Dans la coupe d’Angelo, une unique tige d’asphodèles.
Après l’échec de sa chasse, il s’était retranché dans la réflexion en retournant chercher son matériel et digérant le jeu avorté par le mort. L’envie de violence avait surgi, mais John Hawkins reste son invité tant qu’il n’a pas fini son rituel, ce qui signifie que briser sa parole serait extrêmement malvenue. Si les morts de Québec venaient à apprendre et répandre qu’il ne respecte pas les règles d’hospitalité…
- De l’asphodèle… Très spécifique comme fleur… Trop spécifique, murmure-t-il, comme si parler à voix haute pouvait chasser sa frustration.
Angelo glisse délicatement la plante dans la poche avant de son veston. Seuls les faibles d’esprit se morfondent sur ce qui aurait pu être. Il y aura d’autres occasions, d’autres duels. Apaisé, il se rassoit et désigne la place devant lui à l’âme de John Hawkins, qui le dévisage non loin. Ils n’ont plus échangé un mot depuis qu’ils ont quitté la salle de classe, mais le mort le suit encore comme son ombre.
- Signor Hawkins, quitter abruptement la tavola était impoli. C’est un manquement à mon devoir d’hôte, ho errato, s’excuse-t-il d’une voix mielleuse. Je vous en prie : accordez-moi quelques minutes.
L’esprit s’approche, les bras croisés, les traits sévères, mais se rassoit également.
- Bon… J’accepte vos excuses, puisque vous y tenez tant. Pourquoi un vampire fait tous ces efforts pour trouver le… la musicienne? Vous la chassez?
- C’est le contraire : elle a été envoyée pour assassiner ma cousine, Isaline Rousseau. Vous devez la connaître.
John Hawkins détourne les yeux immédiatement et son air renfrogné se referme. Une main se lève pour gratter sa barbe distraitement. Quand il se racle la gorge avec gêne, Angelo doit faire un effort pour que son sourire reste aimable et naturel.
- Oui oui… La jeune soprano… Très douée. Passe beaucoup de temps à répéter. On voit qu’elle chante avec sérieux. Le rôle principal aurait dû lui être donné l’année dernière. Elle est nettement meilleure que Nathalie.
- Infatti! Je constate que ma cousine n’a pas échappé à votre oreille avisée.
La validation fait baisser les épaules du vieux chef d’orchestre et ses traits se détendent un peu.
- Eh bien, oui… J’ai travaillé toute ma vie avec des musiciens… Je sais de quoi je parle.
Angelo joue distraitement avec la tige d’asphodèle et en respire le parfum. Musc et iris, le parfum de la musicienne. L’asphodèle n’a presque aucune odeur. C’est donc prémédité.
- Maestro Hawkins, je propose que nous revenions à notre conversation initiale. Y a-t-il une quelconque façon de vous convaincre qu’une coopération entre nous est à votre avantage? Comme vous le constatez, je suis un nécromancien. Mes pouvoirs peuvent vous être d’une grande utilité, non? Aucun membre de votre famille à contacter? Aucune vengeance personnelle à réaliser? Aucun… regret?
Les yeux de John se lèvent vers lui presque aussitôt. Voilà. Aucune âme ne s’attarde sans traîner derrière lui regrets, colères ou jalousies. La réaction amuse Angelo. Même après des siècles d'existence, les esprits répondent toujours aux mêmes mots, aux mêmes concepts, aux mêmes stimuli.
- Dites-moi, que désirez-vous qui puissent vous être offert comme paiement pour vos connaissances sur cet endroit? Je vous assure que la famille Giovanni applique ses contrats avec la plus grande rectitude.
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Deux heures plus tard, Angelo entre à son refuge. Dans la vieille église reconvertie, le silence est calme et froid. Pas une lueur ou son ne provient de la chambre de la Milliner. Il a une brève pensée pour la jeune mortelle. Son habileté s’est révélée rapidement plus utile que son estimation de départ. Grâce à elle, John Hawkins avait fini par collaborer malgré son refus initial quand il avait compris qu’Angelo et elle appartiennent à la même famille. Techniquement possible, donc techniquement pas un mensonge. Les règles d’hospitalité n’ont pas été transgressées.
Quand il ferme la porte de sa chambre forte, l’assassin pose les yeux sur l’homme assis sur la table de dissection. Quand leurs regards se croisent, la terreur se peint sur le visage de l’inconnu et sa respiration se désorganise.
- Si tu es aussi terrorisé, tu peux te retirer après l’avoir attaché, David, dit-il en désignant les sangles de restriction.
- Est-ce que… Est-ce que vous allez faire le… le truc qui…
- Je vais drainer le puits de vie, oui. Reste ou pars, mais ne me dérange pas pendant le rituel.
