Gambit Tome 1
Je monte à l’étage, là où vit monsieur Dubé. Après trois coups, il met une bonne minute avant d’ouvrir. Son dos s’est arrondie, plusieurs rides se sont ajoutées à ses yeux et sa chemise est un peu sale. Sauf erreur de ma part, son état physique s’est dégradé. Est-ce qu’il faut sourire ou rester stoïque, dans ce genre de situation?
Il évalue également mon visage pendant quelques secondes de ses prunelles sombres ornées de cataractes. lui et moi avons l’air de deux boxeurs qui se toisent mutuellement avant un combat, déterminant la bonne manière d'aborder l’autre.
Il n’hésite pas à donner le premier coup :
- T’en as mis, du temps. fait-il d’une voix tremblante. C’est quoi, t’es revenue à pied?
Une hésitation me prend avant de répondre :
- Bien sûr. C’est du cardio non négligeable.
- Bullshit. Toi, marcher, ça fait pu rien. Faut que tu coures.
Il me fait signe d’entrer et referme la porte derrière moi d’un geste sec. C’est surprenant à quel point il me paraît moins confus qu’au téléphone. Mais ce qu’il a prit en âge est impressionnant.
Lentement et en s’appuyant sur la table et les chaises, il retourne à son fauteuil brun près de sa télé. L’état de son propre appartement est moyen : la vaisselle n'a pas été faite depuis un bon moment et, en enlevant mes souliers, je sens mes chaussettes qui collent à certains endroits. Mais la table est utilisable et il n’y a pas de mauvaises odeurs.
Une fois assis, il prend une canne dont j’ignorais l’existence et donne quelques coups sur le plancher. Sous lui, c’est l’appartement de ma voisine, Céline, une mère célibataire avec un petit garçon.
Monsieur Dubé me toise en attendant que la prévenue ne monte. Il maugrée, plus pour lui qu’à mon attention : “Au moins, elle s’est entraînée… » Je me sens tellement mal à l’aise que les questions restent coincées dans ma gorge, et le temps me paraît long. Très long. En ce moment, mon sentiment est probablement très proche de celui d’une gamine qui a fait un mauvais coup.
Quand elle arrive, les bras chargés de compote de pommes et d’une tablette numérique, Céline demande à un enfant de quatre ou cinq ans derrière elle :
- Tu joues à ton jeu, tu manges ta collation et tu restes tranquille. OK?
Le petit entre et acquiesce joyeusement. Déchargée, ma voisine me dévisage un peu, comme si elle était en processus de décider si je suis un danger ou non. Semble-t-il que non, puisqu’elle traverse la pièce et pour me faire une accolade. D’abord surprise, je lui rends volontiers tandis qu’elle me demande :
- Ils ne t’ont pas trop maganée?
- Non. Je n’ai pas eu de problème du tout.
- Hey je suis désolée de ne pas être allée te voir, ma Jess. Avec le p’tit et monsieur Dubé, je savais pu où donner de la tête.
- Quoi? s’exclame le vieil homme avec ironie. Qu’est-ce qu’il a, monsieur Dubé?
- Oh, vous, ça suffit, faîtes pas votre dur à cuir ! le gronde Céline. La date de ta sortie de prison est sur le calendrier de sa cuisine depuis qu’il l’a su.
Mais monsieur Dubé n’est pas d’une génération qui aime à présenter explicitement ses émotions, alors il grogne et regarde la télé dans une tentative de nous ignorer. Pour ma part, mon émotion est visible. Je demande à Céline, en mentionnant le petit du menton :
- Vous deux, ça va bien?
- Oui ! Oui, et ça va aller beaucoup mieux avec toi qui est de retour. Je t’avoue que j’avais une petite crainte…
Le père du petit est un homme capable d’un niveau de violence assez élevé. Quand Céline a pris l’appartement, cet imbécile est venu tenter de lui faire peur et je suis intervenue. Étant plus grande et grosse que lui et sachant me battre, ça l’a dissuadé de recommencer.
Monsieur Dubé soupire et ferme la télé, visiblement agacé :
- Là minute. Je n’ai jamais dit que tu pouvais reprendre ton appartement. On va mettre les points sur les “i” et les barres sur les “t”.
Je ne dis rien, fébrile et prête à dire “oui” à tout ce qu’il va me demander. En ce moment, il tient ma vie entre ses mains, et je sais qu’il le sait. Je sais aussi que je peux avoir confiance en son bon jugement : il me l’a prouvé à maintes reprises par le passé. Et je ne veux vraiment pas perdre mon petit taudis.
Debout près de lui, la tête un peu basse, j’attends d’entendre ce qu’il a à dire.
