Clarisse m’amène aux vestiaires et m’aide à retirer mes vêtements. Cette fois-ci, les coupures et contusions sont clairement plus graves et nous ne méritons pas une poutine, mais bien l’hôpital. Juste avant de partir, je prends soin de transférer ma précieuse broche sur mon manteau.
Pendant le trajet en voiture, il faut lutter contre le sommeil. Ne surtout pas s’endormir tout de suite après un combat. Ça, je le sais. Si Ferguson a frappé assez fort pour me sonner, il y a des chances que quelque chose déconne dans mon cerveau.
En arrivant aux urgences, l’infirmière me prend d’abord pour une bagarreuse. Quand Clarisse lui dit que la bagarre était devant caméras avec des milliers de personnes, c’est drôle, il y a un changement d’attitude de sa part. J’ai alors droit à un fauteuil roulant et des médicaments pour gérer la douleur.
Les heures passent avant qu’un infirmier, un superbe homme aux cheveux foncés, dans la trentaine, vienne me chercher pour une radio. Clarisse s’est endormie dans une position peu envieuse sur l’une des chaises de l’urgence, alors je la laisse dormir.
Chemin faisant, l’infirmier, dont le name tag trahit le prénom “Jason”, demande :
- Ma collègue dit que vous êtes boxeuse?
- Je fais ça, oui.
- Et l’autre, il est en quel état?
Je fais une moue :
- Il doit être arrivé en ambulance, je crois… J’ai gagné par K.O.
- Ouf ! Il ne faut pas vous mettre en colère, dites donc !
- Je ne pense pas être irritable de nature. Mais ça fait partie des risques du métier : tu boxes, tu ne vieilliras pas jolie ou avec un cerveau intact.
Il semble pensif et me donne une jaquette bleue à enfiler. Il tire ensuite un rideau et me demande :
- Qu’est-ce qui vous a poussé vers ce genre de choix professionnel?
- C’est venu tout seul. je réponds en retirant mon manteau. Je n’avais pas tant de choix de carrière, et il y avait un programme pour les jeunes adultes. J’ai aimé ça.
J’arrive à peine à retirer mes vêtements du haut. J’abdique et mets la jaquette bleue de mon mieux.
- Dites, je peux vous demander de me l’attacher?
Il passe derrière le rideau et m’aide, très professionnel. Il m’aide même à retirer le bas de mes vêtements et grimace quand il entrevoit malencontreusement mes côtes.
- Désolé de vous l’apprendre, mais c’est fracturé.
- Je pense qu’elle doit être près des poumons, j’ai de la difficulté à respirer.
- C’est possible. Tenez, vos vêtements. Jolie broche !
J’ai un petit sourire à sa mention et l’effleure du bout des doigts.
Une fois la radio prise, il m’aide à m’habiller et déclare :
- Le doc va vous voir et on verra si on doit opérer.
- Merci pour le coup de pouce, je vous suis redevable.
Il lève un sourcil et retient des mots, mais je suis définitivement trop claquée pour relever son hésitation. Il me ramène vers Clarisse qui dort encore. Elle aussi doit avoir passé une nuit blanche, la veille. La pauvre…
Céline m’apprend par message texte que monsieur Dubé est sain et sauf chez lui. Il a voulu voir les deux autres combats et s'est extasié. Il s’est endormi dès que sa tête a touché le sofa. Clavarder avec elle me permet de ne pas m’endormir, et mon espoir de passer tôt s’évapore en voyant une ambulance arriver.
Il faut passer le cap des six heures sans dormir. J’ai deux heures et demie de fait. Il faut que je me trouve une personne âgée dans la salle qui aimerait bien me raconter sa vie deux ou trois fois dans le détail pour me maintenir éveillée.
Et j’en trouve une. Elle me raconte tout, mais TOUT. Elle a un chat qui s’appelle Mitaine, ses enfants ont des enfants, elle vit dans mon quartier…
Et mon nom résonne après une heure d’attente. La dame me prend la main, compatissante : “Ce doit être grave : ils ne sont jamais rapides comme ça ! Courage, mon ange !” Je la remercie. Le fauteuil roulant est plus douloureux à manipuler avec des côtes cassées, comparativement à la simple marche. Alors je me lève, de peine et de misère, et me rends à la salle.
Il n’y a d’abord personne. J’enlève mon manteau et un beau docteur entre avec mes radios. Qu’est-ce qu’ils ont à tout être beau, dans cet hôpital?
- Mademoiselle Fiset ! Bien le bonsoir. Beau combat !
- Ah, vous l’avez vu?