Le mort se tait en secouant la tête. Il allonge plutôt le corps qu’il possède et laisse Angelo refermer les sangles sur les membres du bougre. Dès que la dernière boucle est sécurisée, il s’empresse de s’en extraire et de reculer dans un coin en se frottant les bras. Un à un, ses autres serviteurs se glissent dans la salle, parfaitement conscients des horreurs qui seront bientôt perpétuées. Angelo observe la conscience mortelle revenir à la surface. Les traits changent, la confusion se peint sur le visage libéré de la possession, puis, progressivement, la peur. Angelo sourit doucement.
- Voilà une expression qu’il me plaît de voir. Bonsoir, signore. Pardonnez l’invitation peu orthodoxe, je suis surmené en ce moment.
La respiration de l’homme devient plus rapide, mais Angelo remarque immédiatement le sifflement dès qu’il inspire. Une infection aux poumons? Quoi qu’il en soit, il fait rouler le plateau contenant son matériel, préparant scalpels, aiguilles et pinces écarteurs dans de nettes rangées.
- En temps normal, j’aurais pris le temps de chercher, déterminer une caractéristique spécifique qui m’intrigue, décider qui m’offrira le meilleur récital.
Les produits sont ensuite déposés avec les outils, les étiquettes lui faisant face. Rien de trop fort : son invité n’est pasur jouer, mais pour consommer. L’homme commence à gémir. Un bruit discordant, enraillé par la toux qui le traverse à l’occasion. Angelo lui jette un regard en biais, les lèvres pincées, puis prend un stéthoscope. L’objet est rarement utile, mais à l’occasion…
- Est-ce la maladie, la soif ou la possession qui vous importune ainsi? Voyons cela, chantonne-t-il en découpant les multiples couches de tissus sales et malodorants qui protègent la peau. Parfois, il arrive que David doive malmener des corps parce que l’âme à l’intérieur se débat.
- Je vous jure que non, maître! s’exclame ce dernier d’une voix tremblante. Il dormait dans une entrée d’immeubles à logements.
Angelo lève la main pour faire taire le fantôme et glisse l’outil médical contre les côtes, en passant sous le bras. Pendant quelques instants, rien ne se passe. Il écoute, entend un crépitement humide qui se mêle à la respiration. Quand il fait mine de contourner la table pour ausculter l’autre côté, son invité tire sur ses liens, trouvant un sursaut d’énergie.
- Tu fais quoi? Sale… Sale…
Une violente quinte de toux le traverse et Angelo le laisse s’époumoner plusieurs secondes, pinçant de nouveau les lèvres. Ce n’est que lorsque son invité retombe lourdement sur la table qu’il pose une main sur le torse pour le maintenir immobile et écouter l’autre poumon.
- Touche-moi pas, maudit!
- Tsk… Silence, je ne suis pas habitué à ce genre de procédure.
L’injonction s’active et la colère qui avait remplacé la peur bat en retraite. Le nécromancien se concentre sur sa tâche. Même bruit mouillé. Une infection des poumons.
- Docteur Rosenberg, j’entends un liquide dans l’inspiration. Vous êtes d’accord qu’il s’agit d’une infection?
- Une infection, certainement, confirme le médecin en se penchant sur le bougre qui tire vivement sur les sangles.
- Tu fais quoi là? C’est quoi ça? Maudit fou… Espèce de malade!
Angelo ignore la scène que fait le mortel. Il retire son stéthoscope et retourne le porter à sa place sans se presser. Cette pièce est capable de retenir des immortels, un humain mal nourri et malade s'épuisera bien avant de se libérer.
- Dommage. J’ai comme ligne stricte de ne pas me nourrir sur les malades. Le rituel du drain du puits devra attendre.
- Même pour une infection? Les pneumonies ne sont pas hématogènes et, même si elle est virale, la présence dans le sang doit être assez minime pour ne pas être problématique.
- Docteur, de votre vivant, consommiez-vous la chair d’un porc si vous saviez qu’il était malade?
- Bien sûr que non! s’exclame l’Allemand en se redressant, puis, il frotte son menton lentement. Ah… Je comprends. Le risque est mince, mais c’est une question de qualité.
- Et je préfère toujours la qualité à la quantité.
Le sans-abri cesse de se débattre, la respiration rauque et courte. Son regard se promène dans la pièce à la recherche de la personne avec qui son bourreau s’entretient, mais quand il ne voit que le vide, il est pris d’un violent frisson alors que la peur devient de la haine pure.
- T’es un criss de malade mental, croasse-t-il. Un maudit fou! C’est quoi? Tu vas me sacrifier à Satan? C’est ça qui t’allume? Jouer au docteur pis…
Une autre violente quinte de toux le prend. Angelo roule des yeux et attrape une seringue qu’il avait préalablement remplie de Vécuronium.
