Gambit Tome 1

Chapitre 7 : Ferguson

Par LaVerdure

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Le lendemain, Clarisse et moi sommes au centre sportif. Nous profitons de l'absence de client pour visionner, grâce au projecteur, cette espèce de soubresaut que fait Ferguson juste avant ses coups fatals.



- C’est de l’adrénaline, tu crois? me demande-t-elle

- Aucune espèce d’idée. Va falloir garder ça à l'œil. Mais regarde, juste avant, il fait danser ses adversaires… Il impose une espèce de chorégraphie avec son jeu de jambes.



Tout le troisième round du combat est repassé méticuleusement, et Clarisse remarque la même chose que moi : les mouvements de pieds, d’épaules, les coups portés juste avant, puis nous passons au troisième round du combat précédent, puis de l’autre… C'est toujours la même chorégraphie. Clarisse se tape dans les mains :



- On l’a. Chaque boxeur ou boxeuse qu’il a affronté, vous avez tous un point commun, et c’est de boxer à la loyale. Il vous impose son rythme et il sait comment aller chercher cette brèche. Va falloir être plus agressif : démolir son rythme, lui imposer le tient et esquiver tout ce que tu peux. Ce gars ne doit pas être capable de te toucher au troisième round. Good job! Comment t’as vu ça?



Clarisse ne sait pas que je fréquente le Local. Ce n’est pas le genre de chose que j’ai envie de partager avec elle, du moins pour l’instant. Une demi-vérité fera l’affaire:



- Un ami a réussi un truc et a dit que c’était le momentum. Mes idées se sont alignées…

- Beau bouleau. Il reste deux semaines : on sait sur quoi travailler. Bordel, c’est pas trop tôt !



Et ces deux semaines, je les transpire, je les rage, je les mange et je les suffoque. Chaque matin, l’image de Carl Ferguson, que j’ai collé dans un coin de mon miroir, me regarde dans les yeux. Je me tape des œufs, des shakes, des heures à la corde ou à la course. En entraînement, Clarisse multiplie les coups traites, me fait pousser dans les cordes. Mon père n’existe plus, ma mère n’existe plus, ni monsieur Dubé, ni Céline, ni les masques.


Il n’existe que ce combat.


La veille, Cassandra regarde mes muscles avec des yeux ronds. Ce sont les derniers réglages de mon top et de mon short. Bien sûr, il faut aussi prévoir un ensemble de rechange, au cas où le premier aurait un pépin. Mes couleurs sont le noir et le doré, il boxe en blanc et rouge. Il y aura trois combats, demain soir, et nous serons les premiers.


Clarisse regarde le tout :



- C’est correct.

- Qui a choisi les couleurs? demande Cass.

- C’est moi. je réponds. Je trouve ça cool.

- Ça manque de vie… observe-t-elle.

- Le mien était rose et jaune. se remémore Clarisse.



Je me souviens qu’elle était drôlement jolie, aussi. Elle part avec le deuxième ensemble et prend son cellulaire. Une conversation animée la coupe de nous. Ce doit être son père.


Sasha arrive au centre sportif, souriant :



- Jess, tu as reçu un cadeau !



Iel s’approche et dépose une petite boîte blanche sur un coin du ring.



- De la part d’un certain sandwich sympathique. Ils l’ont déposé au Local et la DM m’a appelé pour te l’amener.



Ma surprise fait monter le rose à mes joues. Cassandra rit tandis que je prends la petite boîte blanche et l’ouvre pour y découvrir une broche en forme de fleur inconnue, noire et dorée.



- Dis donc, tu as fait bonne impression ! s’exclame Cass.

- Je sais tellement pas quoi dire…Regarde…



Sasha me montre que le couvercle de la boîte se sépare : un petit mot est glissé. Sur un papier qui porte le parfum de la femme, je lis à haute voix : “Bonne chance pour demain, mais réserve-nous les prochains rounds…”


Cassandra a un petit cri strident et Sasha éclate de rire tandis qu’un sourire niais naît sur mon visage.


La nuit est longue, dans mon lit, seule, à fixer le plafond, incapable de dormir. Mouvements et timings tournent en boucle dans ma tête. Je suis certaine que Carl Ferguson dort paisiblement, lui.


Plusieurs personnes du quartier viennent me souhaiter bonne chance pendant la journée, et chaque main serrée ou selfie pris me surprend un peu. On dirait que ce qui m’arrive rayonne sur les gens autour de moi, et ça me touche.


J’ai payé une baby-sitter pour Céline, et elle accompagne monsieur Dubé. Ils sont aux places réservées aux familles des boxeurs. Monsieur Dubé me sert un interminable monologue un peu décousu et confus avant de se diriger vers sa place, accompagné de ma voisine qui me sert dans ses bras pour me souhaiter bonne chance.