- C’était diffusé sur la chaîne de sport dans la salle de repos. La bonne nouvelle, c’est que je sais ce qu’on soigne. Allongez-vous.
J’obéis, non sans grimacer sous la douleur, et il palpe mes côtes :
- La radio montre que tout est OK : vos poumons sont à l’abri. Vos côtes ne sont pas fracturées, juste un peu déplacées. Je vous les replace juste un peu…
- Ah bon? J’ai dû me ramollir parce que ça fait un mal de chien.
Est-il sûr de ce qu’il fait? Parce que clairement, je connais mon corps et je sais qu’elles sont fracturées. Avec précautions, il met ses mains sur la peau que laisse voir mon chandail relevé, et je sursaute quand j’entends le bruit de mes os qui se déplacent. Mais c’est vraiment le bruit qui est dérangeant, il n’y a pas de douleur du tout.
Ce n’est pas naturel… Qu’est-ce qu’il est entrain de me faire?
- Comment vous faites ça? je m’exclame.
- Oh, ce n’était pas bien méchant, j’ai vu pire. Regardons ce nez.
Avec la même main, il le palpe. L’espace d’un moment, je me perds dans ses beaux yeux gris. Il me dit quelque chose. Vraiment. La certitude de l’avoir déjà vu me prend. Mais le boucan qui me vient aux oreilles quand il me replace le nez m’empêche de réfléchir. Du bruit, mais toujours pas de douleur.
Étonnée, voire carrément émerveillée :
- C’est quoi : vous avez des mains magiques?
- In so many ways…
Mon regard surpris le frappe de plein fouet. Il s’arrête dans son mouvement, comprenant qu’il a fait une erreur. Je penche un peu la tête : sa voix, ses mains, son odeur… C’est le masque orange.
Il recule un peu, comme un enfant pris en flagrant délit. Il sait que je sais. Un silence s’installe quelques secondes : voilà donc pourquoi il porte un masque au Local. Ça se comprend : n’importe qui pourrait mal le prendre, qu’un médecin pratique le BDSM… Moi, ça ne me dérange pas du tout, mais Gertrude et Mitaine... Et puis comment il fait ça, avec ses mains? Est-ce que c’est un genre de don, comme ceux qui arrêtent les maux de dents? Mes côtes étaient détruites, et là, il n’y a plus de bobos. Nada.
En le voyant sur la défensive, comme s’il redoutait une réaction intense de ma part, je n’arrive pas à être autre chose que, à la fois, éblouie et attendrie. Un sourire me gagne et, pour le rassurer :
- Si vous le dîtes, doc.
Il semble prendre ma réplique pour un signal afin de continuer, alors il se rapproche et palpe mon crâne :
- Désolé, la radio laissait présager une possible micro fracture du crâne plus facile à détecter à la palpation…
Ça se peut, au moins? Quelque chose s'allège dans ma boîte crânienne tandis qu’il me masse le cuir chevelu. Je pousse un soupir de satisfaction qui a l’air de lui faire plaisir. Il conclut :
- Fausse alerte. Mais quelle chevelure agréable…
- Vous devriez essayer quand elle n’est pas pleine de sueur et de sang. je lance en rigolant.
- Oh je suis certain que c’est fort agréable.
La peur qu’il décide de mettre un terme à ses présences au Local me prend au ventre, mais ce serait son choix et il me faudrait l’accepter. Il conclut :
- Alors, deux semaines de repos et vous pourrez reprendre vos activités. Attention à ne pas trop forcer. me prévient-il. Je vous ai tout replacés. Mais si vous êtes trop dure avec vous-même…
- Je ferai passer le message aux gens concernés, c’est promis.
Il me regarde longuement, hésitant à ajouter quoi que ce soit autre qu’un sourire entendu. Finalement, il se lève :
- Nous nous reverrons. me dit-il
- Je l’espère.
Puis il sort de la pièce. Comme si aucun combat n’avait eu lieu, mon reflet dans le miroir montre encore quelques coupures, un coquart, mais mon nez est exactement à sa place et je suis nettement moins tuméfiée que ce dont on pourrait s’attendre. Mais il ne s’est pas nommé, n’a pas fait de prescription…
Une personne ouvre la porte :
- Bonsoir, mademoiselle Fiset? Je suis le docteur Bouchard.
Un homme d’une cinquantaine d’années en sarrau me dévisage, l’air désolé.
- Vos radios ont été égarées, j’en ai bien peur, il va falloir y retourner.
Je garde un silence surpris et troublé.
Mais à quoi est-ce qu’il joue?