- Caro mio, le droit de vie ou de mort n’est pas l’apanage du diable, mais de Dieu, sourit-il doucement en injectant le produit.
Graduellement, il se fige, le râle gras et sifflant s’adoucit. Dans le regard de son invité persiste une conscience nette d’être désormais prisonnier d’une prison de chair et d’os.
- Du Vécuronium. Un paralysant musculaire très efficace, mais aucune crainte : il n'altère ni la perception de la douleur ni la conscience. Vous serez, caro mio, parfaitement consciente pour, comme l’avez si poétiquement exprimé, me permettre de jouer au docteur. N’ayez crainte, mon collègue fut très proactif de son vivant et possède une maîtrise certaine de l'anesthésie.
Angelo commence à chantonner la suite au violoncelle no. 1 de Bach. Ses doigts frôlent les scalpels, puis il en choisit un, examine la lame. Il ne se nourrira pas de lui, ne pourra pas permettre à ses serviteurs de s’en nourrir sans le rituel, mais il peut recharger sa bague malgré le sang vicié. Sans elle, il ne peut pas retrouver son corps mortel le jour. Sans un corps tolérant le soleil, il ne peut pas suivre Isaline pour surveiller les mouvements de l’assassin. S’il ne peut pas surveiller les mouvements de l’assassin, alors il ne peut pas continuer à la traquer. Ce serait très ennuyant.
Quand le scalpel fend la peau du thorax de haut en bas et qu’une mince ligne rouge se forme sur le corps, une joie profonde traverse le Giovanni.
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Le tout avait duré moins de trente minutes. Pas parce qu’Angelo avait été particulièrement brutal ou pressé. Non. Il avait découpé là où il le fallait, pris son temps et vérifié le rythme cardiaque, mais il avait commis une bourde : la pneumonie. Alors qu’il glisse le corps dans le four crématoire, il verrouille et active la procédure. Dans quelques heures, il ne restera plus rien de son invité.
- Les poumons n’étaient pas assez solides pour supporter l’anesthésiant, commente-t-il à haute voix en commençant à laver à grande eau le sang maculant la table d’opération.
- La paralysie induite par le Vécuronium doit être surveillée étroitement. Sans respirateur artificiel, c’est un risque constant… surtout sur un sujet malade.
- Et vous n’avez pas jugé bon de me le rappeler.
Le reproche aurait fait trembler ses autres serviteurs, mais Rosenberg hoche la tête avec calme, les mains croisées dans son dos alors qu’il regarde les flammes faire leur travail.
- Monsieur Giovanni, depuis que je suis à votre service, j’ai remarqué que vous retenez plus facilement les erreurs que vous commettez que celle que l’on vous souligne. La prochaine fois, vous vous souviendrez de votre, comment dire, session de jeu écourtée, et serez plus prudent. Je ne crois pas vous avoir vu faire deux fois la même erreur.
Angelo a un petit rire sec plus près d’une brève expiration et retourne au nettoyage. L’eau rosie s’écoule doucement par les tuyaux d’évacuation à même le sol. L’air sent le sang vicié et la peur. Malgré le ton presque défiant, la défense est juste. Son esprit s’était dispersé. Le rituel pour nourrir la bague de l’âme, le souvenir de l’asphodèle, de la mélodie, de la maladie… Le corps humain est si fragile. Il s’en souviendra.
- Avertissez-moi quand notre invité aura fini son cycle, se contente-t-il de répondre.
Au moins, son principal objectif avait été accompli : les glyphes gravés dans l’os poli servant de bijou sont d’un doré terne sous la lumière des lampes. Toutefois, en y regardant de plus près, certaines possèdent un reflet violacé. C’est la première fois depuis qu’il a fourni une âme à l’artéfact que cette couleur se manifeste.
- Intéressant. Il semble que notre invité n’était peut-être pas tout à fait humain, après tout.
Son regard balaie la pièce jusqu’à tomber sur David, assis sur le divan du salon. Dès qu’il réalise qu’Angelo le regarde, il se matérialise à côté de lui, tête basse. Sa forme translucide peine à rester stable et ses traits se tordent de culpabilité.
- Je suis désolé, maître. Je n’avais pas réalisé qu’il était malade, je vous l’assure.
- Au contraire, il semble que tu aies fait du bon travail, David.
Le mort le dévisage quelques secondes avec stupéfaction.
- Vrai… vraiment?
- Son âme semble plus nourrissante que celles des autres humains que tu m’as rapporté.
- Son… son aura était un peu bizarre. C’est peut-être pour ça?
- Hum… Trouve en d’autres de ce genre et tu gagneras beaucoup de temps libre, glisse-t-il en se dirigeant vers l’étage où les recueils de nécromancie se trouvent, mais s’arrête avant de monter : Cependant, arrange-toi pour que le prochain chante bien, c’était extrêmement irritant à entendre.