Dans les loges, Clarisse bande mes mains, me rappelle la stratégie, m’aide à contrôler ma respiration. La broche est sur mon peignoir. C’est pour me rappeler que j’ai l’intention de sortir de ce ring sur mes pieds.


Les organisateurs nous font savoir que ça commence bientôt. Clarisse et moi nous dirigeons vers la salle tandis que l’animateur fait pleuvoir un tonnerre d’applaudissements. C’est moi qui ai gagné au tirage au sort, alors c’est moi qui entre en premier. C’est à ce moment qu’une coupure de la foule se fait dans mon esprit pour me concentrer sur le ring. Clarisse tire les cordes, et me voici sur mon champ de bataille dont je fais le tour pour garder mes muscles au chaud.


Les lumières s’abaissent, et c’est au tour de Carl Ferguson de faire son entrée. Lorsqu’il arrive sur le ring, l’animateur prend la parole et nous présente en nommant nos poids respectifs et nos victoires. Clarisse me retire mon peignoir et me masse les épaules. Nous nous avançons au centre du ring et Carl et moi nous dévisageons tandis que l’arbitre nous donne les règles. Même en les connaissant par coeur, je les écoute religieusement. Carl, par contre, semble fixé sur moi et tente de me surplomber. Il s’approche. Beaucoup trop. Au point où son haleine me parvient.


L’arbitre nous ordonne de nous toucher les gants. Encore faut-il qu’il y ait de l’espace… Carl me dit avec un sourire carnassier :



- Tu vas te coucher, petite.



Je ne réponds pas, préférant regarder ailleurs et présenter un sourire un peu embarrassé. L’intimidation, c’est pas mon truc. De retour dans mon coin, Clarisse me rappelle encore la stratégie. J’acquiesce et lève les yeux vers la foule, à l’endroit où monsieur Dubé est assis avec Céline. Je lui dédie un signe de la tête, il me répond en se frappant les poings.


J’espère qu’il avait raison.


Clarisse me met mon protège-dents.



- Tu gardes ta cadence, impose-lui. Il n’est pas agressif dans le premier round, il va t’étudier et tester ce qu’il a vu de toi en vidéo. Ne lui laisse pas le temps de comprendre ce qui lui arrive.



J’acquiesce.


La cloche sonne.


Et je fais ce qu’il ne faut absolument pas faire en temps normal, sauf en cas de stratégie: c’est-à-dire lui foncer dessus. Il ne me voit pas venir. Les premières secondes, il semble abasourdi, et quand lui vient l'opportunité de s’éclipser, il comprend qu’il ne peut pas prévoir ce qui va se passer. Je reprends mes attaques, ne lui laisse pas le temps de feinter : tous mes coups touchent ma cible. Il tente de répliquer : j’esquive. Sa manœuvre laisse une brèche et ma gauche s’abat sur son flanc. Ça sentirait presque le K.O au premier round… Il se retrouve dans les cordes. Son entraîneur lui hurle des ordres qu’il n’a pas loisir d’entendre. La cloche retentit.


Je retourne dans mon coin, après une première victoire, où Clarisse m’attend, confiante.



- Yes ! rage-t-elle en m’asseyant pour me donner de l’eau. T’as vu ça? Il n'a clairement pas compris ce qui lui arrivait.

- Là, je crois qu’il est fâché.

- Oui, et il va te foncer dessus au prochain round. C’est ton temps d’esquive.



Nous ne nous sommes pas trompées. Effectivement, le second round, il me fonce dessus. Et cette fois, ma garde-haute est levée plus de la moitié du temps.


Parmi les coups que j’encaisse, un en particulier passe et, à lui-seul, m’amoche un peu une côte. L’envie de répliquer me prend, mais il ne faut pas. Pas tout de suite. Garder le contrôle. S’en tenir au plan. Je lui laisse le deuxième round et retourne vers Clarisse qui me regarde le flanc.



- Ce n’est pas cassé. dit-elle à la palpation. Ce n’est pas cassé, mais tu vas devoir protéger ta droite.

- C’est un bon boxeur. je dis en prenant une petite gorgée. J’avais raison.

- Quoi?

- Il est fâché.

- Il n’est clairement pas meilleur que toi. Je le vois aller : t’es supérieure, Jess. C’est le troisième round, tu sais ce qu’il va faire.



J’acquiesce et mon regard va vers lui. Lui aussi me regarde. Il n’affiche plus son air snob. Il est plutôt enragé.



- Fais gaffe à son jeu de pied, impose le tien. Tu le ramènes dans les cordes et tu le ramasses ! Vas-y !



