Gambit Tome 1

Chapitre 4 : Ne pas trébucher

Par LaVerdure

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Le lendemain matin, le réveil est plus difficile qu'escompté. J'ai mal partout. Absolument partout. En me traînant difficilement vers la douche, le miroir me renvoie l'image de mon visage tuméfié et coupé par endroit. J'ai un sourire qui me fait mal, ce qui me fait rire, ce qui me fait encore plus mal. Par chance, mes dents sont solides et mon nez n'a pas encore été fracturé : je me protège bien la tête, en général. Une commotion cérébrale est vite arrivée, dans ce genre de carrière.


Tandis que l'eau fraîche coule sur mon corps endolori, des brides du combat de la veille me reviennent. Les coups portés, les esquives... Maintenant que j'y repense, Clarisse a raison : c'est vrai qu'il était particulièrement endurant. Son nom ne m'a pas marqué outre mesure: je serais un bien mauvais témoin dans un processus judiciaire. Mais il faisait 1.92 mètre, 158 livres, cheveux blonds avec une jolie petite barbe et il parlait anglais. Et son crochet du gauche était mauvais. C'est ce qui m'a donné une chance, pendant le combat.


Je ressors de la douche et m'habille douloureusement. Un shake plus tard, les nouvelles défilent sur mon nouveau cellulaire techno, vendu par un jeune homme franc et intelligent qui m'a bien conseillé, même s'il n'était pas vraiment un vendeur. "Je suis technicien, en fait ! avait-il dit. Mais justement : je peux vous pointer les modèles qui n'ont presque jamais de problème !" Il était charmant.


Un petit grognement mitigé m'échappe devant les journaux sportifs : "Une ex-détenue repentante remercie les geôliers de l'avoir ramenée sur le droit chemin". Bon. Au moins, les gardiennes et gardiens se sentiront impliqués dans cette victoire, même si je déteste le mot "geôliers". Ça sonne clairement médiéval. Quoique ça pourrait être pire...


Trois grands coups forts et deux plus discrets sont faits sur ma porte. Immédiatement, l'adrénaline monte d'un cran. Je fixe la porte en retenant mon souffle et le temps se fige : c'est un code secret, connu d'une seule personne.


C'est mon père.


La colère monte immédiatement et l'effort titanesque nécessaire que je dois déployer pour la gérer me surprend moi-même. Tranquillement, je me lève en tentant de maîtriser mon rythme cardiaque et le tremblement de mes mains. Le temps de me rendre à la porte, je me rappelle mentalement les consignes du psychologue de la prison :


"1- Ne pas lui donner le contrôle de la situation ou de mes émotions.

2- Établir des limites claires et réalistes.

3- Le tenir loin de moi.

4- Aller chercher du soutien en cas de besoin."


Mon père est un grand malade mental, manipulateur, un criminel qui n'hésite pas à tuer ou asservir pour arriver à ses fins. Peu importe ce qu'il va me demander, je dois garder ça à l'esprit et ne surtout pas accepter de faire ce qu'il me demande.


Après une grande inspiration, j'ouvre la porte.


La première chose que je vois, c'est son sourire. Son si beau sourire. Ensuite, ce sont ses yeux qui pétillent de joie tandis qu'il regarde les coupures sur mon visage, puis les ridules en pattes d'oie qui se creusent sur son visage qui ne vieillit pas.


Sa voix, à elle seule, provoque une décharge d'hormone de joie dans mon cerveau.


Le voilà, mon vrai combat.


Mentalement, je repasse la liste des consignes, encore. Cette fois-ci, je me redresse dans l'encadré de ma porte et mes bras lui empêchent tout passage possible.



- Qu'est-ce que tu veux?



Ma position et mon attitude semblent le surprendre. Il fait exprès de se dandiner d'un pied à l'autre pour créer une image de malaise, mais son dos qui reste droit m'indique que c'est un subterfuge. L'image qu'il projette, il la contrôle parfaitement. Il n'y a qu'avec moi qu'il pourrait feindre une telle vulnérabilité sans s'humilier et il le sait.


Pour lui, je suis l'égale d'un bras ou d'une jambe. Tout ce qu'il peut faire pour me ramener à lui, il le fera, car je lui appartiens. La première chose que tentent les gens comme lui pour ramener leurs cibles à eux, c'est la séduction. C'est ce qu'il a fait la première fois, lorsqu'il est arrivé le jour de ma fête avec des fleurs et du chocolat, après dix-sept ans d'absence, et je suis tombée dans le panneau. Ce matin, en se dandinant de la sorte, il veut me donner envie d'être sa sauveuse.


Mais ça n'arrivera pas.



- Je venais voir comment tu vas, ma belle... Tu as fait un beau combat, je suis fier de toi !



Je ne réponds pas, ni ne réagit en surface. Pourtant, en mon fort intérieur, je vis une tempête difficile à accuser.


