Requiem del Sangue

Chapitre 35 : Marguerite Valentina

Par CarnivorousJhen

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Il y avait longtemps qu’Angelo avait sentit l’adrénaline lui traverser les veines. Pas ce souvenir ténu propre à sa condition d’immortel, non, la vraie décharge. La pure et véritable réaction chimique qui accélère le rythme cardiaque, rend la vision plus claire et les gestes plus vifs. C’est le frisson qui dresse les cheveux sur la nuque, les muscles qui se contractent, la respiration qui se bloque. C’est l’inconnu, l’incertitude, l’imprévisible.

La plus belle sensation qu’on puisse rêver de ressentir.

Ses pas le portent, légers et rapides. Le soleil est couché depuis longtemps, ce qui signifie qu’elle doit être entre ces murs et éveillée. Elle est quelque part, proche, attendant peut-être depuis longtemps que leur duel devienne un face à face. L’iris et le musc, le geste précis de l’archet et la menace sous la surface. Tout cela dans une femme aux cheveux dorés et le masque parfait pour infiltrer un Conservatoire de musique.

L’envie de sortir une arme le taraude. Un pistolet ou un couteau, qu’importe. Une simple provocation, un test pour la forcer à réagir à l’improviste, pour la forcer à choisir entre sa couverture et sa sécurité.

Il s’arrête brusquement et porte une main à la poche intérieure de son veston. Les encrages sont encore là, fermes sous ses doigts, tangibles. La clochette qui avertit de l’arrivée des morts. Il l’avait presque oubliée. S’il franchit le périmètre, il perd l’effet de surprise. Elle saura et il y a le risque qu’elle fuit. Pour le laisser encore bredouille sans la possibilité de confirmer son identité? Hors de question!

- Angelo! mais merde, arrête de m’ignorer!

L’éclat de voix l’aspire dans le réel. Isaline tire pour se libérer de sa poigne. Sa poigne. Autour de son poignet. Ah. Exposer la Milliner est le meilleur moyen de provoquer la violoncelliste. Il lâche et la fille recule vivement.

- Ça fait super mal!

Angelo baisse les yeux et constate l’hématome naissant ressemblant à un bracelet pourpre sur la peau pâle.

-Il semble que je me sois laissé quelque peu emporter par l’excitation, glisse-t-il en regardant autour d’eux pour repérer d’éventuels mortels.

- Quelque peu? Ça, c’est quelque peu?

Elle rabat sa manche par-dessus la marque et chasse ses larmes d’un geste colérique. Il roule des yeux et fait un signe à Gustavo de s’approcher.

- Exactement : quelque peu. J’aurais pu casser un os, qui sait?

Il tend un à un les ancrages à son plus vieux serviteur afin de les mettre en sécurité loin des mains indiscrètes. La Milliner fait ce geste irritant : mordre sa lèvre en croisant les bras. 

- Madre de Dios, dois-je m’excuser pour cela aussi? Je tiens la possible identité de celle qui a reçu le mandat de t’assassiner. Tu devrais en être heureuse.

- Ce n’est pas la peine d’être violent pour ça!

- Violent? Milliner, si j’étais violent envers toi, tu ne serais pas debout à me le reprocher. Les humains sont fragiles, c’est un fait. Vous vous brisez pour un rien, mourrez de blessures bénignes et tombez malade au moindre souffle de vent. Vous êtes simplement faibles. Maintenant, suis-moi, parce que je sais qu’une assassin est présente, mais rien ne démontre qu’elle agisse seule.

- Et si je ne veux pas venir et regarder en face la personne qui veut ma mort?

Il la fixe quelques secondes, jaugeant le sérieux de la déclaration. Elle tremble et serre son bras contre sa poitrine. Les pupilles sont dilatées, le souffle court. Elle a peur.

- Tu as peur, cousine. Tu as peur d’une assassin. C’est normal pour une mortelle de réagir ainsi, mais je te rappelle que tu te trouves avec moi.

- Vous aussi, vous êtes un assassin, pas un garde du corps de formation, bégaye-t-elle d’une voix faible. Qu’est-ce qui me dit que vous pourrez l’arrêter si elle m’attaque?

Il s’approche pour envahir son espace. Elle recule, mais il saisit son bras pour la rapprocher à quelques centimètres.

- Je crois qu’il y a méprise : si tu m’empêches de chasser ma proie par caprice, ce n’est pas d’elle que tu devras te méfier. Comme tu le dis si bien, je suis un tueur. Un excellent tueur, ajouterais-je, et ma patience a des limites. Suis-je clair?

Toute couleur quitte les joues de la mortelle et elle hoche la tête brièvement en baissant les yeux. Il la relâche, replace le vêtement froissé et recule d’un pas.

