Requiem del Sangue

Chapitre 36 : Son nom

Par CarnivorousJhen

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Le premier face à face avait fait battre son cœur très longtemps après qu’Angelo s’était retiré. Dans la voiture, l’adrénaline était retombée et il avait senti ses mains trembler, ce qui ne lui était pas arrivé depuis son Étreinte. Sa tête lui tournait, ses jambes lui étaient faibles. Même le rythme de sa respiration lui échappait. Une pensée fugace s’était alors glissée dans son esprit : aurait-il dû être irrité par tant d’audace? Habituellement, il n’aurait pas accepté avec tant de candeur. Il ne croyait pas que, d’ordinaire, il aurait accepté, mais que devient l’ordinaire quand il perd sa constance? 

L’énigme avait flotté sans réponse alors que son regard s'attardait sur l’extérieur. Son reflet lui avait renvoyé l’image d’un homme souriant et revigoré. Le frisson de la chasse et de la joute verbale avait créé une profonde satisfaction, effaçant cette pression si commune qu’il ressentait quand l’ennui le prenait trop longtemps. Même retirer la bague d’humanité lui semblait moins humiliant. Les effets secondaires avaient pourtant été les mêmes : vomissements, sueurs et vertiges dus au cœur qui ralentissaient et alimentaient incorrectement le cerveau.

Pour la première fois de son éternité, Angelo Giovanni trouva dommage de retrouver le silence de son corps mort.

Lentement, il touche son plexus. Rien. Pas de battement de cœur, pas de réflexe de respiration. Que ce silence auquel il est habitué depuis plus de deux siècles et qu’il aime… d’ordinaire. Ses vêtements sentent la sueur, sa sueur, ce qui est dégoûtant. La lumière des néons est exactement la même. La salle de dissection comporte encore les mêmes armoires d’acier et de verre, les mêmes produits, les mêmes outils. Pourquoi a-t-il l’impression que quelque chose a changé? Sa Bête est calme, repue. Il a soif, mais c’est un effet secondaire d’avoir affaibli le Suaire et détérioré la structure du mur de brique plus tôt en journée. Il devrait être en train de penser à chasser, à découper méthodiquement et à récolter le précieux nectar de vie. Il pense pourtant à Valentina.

Tout ce qu’il voit, ce sont deux yeux d’un bleu profond où l’arrogance et le calme se mélangent avec élégance. Tout ce qu’il entend, c’est le murmure étrangement posé qui contraste avec sa musique percutante. En peu de mots, elle avait su diriger l’ambiance de leur échange avec doigté. Ça lui avait plu. Être confronté, se répondre du tac au tac sans hésitation et se séparer sans vraiment savoir qui avait gagné cette rencontre.

- Ah… Une Toréador. Rapidité, émotivité, sens. Ça semble si évident maintenant.

Si elle l’a influencé de cette manière, il était déjà dans un état favorable et n’a pas perçu la manipulation mentale. Intéressant. C’est dans sa nature de profiter du frisson de la chasse après tout. Il doit admettre qu’utiliser cela contre lui est intelligent. Ce genre d’influence mentale lui passe rarement sous le nez, l’habitude des tentatives de manipulation oblige. Il devra la féliciter lors de leur prochaine rencontre.

Satisfait de sa conclusion, Angelo va au salon. La Milliner s’y trouve, un livre en main, mais le corps tendu. Il doit admettre qu’elle dissimule sa colère mieux que les enfants de son âge, mais chaque page tournée avec raideur et sa manière de mordiller l’intérieur de sa joue lui indiquent que la tempête est intérieure. Ça, il peut le respecter. Le contrôle de soi est un élément clé dans leur monde. Il s’assoit dans un fauteuil lui faisant face et étend ses jambes pour les poser sur la table basse.

- Isaline, très chère cousine, pouvons-nous discuter?

- À quel sujet?

Le ton est tranchant, loin de l’admiration enfantine qu’il y détecte habituellement. C’est rafraîchissant. Il sent ses lèvres se soulever. C’est également amusant.

- Quelle impression as-tu eue de la signora Valentina?

