Gambit Tome 1

Chapitre 9 : Les cordes d'une vie

Par LaVerdure

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L’infirmière qui évalue monsieur Dubé à la clinique nous adresse un sourire un peu embêté. Elle lui remontre le dessin d’horloge qu’il a complété, lui demande s’il est sûr de lui, pose des questions sur son sommeil, son alimentation, ses habitudes de vie, prend des notes… C’est une spécialiste en gérontologie. En ce moment, j’ai l’impression qu’elle énerve mon coach avec sa surqualification, car il grommelle tout bas qu’elle peut bien aller au diable. Quand elle a tout, elle met les résultats et ses notes dans une enveloppe jaune. Son médecin de famille va le rappeler.


En sortant de la clinique, il s’appuie un peu plus qu’avant sur sa canne et, sous ses sourcils en broussailles, ses yeux s’acharnent à avoir l’air dignes. Je lui ouvre la portière de la TransAm et nous restons dans un silence où il est presque possible d’entendre son cerveau qui roule à vive allure.


Dernièrement, après mon dernier combat, Céline et moi avons été réveillées en pleine nuit par le bruit de l’alarme de feu, à l’étage. Je suis arrivée en trombe chez monsieur Dubé qui avait mis un steak à cuire, à 2h00 AM, et l’avait oublié.


Maintenant, chaque soir avant qu’il ne se couche, son four est débranché. Mon cœur se déchire un peu, mais mon ancien coach ne doit pas s'inquiéter pour son entourage. Sa santé a besoin de lui.


Peu de temps après son rendez-vous médical, en revenant du café, une voiture que je ne connais pas dans son stationnement attire mon attention. Un homme en veston est sur son balcon et me fait signe d’approcher, se présente comme le notaire de monsieur Dubé. Céline est déjà là, assise à la table de la cuisine, son petit garçon à l’autre bout entrain de jouer avec sa tablette. Monsieur Dubé est devant sa télé, la mâchoire crispée et les yeux pleins d’eau.


Le notaire nous explique qu’il nous demande d’en prendre la tutelle, pour sa sécurité immédiate, son état médical, ses finances. Tout. Toute sa vie. Pour ma part, cela va de soi : je ne me voyais pas faire autrement. Pour Céline, qui élève déjà un petit, c’est plus dur. Elle va donc prendre le rôle d’assistante et s’engage à surveiller mes démarches, mais n’aura pas la responsabilité et les accès officiels. Nous nous consulterons lors des prises de décisions, mais ce sera moi qui aurai le dernier mot sur tout.


Le verdict tombe de la part de son médecin de famille, et il frappe fort même si nous nous y attendions tous : Alzheimer. Il reçoit sa condamnation sans broncher en surface, mais ça le met K.O. Sa dignité doit être protégée, et nous allons nous battre pour le maintenir chez lui le plus longtemps possible.


Ce soir, Céline me propose de lui laisser la surveillance et de sortir un peu. Je lance un appel à Sasha et Cass, et nous nous retrouvons au Local, un mardi soir qui amène un petit vent frisquet. Voyant mes efforts pour tenter de penser à autre chose, Sasha propose de m’attacher, après avoir validé avec Cass qu’elle était à l’aise. J’accepte, et iel s’applique alors sur des nœuds simples pour débuter.


C’est drôle : je ne me sens pas si restreinte. J’ai l’impression de pouvoir me libérer quand je le veux. Sasha déclare que ce n’est qu’une impression et m’invite à en faire la démonstration. Un seul geste de ma part à un endroit, et effectivement, les nœuds se défont sans peine. Sasha s’indigne et Cass éclate de rire.


Maon dom reprend son nœud, cette fois avec plus de force. Encore une fois, iel s’exécute, mais à un certain moment, je tire et me libère facilement. Cassandra s’écroule de rire et Sasha fulmine.



- Espèce de Brat !

- Mais je ne le fais pas exprès ! je m’excuse, visiblement amusée. Promis, regarde, c’est juste ça le truc…



En voyant ledit truc : iel est outré.


J’aperçois les trois masques qui arrivent au Local. Mon cœur ne fait qu’un bond dans ma poitrine et mon cerveau roule à au moins mille kilomètres à l’heure en songeant au masque orange. Il regarde dans ma direction, je lui souris et lui fait un geste de la main. Il semble hésiter. C’est toutefois le masque rouge qui prend la décision de s’approcher de nous ; c’est toujours lui qui mène. Le plus fort des trois…



- Tu as changé de modèle? lance-t-il à Sasha.

- Oui, mais celui-là n’est pas coopératif.



La voix du masque rouge m’est terriblement familière. Je sais que je l’ai entendu dans un autre contexte, mais rien ne me vient.