- Bene, ma très chère cousine. Je suis content que nous nous entendions. Je te l’ai dit : tu m’es précieuse vivante afin que je puisse accomplir ma vendetta. Te garder en vie est donc une priorités sur ma liste. Or, si tu m’empêches de chasser, de m’amuser, alors je t’assure que t’enfermer dans ta chambre jusqu’à tes noces ne me dérangera pas. Ne soit pas aussi stupide que ce cher Martin.

Quand elle le regarde de nouveau, il y a une petite étincelle de colère dans ses yeux, mais elle reste coite. Parfait. La colère est un bon carburant pour avancer. Plus que la peur. Cette fois, il fait attention à ne pas la brusquer quand il pose sa main entre ses omoplates pour l’entraîner.

- Obéis et tout se passera sans problème. Je te l’ai dit : ta survie est dans mon intérêt et je protège mes intérêts.

- Charmant.

- Honnête. C’est plus que ce que ce monde t’offrira.

Dès lors qu’elle comprend la teneur purement professionnelle de leur relation, chacun sortira de cette mascarade avec ce qu’il désire. Angelo décide que son silence est suffisant pour le moment et s’assure que les ancrages sont en sécurité avec Gustavo. Le vieux serviteur s’incline et s’éloigne. Se savoir seul est une sensation étrange. La Milliner ne compte pas : elle est une faiblesse franche, puisqu’il doit veiller à sa sécurité. L’absence de sa horde crée un large angle mort dans sa surveillance. Il n’a également pas accès à ses armes ou à du support.

Comme c’est intéressant. La vulnérabilité est si rare ces nuits.

Il délaisse la mortelle lorsqu’il entend la musique. Trop profond pour du violoncelle. De la contrebasse. Naturellement. Son adversaire n’est pas médiocre, bien sûr qu’elle sait jouer de multiples instruments. Quand Isaline l’appelle d’une voix hésitante, il lève la main pour la faire taire et pousse doucement la porte menant à la salle de pratique. À l’intérieur, un petit groupe de jeunes gens forment un demi-cercle, leur attention entièrement portée vers la femme maniant l’archet. Le geste est précis, la pression est parfaite. Il reconnaît l’élégance malgré l’instrument différent. La partition lui est inconnue. Une composition originale? Il l’espère.

- C’est elle? demande Isaline en regardant par-dessus son épaule.

- La violoncelliste qui me glisse entre les doigts depuis des semaines.

Il s’avance doucement, bien que sa présence passe inaperçue. Tous les regards sont concentrés sur sa proie. Même avec ses armes et ses serviteurs, l’attaquer aurait été impossible sans détruire sa couverture. C’est la rencontre idéale, un piège qui ne demande qu’à être déclenché. Puis, elle ouvre les yeux et leurs regards se croisent. Un ralentissement se glisse dans la représentation jusqu’alors parfaite. Angelo sourit doucement. La musique reprend sa perfection surnaturelle alors que deux yeux bleus le suivent lentement à travers la pièce. Il s’amuse à faire les cents pas doucement, gravant dans son esprit le visage de celle qui partage leurs affrontements musicaux. Hawkins ne mentait pas. Elle est de ces femmes dont les traits sont naturellement harmonieux, mais il est évident que son Étreinte s’est produite jeune. Son visage est encore dans l’entre deux entre l’enfance et la maturité. Ses membres sont fins, les hanches aussi. Sa première mort s’est produite avant la fin de la puberté, mais c’était acceptable à l’époque si elle était adolescente pendant la Seconde Guerre mondiale comme le laisse supposer son affiliation à l’atelier Valentina. Le maquillage discret et le tailleur doivent probablement la vieillir, semblable à son habitude de porter des vestons. Ses cheveux blonds sont attachés dans un chignon strict. Les bijoux minimalistes soulignent cette image de dame chic. Tout dans son apparence sert à lui donner cet air de respectabilité qu’on associe à l’héritière d’une riche famille.

La musique meurt doucement et les applaudissements retentissent avec entrain. Angelo glisse ses mains dans ses poches et s’immobilise. C’est parfait. Ils sont de statut semblable, elle a de la ressource et il a un désavantage tactique en jouant en défense. Ça lui convient. Il est plus âgé, plus expérimenté, mais être en position de force n’est jamais intéressant. Trop de certitude, pas assez de danger. Tandis qu’avec son handicap…

- C’est une démonstration réservée aux étudiants en musique.

La voix est un son calme, presque sans vague. Elle dirige son souffle comme si elle en avait une quantité limitée. Ça le laisse presque perplexe. Sa musique est vive, forte, assertive. Sa maîtrise de l’instrument possède une assurance qui témoigne d’heures de répétition. Il comprend la perfection de ses gestes, la grâce de ses pas, le contrôle qu’elle exerce sur les traits de son visage, mais sa voix…

- C’est bien dommage. Un tel talent mériterait d’être entendu dans les plus grandes salles.