- Il va y avoir trois règles à respecter. Tu ne me trouveras pas drôle, mais c’est pas vrai que j’vais gaspiller mon énergie à grossir ton bon à rien d’père. À toi de voir si tu veux les respecter ou pas, pis si tu y déroges, c’est fini, tu pars, Jessie. Règle une - Paul Fiset ou ses boys sont pu les bienvenus dans le bloc. Jamais. Règle deux - tu reprends ton entraînement re-li-gieu-s’ment. Tu ne sautes pas une maudite journée. Pas une. Règle trois…
Il fait un trois avec ses doigts et s’arrête en se mordant les lèvres. On pourrait croire qu’il fait ça pour être théâtral, mais sa gorge est littéralement nouée pendant quelques secondes. Céline l’incite silencieusement à parler d’un mouvement de la tête. Il hésite, ce qui me fait me demander qu’est-ce qui peut bien se passer de si grave. Il continue :
- Règle trois - on efface ta dette de loyer au complet, mais tu t’occupes de moi.
Un silence s’impose quelques secondes, tandis qu’il tente de s’accrocher à sa fierté bafouée. Céline explique :
- Toute seule, je n’y arrive pas. J’ai besoin de quelqu’un avec une voiture pour faire son épicerie, ses commissions, l’accompagner à ses rendez-vous médicaux et le surveiller…
- Mais oui, mais si je ne paye pas ma dette d’argent, c’est des fonds de moins pour les soins…
- Ce qui est dit est dit. tranche, monsieur Dubé. J’ai deux bonnes locataires, qui ont presque toujours été droites dans leurs bottes et qui veulent m’aider, on ne va pas commencer à se nuire entre nous.
Je lance un regard de désapprobation à son endroit : n’importe qui prendrait ça comme un cadeau. Personnellement, surtout sachant qu’il s’agit d’un montant qui avoisine les 15 000 $, je ne peux pas juste accepter.
- Monsieur Dubé, j’ai travaillé, en prison. J’ai un peu de sous de côté, je peux au moins vous en redonner une partie…
- Ce qui est dit est dit, tête de mule ! s’exclame-t-il. Toi, t’as aucune idée de c’est quoi, être vieux et inutile. J’ai pas envie d’aller dans un mouroir du gouvernement avec d’autres vieux timbrés qui se pissent et se chient dessus et de me coucher à 19h. C’est ma vie à moi, merde. Et j’ai décidé qu’elle va se finir ici, dans ma maison. Pour ça, j’ai besoin de monde fiable qui ne me laissera pas tomber. Ou qui ne retourneront pas en prison à cause de leur crétin d’père enfoiré de mes deux. C’est à prendre ou à laisser.
Un soupir m’échappe et ma tête se relève un peu vers lui. Il donne une réponse à cette question que je me pose depuis maintenant des heures : “Et ensuite?”. Hey bien voilà. Ensuite, on prend soin de monsieur Dubé.
- Vous savez que je prendrais soin de vous même si je vous redonne votre argent, monsieur Dubé.
- Qu’est-ce que tu veux que je foute avec 15 000$, Jessie? Aller dans le Sud et faire une diarrhée dans la mer? Dîner avec du caviar en purée et une couche? Non non non. Je suis un gars du quartier, et c’est ici que je veux être. C’est ici, ma vie. Mais que l’escalier soit déneigé et déglacé à chaque tempête de l'hiver, et pas une cochonnerie dans votre couloir à toutes les deux.
Encore un hochement de tête. Il gagne pour l’instant, mais je saurai bien lui rembourser cette somme d’une façon ou d’une autre. Monsieur Dubé ajoute :
- Ah, pis une quatrième règle : tu vas te grouiller les fesses et faire partie du CA du centre sportif pour représenter mes intérêts. J’ai prévenu le conseil d’administration que tu vas te pointer pour t’entraîner demain matin. Fabrice Poulin va tout t’expliquer les rouages et tout.
Il lève un doigt vers moi en guise d’avertissement :
- Demain matin sans faute, Jessie.
- Oui monsieur Dubé.
- La boxe t’a tenue loin des mauvais plis, faque tu vas boxer, ma fille.
Voilà, ce que ferait un vrai père. Pas l’inverse.
Des larmes de soulagement et de gratitude m’échappent bien malgré moi, ce qui l'émeut. Céline a un sourire douloureux. Monsieur Dubé soupire, la gorge un peu serrée :
- Maintenant, sortez de chez moi, que j’aille me coucher. Vous voyez ben que j’suis vieux.
Tandis que nous nous dirigeons vers la sortie, il prend sa canne, cette fois, pour se lever. Je mentionne l’objet du menton :
- C’est pour les voleurs? je lui demande.
- Ils ont décidé que je suis moins dangereux si je suis armé, figure-toi. Comme Chuck Norris. Elle est en bois, en plus. T’avises pas de me la piquer !
Sa réplique m’arrache un petit rire. Une fois à l’extérieur, nous descendons quelques marches de pierre qui donnent sur une porte, puis sur couloir, là où nos portes d’appartement nous attendent. Céline dit:
- J’espère que tu ne m’en voudras pas : j’ai fait le ménage quand tu as été incarcérée. J’ai jeté la nourriture, débranché les électros, fermé l’eau des toilettes…
- Hey merci. Sérieux, Céline…
- Mais non, t’aurais fait pareil ! Si tu as besoin de quelque chose, viens cogner. C’est bon, de te ravoir. Là, on est en sécurité.
Ses paroles me touchent profondément, et elle ferme sa porte.
À mon tour d’entrer chez moi.