante. Une invitation en quelques phrases. Dès que le son finit de se répercuter dans le vide du Conservatoire, il reprend la suite, imitant la musicienne en se taisant au bout de quelques phrases. Leur jeu continue ainsi quelques minutes, comme un appel venant des profondeurs du bâtiment. Chaque nouvelle série de notes est suivie avec attention, puis il lui répond par le chant. 

 

Pour la première fois depuis plus d’un siècle, il sent un véritable frisson d’amusement le parcourir. Ce n’est plus une chasse, c’est un duel.

 

Près de lui, le fantôme de John Hawkins se matérialise. Aussitôt, le son de clochette se répercute à travers les Terres d’ombre. Le violoncelle se tait aussitôt, coupant le dialogue musical avant qu’il atteigne son apogée. La contrariété envahit son esprit. Il était près de mettre un visage sur l’identité de cette inconnue. De finalement avoir une réponse à la curiosité qui l’anime. Puis, un seul bruit a mis fin à cet échange. Tout n’est toutefois pas perdu.

 

- Signor Hawkins, grince-t-il en replaçant difficilement un air aimable sur ses traits. Je croyais que vous ne parliez pas aux immortels.

 

Le mort le regarde avec un air sévère, puis soupire.

 

- Je voulais simplement voir votre technique. Votre voix est exceptionnelle. Plus que pendant vos tests, admet-il à contrecœur. Je ne pensais pas que cela coïnciderait avec le départ du musicien.

 

Angelo continue de scruter les ténèbres du bâtiment, une théorie se formant graduellement dans son esprit.

 

- Au contraire, je crois que je comprends désormais le but de la clochette.

 

Charlotte les rejoint, arrivant de l’endroit d’où venaient la musique et l’air curieux. Elle attend toutefois que son maître lui donne l’autorisation de parler d’un geste de la main.

 

- J’ai trouvé la pièce où elle se trouvait : la fenêtre est ouverte. Probablement qu’elle est sortie par là…

- Très bien. Tu peux te retirer, Charlotte. Avertis les autres que je serai de retour dans moins d’une heure et que je veux que David me ramène un invité.

 

Elle s’incline avant de partir, puis Angelo marche jusqu’à la pièce où la musicienne se trouvait. Dans l’air, il capte l’odeur de musc végétal et d’iris. Le violoncelle et la partition de Bach sont abandonnés comme la première fois. Il feuillette le document distraitement en repassant les dernières minutes dans son esprit.

 

- Savez-vous ce que j’ai appris grâce à vous, signor Hawkins?

 

L’esprit, qui l’observe de la porte, ne dit pas un mot, comme s’il l’évaluait.

 

- La clochette est un avertissement. Pas contre les autres immortels ou une protection contre de quelconques intentions bonnes ou mauvaises. Non, la clochette l'avertit de la venue de spiriti à partir d’une certaine distance.

 

Il sent le sourire qui avait effrayé Isaline fleurir à nouveau sur ses lèvres.

 

- Cela signifie qu’elle est équipée pour spécifiquement contrer la magie de ma famille. La Camarilla a envoyé une assassin, et ceci était notre premier duel.




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