Elle lui sourit sans joie, mais il disparaît vite quand elle pose les yeux sur Isaline. Voilà. Sa proie, à quelques pas, un bond tout au plus. Pourtant, il ne détecte aucune colère ou irritation. Elle analyse en silence quelques secondes avant de se tourner vers les étudiants présents : 

- Veuillez m’excuser, je suis indisposée. Je serai présente demain soir à 19h. La lutherie Valentina vous remercie pour votre intérêt.

Angelo sent les regards mécontents, mais il les ignore. Leur opinion n’est pas importante, ce ne sont que des enfants. Quand Isaline fait mine de les suivre, Angelo se tourne vers elle : 

- Reste. Assieds-toi si tu le souhaites, mais ne sors pas.

- Je ne suis pas vraiment à l’aise.

- Ton aise ne m’importe pas, tranche-t-il. Reste sage et nous passerons tous un très bon moment.

Il l’entend soupirer, mais elle obéit. Bien. Son attention retourne complètement vers sa proie. Elle les examine tour à tour, silencieuse, calme. Il devine la vigilance et la tension dans ses gestes sans que cela prenne le dessus. Le professionnalisme est toujours satisfaisant. La lueur de méfiance dans ses yeux bleus aussi.

- Donc! Signora des ateliers Valentina, Angelo Rossellini, enchanté de finalement vous rencontrer.

- Vous êtes un menteur.

Son sourire s'élargit.

- Le suis-je?

- Vous êtes un Giovanni. Ils ne prennent que des membres de leur famille.

- Mon père est Giovanni. Ma mère, Rossellini.

- Les Italiens portent le patronyme, pas le matronyme.

- Mes cartes d’identité vous donneront tort.

- Des pièces d’identité ne signifient rien dans notre monde.

- Mais je suis réellement d’ascendance Rossellini, ce qui n’en fait pas un mensonge.

- Votre définition du mensonge est peu classique.

- Que voulez-vous? J’aime surprendre mes adversaires.

- Le suis-je?

Cette fois, il éclate de rire. Voilà! Quelle merveilleuse soirée !

- Si vous avez un titre de préférence, je ne suis pas contre, chère héritière, susurre-t-il en s’approchant suffisamment pour que son parfum d’iris et de musc lui parvienne.

- Marguerite Valentina.

- Française?

- Italien?

- Mon accent me trahit?

- Tout le monde parle du charmant étudiant italien venu découvrir le Conservatoire où sa cousine étudie.

- Ç’aurait pu être un mensonge.

- Mais l’accent est légitime. Et vous chantez les Ut, pas les Do.

- Ça, c’est mon âge qui me trahit, pas ma nationalité. Quant à vous, je connais votre atelier de réputation, les dispositions de la fondatrice et votre titre d’héritière. Très intéressant.

Cette fois, Marguerite a un petit rire flirtant avec la condescendance. Ça amuse Angelo.

- Vous n’y croyez pas.

- Peut-être que j’aimerais y croire?

- Non. Vous voulez un écho qui vous renvoie à votre génie, monsieur… Rossellini. 

- Je prends la chose comme un compliment.

- Ce serait un compliment si c’était pour vous complimenter. Ce n’est qu’un fait comme la couleur du ciel et le froid de la neige.

Une pointe d’irritation le prend et il prend une inspiration en s’inclinant brièvement.

- Une réponse glaciale, Marguerite.

- Je préfère Valentina.

Il entre dans son espace personnel lentement, sans quitter son regard une seconde. Il en vient presque à espérer qu’elle attaque. Chaque muscle de son corps est tendu à l’extrême. La promesse de violence reste dans le mince espace entre eux. C’est l’équilibre parfait entre le jeu et la menace.

- Qu’il en soit ainsi, Valentina. J’ai hâte à notre prochaine rencontre, mais je dois bientôt partir : ma cousine doit s’impatienter. Peut-être la connaissez-vous? J’ai cru comprendre que votre… maître se souciait de sa santé.

Cette fois, l’immortelle le fusille du regard. Touché. Elle a réagi précisément à la notion de maître. C’est un plaisir de constater qu’il existe une flamme semblable à la sienne en elle. C’est néanmoins le signe que cet affrontement doit atteindre sa résolution pour la soirée.

- Sur ce, je ne vous prendrai pas plus de votre temps, mademoiselle l’héritière.

Il recule sans lui tourner le dos sur quelques pas, puis ils pivotent tous les deux vers leur objectif. Angelo la voit tendre la main vers la contrebasse alors qu’il fait signe à Isaline de se lever. Il ouvre la porte quand la voix de Valentina l’arrête : 

- Monsieur Giovanni.

- Mademoiselle Valentina.

- Considérez ceci comme une politesse de ma part : dès demain soir, nous nous affronterons sur un autre terrain.

Il se tourne vers elle, enchanté.

- C’est ce que j’espérais depuis le début, fiore mio.




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