La cloche retentit.


Troisième round.


Aussitôt debout, il se met à danser sur le ring. Je l’imite pendant une dizaine de secondes. Et lorsqu’il s’approche pour frapper, j’esquive et lui impose mon rythme. Il se frustre et tente de se rattraper, mais il est à nouveau poussé dans les cordes et mon poing devient un marteau piqueur. Il esquive à son tour, tente de reprendre son rythme, mais cette chance ne lui est pas laissée : je le pousse à improviser, changer sa stratégie.


C’est alors que le phénomène se produit en direct, devant moi. Lui qui semblait aussi fatigué que moi se redresse et tout son corps tremble légèrement. Il improvise, et il improvise bien, car c’est un bon boxeur. J’encaisse son direct en accusant une partie du poids dans un mouvement de recul et le monde vacille. L’instant d’après, je suis au sol, avec l’impression d’avoir été frappée par un train. C’est un miracle d’être encore consciente et de réussir à bouger. J’entends l’arbitre qui commence le décompte.


Je refuse.


Encore sonnée, la lutte commence pour me remettre debout, de peine et de misère, en m’accrochant aux cordes. Je réussi, au prix de l’effort le plus intense de toute ma vie. L’arbitre valide mon état. Carl, lui, semble…


Horrifié.


Pas question d’abandonner. Je fais un signe plus ferme à l’arbitre.


Le combat reprend, et nous nous jetons l’un sur l’autre. Cette fois, ni Clarisse ni son entraîneur ne savent quoi dire, car ce n’était pas prévu. Pour ma coach, ce n’était pas prévu qu’il décide d’appliquer son coup “spécial” en pleine improvisation, et pour son coach, que l’adversaire se relève.


La cloche retentit. Je me calme et lui tourne le dos pour retourner dans mon coin. Mais lui en veut encore et se jette sur moi, arrêté toutefois par son entraîneur et l’arbitre. Il perd un point, et le round me revient. Clarisse se place entre lui et moi et m’assoit :



- Bordel… T’as encaissé ça…

- Ma mère doit l’avoir sentie du paradis où elle se trouve. j'articule difficilement en respirant fort.

- On n’avait pas prévu qu'il ferait sa technique de cette façon… Veux-tu que j’arrête le combat? 

- Non. Je le couche, je te promets.

- OK… Mais là, tu ne prends pas de chance, OK?



J’approuve et respire avec un peu de difficulté : ça y est, j’ai des côtes brisées. Et mon nez. Ça me ferait presque rire... Mon adversaire penche un peu la tête sur son banc, et nous nous fixons. Il serre les dents. C’est la quatrième cloche qui sonne, et, encore debout après les soins de Clarisse, ma soif de vaincre l’attend le pied ferme.


Je le laisse d'abord imposer son rythme . Cette fois, il hésite, se méfie. Pourtant, mon attitude reste docile tout du long. Mais pas question de lui donner le loisir de reprendre des forces : il doit s’épuiser. Je laisse paraître une erreur, il croit en profiter, j’esquive et porte des coups de plus en plus forts : mon corps ne tiendra pas douze rounds en étant blessé comme il l’est. Il faut qu’il se couche. Il semble perdre un peu d’élasticité dans les jambes, mais cette fois-ci, c’est lui remporte. Je reviens à Clarisse avec la tête un peu basse, mais encore debout.


Cinquième round : ma vue est trouble et ma respiration est difficile. Il reprend assez confiance pour tenter de me provoquer. Mais ça ne marche pas, alors c’est lui qui tente de laisser paraître une maladresse. Dans cette technique, toutefois, il faut être certain de ce qu’on fait, et il est trop sûr de lui. Alors j'aligne un uppercut qui porte exactement sous sa mâchoire dès que j’en ai l’occasion, et il s’effondre enfin.


L’arbitre compte. Il tente de se relever et j’attends la fin du décompte en calmant ma respiration. Il essaie, encore, mais l’arbitre arrive à dix. Un soupir de soulagement m’échappe, et Clarisse passe entre les cordes pour me soutenir. La foule applaudit. Je lève les yeux vers monsieur Dubé qui applaudit, et je me promets que plus jamais il ne choisira un adversaire à ma place. Quand l’arbitre lève mon bras, j’entends dans la foule qui scande mon nom, et ça me fait chaud au cœur.


De son côté, Ferguson descend et se retrouve devant un homme un peu plus grand que lui, barbu avec une longue chevelure brune. Je trouve qu’ils se ressemblent… Il lui met une main sur l’épaule en riant : ce doit être son père.


Ça doit être bon, de pouvoir compter sur son père. 




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