Gambit Tome 1

Chapitre 2 : La vie d’adulte

Par LaVerdure

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Je monte à l’étage, là où vit monsieur Dubé. Après trois coups,  il met une bonne minute avant d’ouvrir. Son dos s’est arrondie, plusieurs rides se sont ajoutées à ses yeux et sa chemise est un peu sale. Sauf erreur de ma part, son état physique s’est dégradé. Est-ce qu’il faut sourire ou rester stoïque, dans ce genre de situation? 


Il évalue également mon visage pendant quelques secondes de ses prunelles sombres ornées de cataractes. lui et moi avons l’air de deux boxeurs qui se toisent mutuellement avant un combat, déterminant la bonne manière d'aborder l’autre. 


Il n’hésite pas à donner le premier coup :



 Une hésitation me prend avant de répondre : 



Il me fait signe d’entrer et referme la porte derrière moi d’un geste sec. C’est surprenant à quel point il me paraît moins confus qu’au téléphone. Mais ce qu’il a prit en âge est impressionnant. 


Lentement et en s’appuyant sur la table et les chaises, il retourne à son fauteuil brun près de sa télé. L’état de son propre appartement est moyen : la vaisselle n'a pas été faite depuis un bon moment et, en enlevant mes souliers, je sens mes chaussettes qui collent à certains endroits. Mais la table est utilisable et il n’y a pas de mauvaises odeurs. 


Une fois assis, il prend une canne dont j’ignorais l’existence et donne quelques coups sur le plancher. Sous lui, c’est l’appartement de ma voisine, Céline, une mère célibataire avec un petit garçon. 


Monsieur Dubé me toise en attendant que la prévenue ne monte. Il maugrée, plus pour lui qu’à mon attention : “Au moins, elle s’est entraînée… » Je me sens tellement mal à l’aise que les  questions restent coincées dans ma gorge, et le temps me paraît long. Très long. En ce moment, mon sentiment est probablement très proche de celui d’une gamine qui a fait un mauvais coup. 


Quand elle arrive, les bras chargés de compote de pommes et d’une tablette numérique, Céline demande à un enfant de quatre ou cinq ans derrière elle : 



Le petit entre et acquiesce joyeusement. Déchargée, ma voisine me dévisage un peu, comme si elle était en processus de décider si je suis un danger ou non. Semble-t-il que non, puisqu’elle traverse la pièce et pour me faire une accolade. D’abord surprise, je lui rends volontiers tandis qu’elle me demande : 



Mais monsieur Dubé n’est pas d’une génération qui aime à présenter explicitement ses émotions, alors il grogne et regarde la télé dans une tentative de nous ignorer. Pour ma part, mon émotion est visible. Je demande à Céline, en mentionnant le petit du menton : 



Le père du petit est un homme capable d’un niveau de violence assez élevé. Quand Céline a pris l’appartement, cet imbécile est venu tenter de lui faire peur et je suis intervenue. Étant plus grande et grosse que lui et sachant me battre, ça l’a dissuadé de recommencer. 


Monsieur Dubé soupire et ferme la télé, visiblement agacé : 



Je ne dis rien, fébrile et prête à dire “oui” à tout ce qu’il va me demander. En ce moment, il tient ma vie entre ses mains, et je sais qu’il le sait. Je sais aussi que je peux avoir confiance en son bon jugement : il me l’a prouvé à maintes reprises par le passé. Et je ne veux vraiment pas perdre mon petit taudis. 


Debout près de lui, la tête un peu basse, j’attends d’entendre ce qu’il a à dire. 



Il fait un trois avec ses doigts et s’arrête en se mordant les lèvres. On pourrait croire qu’il fait ça pour être théâtral, mais sa gorge est littéralement nouée pendant quelques secondes. Céline l’incite silencieusement à parler d’un mouvement de la tête. Il hésite, ce qui me fait me demander qu’est-ce qui peut bien se passer de si grave. Il continue : 



Un silence s’impose quelques secondes, tandis qu’il tente de s’accrocher à sa fierté bafouée. Céline explique : 



Je lance un regard de désapprobation à son endroit : n’importe qui prendrait ça comme un cadeau. Personnellement, surtout sachant qu’il s’agit d’un montant qui avoisine les 15 000 $, je ne peux pas juste accepter.



Un soupir m’échappe et ma tête se relève un peu vers lui. Il donne une réponse à cette question que je me pose depuis maintenant des heures : “Et ensuite?”. Hey bien voilà. Ensuite, on prend soin de monsieur Dubé. 



Encore un hochement de tête. Il gagne pour l’instant, mais je saurai bien lui rembourser cette somme d’une façon ou d’une autre. Monsieur Dubé ajoute : 



Il lève un doigt vers moi en guise d’avertissement :



Voilà, ce que ferait un vrai père. Pas l’inverse. 


Des larmes de soulagement et de gratitude m’échappent bien malgré moi, ce qui l'émeut. Céline a un sourire douloureux. Monsieur Dubé soupire, la gorge un peu serrée : 



Tandis que nous nous dirigeons vers la sortie, il prend sa canne, cette fois, pour se lever. Je mentionne l’objet du menton : 



Sa réplique m’arrache un petit rire. Une fois à l’extérieur, nous descendons quelques marches de pierre qui donnent sur une porte, puis sur couloir, là où nos portes d’appartement nous attendent. Céline dit: 



Ses paroles me touchent profondément, et elle ferme sa porte. 



À mon tour d’entrer chez moi.






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