Devant cet apparent échec, il continue:



- Écoute... Je suis désolé pour Maître Bérubé. Il m'a bien eu ce salop, je lui faisais confiance pour te défendre comme il faut. Il m'a dit qu'il t'avait fait de la peine. Il a été puni pour ça.



Je reste silencieuse : je ne peux rien répondre à ça sans lui donner du pouvoir, mieux vaut garder le silence. Il se dandine encore d'un pied à l'autre :



- Jessie, ma princesse...

- Écoute papa.



Étonnamment, ma voix n'est pas tremblotante, mais bien résolue. Alors je dis ces paroles que j'ai répété et répété pendant deux ans moins un jour en me regardant dans le miroir :



- Je t'aime, et tu es important pour moi. Mais notre relation est nocive. Quand nous sommes ensemble, je fais des conneries. J'ai besoin de garder une distance.



Je crois que mon psy serait fier de moi. Mon père, lui, ne l'est visiblement pas. Son visage se transforme, au fur et à mesure de mes paroles : ses sourcils se froncent, son regard s'assombrit. Sa respiration s'accélère, ses poings se referment plus fortement sur ces pauvres fleurs qui n'ont rien demandé dans sa main... Le voilà, l'homme qui a pris la vie de ma mère. Le vrai Paul Fiset. Celui qui ne sourit pas et qui se fait surnommer "Le Flot".


Il dit d'une voix très calme et maîtrisée :



- P'tite criss d'ingrate. Après tout ce que j'ai fait pour toi? T'es ma chaire, mon sang. T'as pas le droit de me rejeter. C'est moi qui ai payé ton avocat, Jessie Fiset.



Ses paroles me font mal, mais je reste dans l'encadré. Il poursuit, avec une étincelle de joie au travers son indignation lorsqu'il perçoit ma douleur:



- Et les frais d'entrepôt de ta taule froissée? Qui a payé ça? C'est moi, Jessie. C'est moi, les p'tites criss de robes, les p'tits souliers, le pain sur ta table. L'argent que je t'ai donné quand on s'est retrouvé! Je t'ai payé plus cher que tous mes Boys réunis pour des jobines qui ne valaient rien juste pour te faire travailler un peu! Parce que t'es pas capable d'avoir un vrai travail qui n'implique pas que tu sois défigurée! Tu traînes dans la rue, moi je te relève, pis tu me remercies comme ça?



Je ne m'en suis pas rendu compte, mais c'est une rivière qui roule maintenant sur mon visage au fur et à mesure de ses paroles. Cette douleur me fait tenir à l'encadrement de ma porte : il n'est pas question de lâcher prise.


Je ne bronche pas malgré tout. Lui non plus.


En fait, il s'approche ; allons-nous en venir aux mains? Il plante son regard dans le mien. Je sens quelque chose se passer et il va ajouter quelque chose quand la porte de l'appartement de Céline s'ouvre. J'entends ma voisine dire voix forte :



- Hey! C'est quoi tout ça? On est en live sur les réseaux sociaux!



Le visage de mon père change un peu : l'idée d'être ainsi immortalisé sur vidéo le dérange, et il est trop émotif pour ajuster la situation à son avantage. Mon refus le bouleverse, sous son apparent calme glacial.


Il laisse tomber les fleurs au sol et fait volteface. En passant devant Céline, qui tient son cellulaire comme une bible face à un démon, il lui fait une grimace, puis ressort du couloir comme une furie.


Lorsque la porte du couloir se referme, je me laisse glisser contre l'encadrement. Des tremblements incontrôlables me secouent, et l'épuisement qui me gagne est pire que celui de mon dernier combat. Céline s'approche rapidement et me frictionne le bras :



- Hey... Il est parti, t'es correcte. T'as réussi, Jess.

- Il frappe fort avec ses mots.

- J'ai entendu ça. Une chance, les murs sont en carton.



Une tentative ratée de sourire me fait grimacer. Je prends mon cellulaire et Céline me demande:



- Tu vas appeler la police?

- Non. Le procureur. Il est déjà sur son cas.

- Excellent. Je reste avec toi.



Un appel suffit. Une vingtaine de minutes plus tard, assise à ma table de cuisine, maître Leblanc entre chez moi. Je lève un regard rougi par les larmes vers lui. Ce n'est pas normal, que mon père ait autant d'influence sur moi...



- Qu'est-ce qu'il voulait?



Il pose cette question sur un ton qui exprime son malaise et sa colère. Je lui rapporte notre conversation dans les moindres détails. Au fur et à mesure, il s'assombrit, soupire et déclare :



- T'as bien fait. Là, j'vais faire placer des voitures pour surveiller un peu pendant quelques semaines. Sois pas surprise de voir plus de polices.



Mes mains tremblent encore un peu. Il pourrait être dangereux si, effectivement, il se sent assez blessé. Maître Leblanc ajoute :



- Je te jure qu'il va devoir me passer sur le corps avant de te faire plus de mal. C'est compris? 





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