Isaline tourne finalement les yeux vers lui.

- Pourquoi? Ce n’était pas suffisant de flirter avec elle pendant dix minutes, vous voulez des commentaires?

- Madre di Dio, cousine, tu devrais apprendre à mieux juger les gens. Ce n’était pas du flirt, c’était une reconnaissance entre deux adversaires. Quelle idée saugrenue, finit-il en chassant le commentaire du revers de la main avec irritation.

- C’est ça… 

- Ma question demeure : que penses-tu d’elle? Sans tes théories douteuses.

- Qu’est-ce que vous voulez savoir?

Ses pieds se posent au sol alors qu’il se penche vers elle et s’appuie sur ses genoux.

- Dois-je systématiquement tout expliquer? Tu étais en face de l’assassin ayant le contrat de t’éliminer. Qu’as-tu fait, sauf t’imaginer de petites histoires inspirées de tes si précieux romans sentimentaux?

Le rouge teint ses joues et le livre accusé est fermé, puis caché entre son flanc et le dossier.

- C’est votre travail de me protéger et de repérer ce genre de choses.

- Mes connaissances en garde rapprochée sont déficientes, mais je me rappelle parfaitement qu’à Venezia, tu as su comment réagir. Ne te cache pas derrière une fausse ignorance, c’est discourtois et réducteur. Ça ne sied pas à quelqu’un de ton rang.

- Je n’ai pas de rang! explose-t-elle en se levant d’un trait. Vous l’avez dit vous-même : je suis une bâtarde! Une moins que rien! Mon propre père a trop honte de mon existence pour me reconnaître officiellement! Alors, respectueusement, Angelo, va te faire foutre!

La dernière phrase est crachée avec hargne. Isaline imite même les petits guillemets pour que “respectueusement” soit clairement compris comme le sarcasme qu’il est. Drôle, mais surtout révélateur. Il y a longtemps que son insécurité est évidente, mais elle internalise, habituellement. Le Giovanni reste de marbre.

- J’ai dit que tu étais une bâtarde, mais pas une moins que rien, réplique-t-il calmement. Ce mot vient de toi.

Et les mots ont un poids, une origine, un fil qu’on peut tendre ou relâcher.

- C’est ce que ça signifie, répond-elle faiblement, alors que son regard le fuit et qu’une légère odeur de sang se fait sentir quand elle enfonce les ongles dans ses paumes.

- Encore une fois, je ne crois pas que nous parlions le même français.

- Ah ah, très drôle. 

La raillerie lui fait hausser un sourcil.

- Milliner, si tu ne veux pas- 

- Arrêtez ça!

- Quoi donc?

- Milliner. Vous m'appelez toujours Milliner.

- Tu es une Milliner.

Angelo écarte les mains en signe d’incompréhension, ce qui relance la fureur de la mortelle.

- Non, je suis une Rousseau. Le nom de famille de ma mère, c’est Rousseau. Vous m’avez appelée Isaline Milliner il n’y a pas si longtemps, comme si c’était toute mon identité!

- L’ai-je fait?

- Vous- Vous le faites exprès! Je peux pas croire que- Je peux pas croire ça!

Elle grogne de frustration en se détournant et en cachant son visage dans ses mains. Angelo patiente, incapable de se défaire de sa perplexité. Il ne l’a jamais appelée ainsi. Non? Si? Il peut être beaucoup de choses moralement regrettables selon des standards humains, mais il respecte les noms et les pronoms quand il les connaît. Quand il interroge Charlotte en silence, elle sursaute et ouvre la bouche avec l’intention de lui expliquer, mais la jeune mortelle comprend la situation quand elle trace le chemin de son regard : 

- Non! C’est à vous de réfléchir! interjecte la jeune femme avant que la morte puisse répondre. Pardon à… à qui est là, mais c’est frustrant d’être prise de haut constamment par quelqu’un incapable de comprendre la base de la décence humaine.

