Il existe plusieurs versions d’Angelo. La première et plus évidente est le vampire arrogant et méprisant vieux de plusieurs siècles à la voix d’ange. Lui, ses traits neutres évoquent habituellement un vague ennui. Puis, il y a le masque qu’il porte au Conservatoire. Son “cousin” charmant et poli, au fort accent vénitien capable de charmer avec son air doux et sa voix chantante. Isaline le voyait passer de l’un à l’autre chaque jour comme un acteur changeant de costume. Ça l’avait poussée à se demander combien de versions d’Angelo existaient réellement. À Venise, son comportement sur scène l'avait frappé par sa singularité. Il avait dégagé une sensualité prédatrice et joueuse, puis, cet aspect avait disparu. Puis, elle s’était rappelé sa plainte concernant les pâtes à la tomate. Était-ce sa vraie personnalité ou une version créée spécifiquement pour sa mission?
À partir de ce moment, Isaline avait tourné et retourné la question dans son esprit en l’observant. Pourtant, une semaine plus tard, elle n’était pas plus avancée. Des manipulateurs et des acteurs, elle en avait vu. Les riches et les dirigeants ont tous un visage public et un visage privé, or, avec lui, c’est comme s’il… n’avait pas de visage autre que ses rôles. Elle avait essayé de le pousser à être plus authentique, mais n’avait réussi qu’à recevoir l’ordre de pratiquer ses vocalises au lieu de poser des questions stupides. Ça l’avait énervée… et un peu blessée. Pire, ça n’avait fait que renforcer son besoin de savoir qui il est réellement.
Ce matin-là, quand elle sort de sa chambre, la jeune femme se force à prendre une longue inspiration et contrôler ses traits malgré le peu d’heures de sommeil qu’elle avait réussi à avoir. Le bruit de la lourde porte d’entrée l’avait extirpée d’un rêve confus au milieu de la nuit et elle s’était figée dans ses draps, persuadée qu’un assassin s’était introduit malgré les protections et le verrou. Puis, la voix d’Angelo s’était glissée jusqu’à elle, assez forte pour qu’elle comprenne vaguement quelque chose au sujet d’un invité. Dès lors, elle avait enfoui sa tête sous l’oreiller, ne se permettant de respirer correctement que lorsqu’elle avait entendu le son de la douche dans les tréfonds de la vieille église reconvertie. Vingt ans à vivre en périphérie de sa famille Milliner lui avaient appris que toute chose n’est pas bonne à entendre et que les crânes ne sont pas des décorations en plastique. Avec les Giovanni, cette leçon n’en est que plus vraie.
C’est donc consciente de son expression épuisée qu’elle s’avance dans la grande salle de vie commune. Angelo est assis au salon, un manuel sur le solfège ouvert sur les genoux, lisant tranquillement. Ses traits sont plutôt neutres. Le gardien, pas le cousin. Il est impeccable. Propre. Calme. Ses cheveux sont légèrement humides. Il prend toujours une douche quand il ramène des invités. Son imagination s’emballe, mais elle se force à ne pas extrapoler. Ce n’est rien. Des tas de gens prennent une douche tous les jours. Elle prend une autre inspiration profonde. Inutile de penser à ça.
- Bonjour.
Il lève les yeux vers elle brièvement avant de retourner à sa lecture.
- Bonjour, cousine.
- Vous étudiez le solfège?
Le vampire lève de nouveau les yeux vers elle, sourcils froncés.
- C’est ce que font les étudiants : ils étudient.
- Oui, mais… vous… Vous n’êtes plus un étudiant depuis longtemps. Votre niveau est… enfin… plus là…
Elle se tord les doigts, se sentant soudainement bête d’avoir posé sa question face à l’expression fermée d’Angelo. Il marque sa page avant de fermer son livre et le pose à côté de lui en croisant les jambes. Étrangement, le geste lui donne l’air plus vieux. Non, ça ne lui donne pas l’air plus vieux, ça laisse transparaître qu’il n’est pas jeune. C’est différent.