Le masque orange s’assoit sur le tapis, le masque noir contre lui et le masque rouge demande à Sasha :



- Montre-moi comment tu t’y prends.



Sasha s’exécute. Iel donne son maximum et je collabore de mon mieux. Lorsqu’iel a terminé, les nœuds se défont, ce qui le fait gémir de mécontentement. J’ai de la difficulté à ne pas sourire en baissant la tête tandis que Cassandra applaudit. C’est trop cocasse.


Le masque rouge déclare :



- Sa morphologie est différente de celle de ton modèle habituel. C’est ça, le problème. J’ai eu le même problème avec mes deux subs, au début.

- Pourtant, théoriquement, ça devrait fonctionner, non?



Les deux se lancent dans des termes techniques de shibari qui sont trop poussés pour ce que je suis capable de suivre. Cass, elle, les écoute religieusement. Le masque rouge me demande la permission de me toucher : il l’a depuis des semaines, mais le fait qu’il ne la tienne pas pour acquise me fait fondre un peu.


Il m’attache. Et là, je suis très attachée. Ses mains traînent un peu à certains endroits de façon très discrète et parfois, son souffle s’aventure sur ma peau. Ne pas pouvoir répliquer crée à la fois désir et frustration, une délicieuse sensation qui me fait un peu plus comprendre ce qu’aime tant Cassandra dans la position de soumis.


La femme rit doucement devant ma mine déconfite et Sasha étudie les liens en prenant des photos. Les mains dans le dos, je ne peux absolument plus bouger. Bon sang qu’il fait chaud…


Lorsqu’il a terminé, le masque rouge me regarde dans les yeux en me tirant un peu les cheveux. “Voilà. Good girl. Si t’en veux plus, tu sais ce que tu as à faire.” Il dit ceci avec un sourire épicé qui achève de me faire fondre.

Il salue Sasha et Cass avant de se diriger vers la chambre. Lorsqu’il passe devant moi, le masque orange m’effleure le cou, et je sens tout mon corps lui répondre, mais je suis encore attachée. Sasha pince les lèvres :



- Je devrais te laisser attachée pour te punir.

- Hey ! je m’exclame, indignée.

- Mais non, voyons… Jamais je ne ferais ça.



Et c’est pour cette raison que je ne panique pas : Sasha est une personne avec une éthique et un savoir-être profond. Jamais iel ne laisserait quelqu’un attaché contre son gré.


Une fois ma liberté retrouvée, on me traite encore de Brat avant que je ne puisse retrouver la chambre. Cette fois, les trois sont debout, bien sages. J’entre un peu timidement dans la pièce, sachant que les prochains rounds vont me mettre glorieusement K.O. pour quelques jours.


Aucune allusion à quoi que ce soit n’est fait à propos du secret du masque orange. Juste du respect, des contacts visuels qu’il fuit d’abord et dans lesquels il se perd ensuite, des caresses et des baisers longs, vivifiants et enflammés. Parfois, ses mains s’attardent sur mes côtes qu’il a replacées si (trop) efficacement, pour s’assurer que tout va bien. À un moment, nous oublions que nous sommes quatre et nous nous retrouvons à deux. Il aime mordre à certains endroits, et j’adore ça. J’aime à le dominer, à le voir faire de même. J’aime le goût de sa peau, son odeur, sa façon de faire attention même dans les moments les plus torrides, sa vulnérabilité affichée malgré son masque, sa voix qui témoigne de son laisser-aller. C’est dangereux ; je sens que je m’attache plus que je ne le devrais… Mais je ne veux pas m’en soustraire.


Lorsque nous nous quittons, il me fait un baise-main duquel il profite pour m’attirer à lui par surprise, à peine un peu brusquement, et gagner mes lèvres que je lui donne volontiers.


Plus tard, dans mon lit, ce baiser fait encore battre mon cœur. J’essaye d’imaginer sa vie, même si je me sermonne de ne pas le faire, parce qu’il porte encore son masque et qu’il a droit au respect de son secret.


Mon imagination est interrompue par une notification sur mon cellulaire : monsieur Dubé sort de chez lui. Il est 2h AM.


L’alarme que j’ai fait poser sur sa porte d’entrée est donc utile…


Confus et habillé pour affronter l’hiver tandis que nous sommes à la fin de l’été, monsieur Dubé s’apprête à aller pelleter une neige imaginaire au centre sportif. Je lui fais remarquer que ce n’est pas la saison : il semble un peu mécontent. Je tente de blaguer maladroitement :



- Si vous voulez, je vous en commande, de la neige, mais il y a un délai de livraison de deux ou trois mois, peut-être...



Il a l’air de revenir un peu à lui et, malgré sa mauvaise humeur, il rit un peu. Je le ramène chez lui tranquillement.





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