- Je comprends parfaitement-

- Non! Non, vous ne la comprenez pas! Vous êtes capable de la voir, mais comme on lit une note de bas de page. La -je ne sais pas- la considération, avec vous, c’est comme se faire offrir un verre d’eau et se retrouver avec un verre de vodka : ça se ressemble, mais ça brûle et après, on se demande toujours : “Est-ce que c’est vraiment un verre d’eau ou est-ce qu’il va me redonner un fucking verre de vodka en me disant que c’est de l’eau?”

Angelo penche la tête lentement vers le côté en réfléchissant. 

- Je ne me souviens pas t’avoir appelée Isaline Milliner.

- Vous l’avez fait dimanche matin! Dimanche! Ça ne date pas d'un mois, merde!

Le vague souvenir lui revient. Le cri qui avait résonné dans les Terres d’ombre, le tirant de sa torpeur diurne, Charlotte qui finissait de le réveiller en catastrophe et l’effort mental pour rester éveillé et faire taire le son strident. Ça avait été un cri très impressionnant, mais aussi très dérangeant. La conversation n’est pas plus claire dans son esprit. C’est donc possible. Hum…

- Il semblerait que tu aies potentiellement raison, admet-il après sa brève réflexion. J’ai peut-être mélangé les deux dans mon esprit à ce moment.

- Comment ça, peut-être? Vous allez me dire que je mens?

- Au contraire : je ne peux pas me fier à ma mémoire quand je suis réveillé de force.

- Bien sûr : c’est la faute de la fatigue. C’est ça votre excuse? “J’étais fatigué, ce n’est pas ma faute”. La bonne blague! Monsieur je-suis-plus-que-parfait qui n’arrive pas à se souvenir de ce qu’il a fait il y a une semaine!

Plus les mots lui échappent, plus elle s’emporte. Plus elle s’emporte, plus elle perd le contrôle. Plus ça le fatigue.

- Isaline, siffle-t-il en restant parfaitement immobile, surveille tes paroles.

La tension se concentre dans les membres de la mortelle alors qu’elle se tait.

- Merci de cesser de crier. Maintenant, je vais mettre quelque chose au clair : n’assume pas qu’être éveillé de jour est simple pour moi. Sans la bague, c’est un effort de volonté important et certains immortels n’en sont même pas capables. Alors il faudra m’excuser si je n’ai pas été parfaitement lucide pendant cette période.

Un petit bruit frustré, mais résigné échappe à Isaline. Elle continue ses va-et-vient, bras croisés. Ses explications ont fait baisser l’énergie dans la pièce, mais la peur est un acide qui gruge et fragilise la plupart des structures. Finalement, la confiance n’est pas accordée aveuglément, parce qu’Isaline se tourne vers Charlotte encore tout près de lui, devinant la présence sans la voir. D’un mouvement léger de la main, il lui indique de parler en toute liberté. Doucement, elle écarte le capuchon et ses cheveux éternellement humides.

- C’est vrai, Isaline. Tous les vampires que j’ai vus ont ce pro… cette restriction. C’est pour ça que, euh, que je veux dire que…

- Tu peux parler librement, lui dit Angelo en voyant le regard passer rapidement d’Isaline à lui. Tu ne seras pas punie pour dire la vérité. Isaline est assez intelligente pour savoir garder un secret.

La jeune femme se croise les bras, les traits fermés en refusant de le regarder. Au moins, elle ne crie plus. Plus en confiance, Charlotte s’avance vers Isaline : 

- Ce que je veux dire, c’est que les vampires perdent conscience avec le lever du soleil. Vraiment. C’est comme dans les films. Ce n’est pas la première fois que je vois Maître Angelo se réveiller le jour, mais ça a toujours été dans des circonstances graves. Et… Ce n’est pas un mensonge : il s’est effondré dès qu’il est retourné dans la chambre forte. Contre la porte.

- D’accord, c’est assez de détails. Tu peux te retirer, Charlotte.

La silhouette vaporeuse s’efface aussitôt, les laissant seuls dans le salon. La tension est toujours présente, mais semblable à une toile d’araignée qui colle aux cheveux, plus comme le bouillonnement des émotions trop longtemps contenues. Ce serait stupide de remettre de l’huile sur le feu, alors il choisit minutieusement les mots suivants : 

- Ton identité est la tienne et il s’agit d’un sujet que je savais être contentieux. J’ai vu la manière dont Martin t’a traitée à Venezia. Je corrigerai cela, Rousseau.