- Il y a un décalage entre ce qui est exigé comme réponses dans les évaluations et ce que j’ai appris. Je peux chanter et lire une partition sans problème, mais décrire ce que je fais selon les termes actuels, moins. On dirait que vous prenez plaisir à compliquer la musique… Toutefois, à fuir l’excellence, on trouve la médiocrité. Donc, j’étudie.
Il reprend son livre et l’ouvre d’un mouvement fluide avant de continuer.
- Quitte à être coincé au Canada pour un temps, je vais profiter de l’inconfort de cette mission pour en exploiter ce qui peut m’être utile.
La jeune femme ouvre la bouche pour protester, mais la referme aussitôt, lui concédant le point. Il n’est pas un étudiant. Il n’est même pas là de son plein gré. Cette cohabitation saugrenue n’est que le résultat que d’une alliance qui se noue bien au-delà de leur tête.
- D’accord. Je m’en souviendrai.
- Ce n’est pas un conseil, c’est simplement une évidence.
- Je comprends, mais vous êtes le meilleur ténor que je connaisse. M’inspirer de vous, ce n’est pas une mauvaise chose.
Il pousse un soupir en s’enfonçant dans les coussins du divan.
- Grand bien te fasse, cousine. As-tu une raison de te tenir là comme une domestique attendant les ordres de son maître ou as-tu décidé d’être mon ombre même quand nous ne sortons pas?
Isaline prend une longue inspiration par le nez et expire doucement pour prendre son courage à deux mains.
- Justement… J’aimerais sortir.
- Très bien. Où veux-tu te rendre?
- Nulle part. Enfin, techniquement… Je veux dire que j’aimerais sortir, voir des amis, faire un restaurant avec eux ou quelque chose dans le genre, dit-elle d’une petite voix. Je n’ai pas de plan précis. Vous… Vous êtes certain que c’est ok?
- Pourquoi ne le serait-ce pas?
Elle cherche quoi répondre qui ne sonne pas stupide, mais finit par simplement exprimer sa surprise :
- J’admets que je m’attendais à devoir défendre mon point. Avec cette histoire d’assassin et tout…
Un rire bref et sec échappe au vampire.
- Crois-tu que j'aime m'enfermer avec ta seule compagnie?
- Wow, vraiment charmant, merci beaucoup…
- C’est la vérité. J’ai besoin d’yeux humains là où je ne pourrai pas être présent. Je pourrai difficilement le faire en restant enfermé ici avec une personne dont la coopération m’est assurée par la nécessité.
- Ah… Vu sous cet angle… Je vais voir. Il y a un forum pour que les élèves du Conservatoire puissent communiquer ensemble.
- Bene. Invite Sarah Nguyen, Malik Ben Youssef et Antonin Falardeau, l’instruit-il comme s’il s’agissait d’une liste à cocher tout à fait banale. Et trouve un restaurant de bonne réputation. Le prix n’a pas d’importance. Quelque chose qui dit “votre présence n’est pas un hasard, mais désirée.”
Isaline se fige. Elle reconnaît ces noms. Des artistes de scène du Conservatoire d’art dramatique. Malheureusement…
- Vous êtes sûr? Ils sont… particuliers. Ce serait mieux de proposer à Sophie, Olivier et Amir. Ils sont dans le top du classement des élèves du Conservatoire de musique et ils sont populaires.
- Je me moque de la performance et de la popularité, Milliner, tranche-t-il calmement. Invite les artistes de scène que je t’ai nommés en priorité. Invite tes chers “tops du classement” si tu le souhaites, mais pas au détriment des autres.
- D’accord, d’accord…
Elle s’éloigne, téléphone en main pour lancer les invitations sur le forum de sa promotion, mais Angelo l'interpelle alors qu’il reprend sa lecture :
- Ajoute au moins un membre de l’équipe technique.
Un grognement de contrariété échappe à Isaline, mais elle obéit. Elle voulait simplement sortir prendre un peu d’air frais avec des amis et connaissances, pas en faire un événement social de grande envergure! Pourtant, en moins de cinq minutes, la voilà à devoir préparer un événement social formel avant le petit déjeuner.
