Deux ans moins un jour. Et ensuite?
Pour n’importe quelle femme de 26 ans, deux ans moins un jour, c’est une éternité. C’est plus que la moitié d’un programme scolaire moyen, c’est un coup de foudre, un déménagement,… C’est une remise en question qui se termine chez le psy ou la reconsidération de sa famille… C’est beaucoup de temps.
Pour moi, deux ans moins un jour, c’est le temps que j’ai passé en prison.
Et après? Qu’est-ce qui doit m’arriver?
Quand la gardienne me remet le sac aseptisé qui contient mes quelques affaires, à la sortie de l’établissement carcéral, j’ai de la difficulté à me mettre en action, confuse. La scène doit avoir quelque chose de comique, car elle laisse échapper un rire qui sonne drôlement bien à mes oreilles. Je la dépasse d’une bonne tête et j’ai au moins deux fois sa masse musculaire, mais de nous deux, je suis celle qui semble la plus petite. Elle me dit doucement :
J’acquiesce en tentant de trouver un peu de courage. Ce même courage qui, quelques années auparavant, m’habitait lorsque j’embarquais sur un ring. Affronter un homme aussi grand et gros que moi devant une foule, je sais faire. Mais affronter la liberté…
Cette gardienne est géniale. Elle réussit à me décrocher l’ombre d’un sourire, malgré l’angoisse qui me travaille au corps.
J’aurais aimé lui faire un câlin avant de partir, mais le décorum professionnel et sa position d’autorité donneraient un drôle de goût à un geste si simple.
Alors je lui sers un sourire courageux avant de sortir sous la pluie battante. L’espace d’un moment, j’ai l’impression de suffoquer : il y a trop d’air, d’espace, de sons, trop de tout. Pas question de me laisser faiblir. La liste de choses à faire est longue, très longue, pour une ex-détenue.
Contrairement à d’autres, personne ne m’attend dehors. Pas de mari, pas de parent ou d’enfant. Cette solitude me fait un peu mal ; j’aurais aimé que quelqu’un soit là. Pas nécessairement à temps plein et pour partager ma vie, mais seulement pour dix minutes, le temps d’accuser ce choc. Être présent malgré mes défauts et mes erreurs…
Mais il n’y a personne.
Alors, il faut marcher seule sous cette pluie battante.
Je pourrais prendre l’autobus, mais ça implique de quêter de l’argent à des inconnus. Je n’ai qu’une carte de débit et aucun commerce n’est situé près de la prison. De toute façon, j’ai du ménage à faire dans mes pensées. J’ai toujours mieux réfléchi en faisant de l’activité physique, et j’estime que j’en ai pour deux bonnes heures de marche.
L’activité physique soutenue ne m’a jamais fait peur.
Il y a trois ans, je boxais en catégorie mixte. Poids lourd féminin contre des poids moyens masculins. J’aimais tellement ça : tenir tête, faire de la stratégie, déterminer les prochains coups, résister à ceux de l’adversaire… C’était ma raison de me lever le matin. Sept matchs, aucune défaite.
Mais mon père est revenu dans ma vie.
Il a toujours eu une longueur d’avance sur les autres, mon père. Il est plus malin, plus orgueilleux, plus organisé. Bel homme, avec un beau discours, il charme quiconque il désire. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu quelqu’un lui résister.
La seule fois où, petite, j'ai vu mon père perdre son sourire, ça a littéralement chamboulé ma vie si fort que je suis revenue à moi à l'hôpital. Sans personne pour répondre à mes questions, pour me rassurer, pour m’expliquer.
J’étais seule, comme cet après-midi.
Une voiture passe à côté de moi : elle ne fait pas de détour spécial et m’éclabousse. Je n’ose pas m’en offusquer : ce n’est pas nécessairement quelqu’un de mal intentionné. Ce serait facile de m’indigner, mais de toute façon, ce n’est pas comme s’il ajoutait de l’eau.
Mes pas me mènent jusqu’à l’abri d'autobus dont me parlait Marlène où un homme me demande la charité. Il a, lui aussi, un sac aseptisé rempli de quelques objets. Je lui offre un sourire désolé avant de poursuivre mon chemin. Derrière moi, il m’insulte. C’est le lot des gens qui n’ont plus rien à perdre : ils n’ont plus que les paroles pour tenter d’avoir une réaction.
Après quelques minutes de marche, la pluie se calme un peu. Timidement, quelques maisons et de menus immeubles commencent à devenir un peu plus nombreux sur mon trajet. Un chien dans une cour fermée, vient à ma rencontre. Je ne m’y connais pas en chien ; à peine les races les plus populaires, mais c’est tout. Celui-là, il est de la race “contente de me voir même s’il ne me connaît pas”, avec de beaux yeux bruns qui pétillent et une odeur de chien mouillé. “Salut, Toutou. T’as une belle journée?” À la vue de son attitude, ce doit être le plus beau jour de toute sa vie, comme tous les jours, d’ailleurs. Derrière le rideau de la maison qui la cache à peine, sa propriétaire guette la scène. Cette femme doit surement voir passer plus d’un détenu devant sa maison. Autant ne pas l’effrayer.
La vitrine d’un magasin me montre mon reflet : ce que j’y vois me déplaît. J’ai toujours préféré la mode gothique : inclusive, pour tous types de corps ou de genre. En ce moment, avec un jeans, un T-shirt, une paire de baskets et un manteau de cuir plutôt court, je ne me ressemble pas. Pas que l’image ait une quelconque importance, mais tant qu’à pouvoir choisir, autant que mes vêtements disent quelque chose. Ces vêtements sont ceux que je portais, lors de mon arrestation, pas ceux que j’ai choisis.
Je reprends ma marche. Mon estomac se noue lorsque je pense à mon petit appartement : est-ce que j’ai encore un toit sur la tête? J’ai tenté d’appeler monsieur Dubé, mon propriétaire, à plusieurs reprises, mais il me semblait très confus au téléphone. Dormir à la belle étoile, ce n'est pas mon truc, et les refuges pour les personnes sans abri débordent. Est-ce que j’ai un plan B?
Les paroles de Marlène me reviennent : “Une minute à la fois. Puis une heure, puis une journée. "
Le souvenir de ma rencontre avec monsieur Dubé, mon propriétaire, me revient.
Il m’a été présenté comme étant le coach de Clarisse, une jeune femme qui m’a prise sur le pouce à dix-huit ans. À l’époque, il tenait à lui seul un centre communautaire sportif où il y avait un programme de boxe pour les jeunes paumés. Le centre sportif était grand, avec une pancarte qui montrait la photo d’un boxeur en garde haute qui défiait du regard.
Monsieur Dubé m’offrit le job de concierge pour me dépanner et mit à ma disposition ce qu’il appelait son “petit taudis”, un petit logement qui venait de se libérer dans un demi-sous-sol. Pour moi, c’était de l’or.
Je ne veux aller nulle part ailleurs. C’est là que je veux dormir, cette nuit. Mais si ma voisine et mon propriétaire ont peur de moi, je vais devoir me faire une raison.
La maison reconvertie en petit immeuble pointe le bout de son nez dans mon champ de vision. Nous sommes en fin d’après-midi. Je pensais que mes jambes feraient un peu plus mal après deux heures de marche, mais je suis beaucoup moins épuisée que prévu. Le sentiment d’être revenue chez-moi me prend.
Mais est-ce encore chez moi?
Il n’y a qu’une façon de le savoir.