- Vous vous attendez vraiment à ce que je vous pardonne parce que vous vous excusez sans même le penser?

- S’il suffisait d’une brève excuse et d’une volonté de correction pour régler tous les affronts, j’aurais beaucoup moins de travail. Et puis, ce ne sont pas les remords sincères qui sont importants, c’est la correction du geste. Je ne m’excuse même pas sincèrement auprès des anziani, alors ne retiens pas ton souffle.

- Wow, vous avez vraiment l’air de ne rien en avoir à cirer. Ça vous arrive d’avoir des remords deux secondes?

- Des regrets, certainement, mais pas pour avoir blessé qui que ce soit, seulement parce que les conséquences me sont dommageables ou ennuyantes, sourit-il avec amusement. Des remords? Jamais. Ta colère me laisse indifférent, tes sentiments heurtés également. Cela ne signifie pas que je ne sais pas reconnaître quand un comportement doit être corrigé.

Les sourcils d’Isaline se froncent et une grimace s’affiche brièvement avant qu’elle expire profondément. Elle déteste ses explications. Ça ne le dérange pas. Beaucoup de gens détestent son fonctionnement. Trop honnête pour eux. Il a toujours trouvé drôle d’utiliser l’honnêteté pour déstabiliser, alors ses explications suivent cette intention : 

- Je ne peux pas te soumettre par la force ou te tuer. Tu as démontré que la violence n’est pas une technique de contrôle efficace, ce qui est bien plus admirable que ce cher et décédé Martin. Or, je n’ai pas l’intention de me battre continuellement contre toi alors que j’ai trouvé quelque chose de très divertissant pour occuper mon temps.

- Madame Valentina? Vous trouvez que c’est divertissant qu’elle soit ici pour me tuer? Vraiment? J’aurais cru que vous auriez envie de la tuer rapidement justement pour être certain d’obtenir votre paiement.

- Je ne vois pas pourquoi les deux seraient exclusifs.

Au contraire, que les deux soient liés rend la chose beaucoup plus intéressante! Mais, compte tenu de l’état mental d’Isaline, il vaut probablement mieux ne pas trop s’étendre sur le sujet.

- Parfois, j’ai vraiment envie de vous détester.

- Grand bien te fasse : tu ne seras ni la première ni la dernière. Que cela soit chez les Giovanni, les Milliner ou toute autre famille foulant cette terre et l’au-delà. Je suis un assassin et un nettoyeur, c’est mon métier d’être haï.

Cette fois, Isaline a une petite moue amusée avant de se forcer à reprendre son air contrit. Son admiration maladive la rend favorable à la manipulation émotionnelle. Il n’a même pas besoin de pouvoir surnaturel pour le faire. Mais pas ce soir. Ce soir, il calme le jeu.

- Elle joue ses émotions magnifiquement, déclare soudainement Isaline sans le regarder. C’est comme vous.

- Mi scusi?

- Madame Valentina. Vous vouliez savoir ce que j’en pense. Je suis encore en colère, soit dit en passant. C’est juste que, comment dire, je ne peux pas me battre contre vous. Si on ne coopère pas, c’est ma vie qui est en jeu. Ça, c’est clair.

- Sage réflexion.

- Par pitié, ne recommencez pas avec la condescendance et les moqueries, soupire-t-elle avec lassitude.

- Ce n’est ni de la condescendance ni de la moquerie, Isaline. La détermination et la perspicacité, ça, je peux le respecter. Et depuis quelques minutes, tu fais preuve de beaucoup de détermination et de perspicacité.

D’un mouvement fluide, Angelo se redresse.

- Maintenant, tu m’excuseras, mais j’ai eu une longue journée. J’apprécierais une douche et des vêtements qui ne sentent pas la sueur.

- Vous détestez vraiment être humain.

- Énormément.

- C’est si mal que ça? Partager un bon repas, un verre, ça ne vous manque pas parfois? 

- J’aime contrôler mon corps, c’est tout.




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