C’est à son tour de soupirer tandis qu’elle marche à la cuisine en consultant les premières réponses sur le forum. Elle s’assure de contacter personnellement les trois personnes qu’Angelo veut absolument voir, bien qu’elle hésite. La demande n’a pas de sens. Sarah est toujours en retard dans ses projets parce qu’elle tient à tout faire “selon l’époque” et est un véritable cauchemar pour les essayages de costumes. Malik n’est pas méchant et il est un excellent maquilleur… quand il se décide à bouger. Il est aussi… exubérant. Dans l’univers classique, c’est le genre d’association qui peut être problématique. Quant à Antonin… Isaline claque la porte du frigo à son souvenir. Elle avait chanté une de ses compositions une fois et il l’avait fixée pendant plusieurs minutes sans rien dire. Puis, il avait déchiré la partition en marmonnant quelque chose au sujet d’être inadaptée à la mélodie. Être corrigée, critiquée, conseillée, elle l’accepte, mais on ne l’avait jamais autant insultée de toute sa vie!
Il n’y a rien à gagner à devenir amis avec des gens comme eux. Il y a même beaucoup à perdre.
Machinalement, elle mâchouille l’intérieur de sa joue. C’est ridicule. Elle a passé des années au Conservatoire de musique à mettre en place un système pour maximiser ses chances de sortir du lot. Elle s’est battue pour maintenir ses notes, son image et ses affiliations. Elle a fait les sacrifices nécessaires, pratiqué pendant des heures, courbé l’échine pour obtenir de bons rôles, passer au bon moment pendant les auditions et être jumelée avec d’autres étudiants talentueux. Ce restaurant, ça signifiait potentiellement mettre en danger tout ça pour un caprice de la part d’un vieux vampire qui n’en a rien à foutre de tous ses efforts.
Son regard se tourne vers Angelo, encore assis au salon comme s’il n’était pas en train de mettre à mal des années d’alliances calculées. Puis, la réflexion s’impose : pourquoi Angelo veut-il transformer ce repas informel en rencontre plus large? Quel est le verre d’eau derrière ce besoin? Réponse : il veut rencontrer beaucoup de gens dans un environnement où les méfiances vont s’adoucir avec l’alcool et la détente. Ça, elle le comprend parfaitement. Ses motivations, pas du tout, mais sa famille le fait aussi. Son père est même un expert pour sourire et extirper ce qu’il veut des gens pendant un repas convivial. Elle abandonne ses ingrédients sur l’îlot pour revenir vers lui.
- Angelo… J’ai une idée pour faire en sorte de réunir un maximum de gens. Vous voulez rencontrer les élèves, alors pourquoi ne pas attendre samedi prochain? Je réserverai un restaurant que je connais bien, l’Arsenal. C’est également une distillerie. Le décor est chic, la nourriture est excellente et on peut organiser des événements. Ça permettra d’en faire une soirée avec beaucoup plus de personnes. Celles que vous voulez rencontrer, en plus de celles que vous ne connaissez pas encore et que je pourrais vous présenter. Je connais presque tout le monde. Les groupes ne sont pas énormes. Ça signifierait peut-être… une vingtaine de personnes, peut-être trente.
Le temps de quelques battements de cœur nerveux, il continue de fixer son livre. Puis, il lève les yeux vers elle avec un air satisfait.
- Voilà une réflexion qui prouve que tu es de la famille, Isaline. Fais ça et passe le mot qu’à titre d’hôte, je m’occuperai du couvert et des consommations, cela devrait attirer un grand nombre de jeunes gens ayant des moyens limités. Ils seront les plus à même d’offrir leur reconnaissance.
- D’accord! Et… pour ce soir?
- Nous nous contenterons de ta petite sortie privée, puisque ton plan me satisfait.
Elle ne peut retenir un large sourire et commence immédiatement les préparatifs, le cœur battant la chamade.