Le temps passe doucement pendant un mois. J’attends mes visites au Local avec impatience : les masques n’y sont pas à chaque fois, mais quand ils y sont, mon cœur se gonfle de belles choses. Pendant quelques heures, j’appartiens à ces trois personnes qui me veulent du bien, et c’est réciproque. “J’appartiens” peut-être juste un tout petit peu plus au masque orange. Juste un peu…
Clarisse me présente trois boxeurs pour un combat à venir. J’en choisis un, et nous nous lançons dans l’entraînement intensif à ma grande joie.
Un soir, Cassandra m’appelle pour venir la chercher chez Max, notre ex en commun. Son maquillage a coulé, elle est saoule à 19h, et elle ne savait pas vers qui se tourner. Je la retrouve devant chez lui, la prends dans mes bras et la ramène chez elle. Il a brisé le cœur de mon amie une fois de plus.
Cette fois, c’est parce qu’il vient de lui annoncer qu’il a “rencontré quelqu’un de sérieux”. C’est du moins ce qu’elle me raconte dans ma TransAm, avec un voix pâteuse et le visage plein de larmes.
Une jeune femme si rayonnante, si attachante, si créative. Comment peut-on vouloir lui faire du mal aussi gratuitement…
Lorsque je la borde dans son lit, je reste une minute ou deux à proximité pour m’assurer qu’elle s’est endormie. Je mets un sceau, un verre d’eau et deux cachets sur sa table de chevet, histoire que tout soit à proximité si elle se réveille, puis je reviens chez moi.
Sur le chemin du retour, l’idée de prendre une pâtisserie pour monsieur Dubé me traverse l’esprit. Et pourquoi pas… Soyons fous!
Une fois devant sa porte, je frappe trois coups.
Pas de réponse.
J’attends une minute : il est peut-être à la salle de bain…
Encore trois coups.
Le même silence me répond encore.
Mon cellulaire m’aurait prévenu s’il était sorti, donc il est chez lui, j’en suis certaine.
Ses fenêtres sont sales de la poussière laissée par l’été, mais on peut voir l’intérieur de son appartement. Le cou étiré et en fronçant les yeux, je vois d’abord la table de la cuisine, les comptoirs, puis l’arche qui sépare la cuisine du salon, sa télé allumée… Et sa silhouette sur la chaise devant l’écran. Il dort?
“Il dort plutôt dur pour ne pas m’entendre…” J’utilise la sonnette. Là, s’il ne m’entend pas… Je regarde encore. Cette fois, il remue. Il remue, mais il ne se lève pas.
Là, je m’inquiète.
Je déverrouille la porte d’une main tremblante et une peur irrationnelle me prend au ventre tandis que la pâtisserie est jetée sur la table. Le son du téléviseur ne couvre pas ses gémissements : il regarde un peu partout en se serrant la poitrine : “Fais que ça s’arrête, Jess, j’ai mal !”
La panique menace de me renverser. J’appelle les secours en lui tenant la main, je lui promets que ça va aller.
La secouriste au bout du fil prend l’adresse en note et m’aide à effectuer les premiers soins, me fait fouiller dans ses médicaments en me parlant de nitro, me pose des questions auxquelles je réponds de mon mieux, la voix tremblante et les mains moites.
Il devient inconscient. Cette fois, c’est tout mon self control qui est mis à contribution pour ne pas paniquer. Mon alliée au téléphone me guide pour tenter de prendre le poul qui s’avère absent et j’entame un massage cardiaque tandis que le journaliste, à la télé, parle d’enfants disparus.
Les ambulanciers arrivent enfin en grande pompe. Quand ils prennent le relais, ils me posent exactement les mêmes questions que la dame au téléphone en prenant le total contrôle des soins prodigués. Des larmes roulent sur mes joues. Le défibrillateur est branché. Le corps de monsieur Dubé se cambre un peu sous l’impulsion électrique. “Repars, je t’en prie… Bats…”
Ils réussissent à avoir une très faible réponse cardiaque et tentent de le stabiliser ; l’espoir et l’inquiétude me travaillent au corps tandis qu’ils le mettent sur une civière. En l’accompagnant dans l’ambulance, je me souviens que, jadis, les rôles avaient été inversés, après un combat particulièrement dur où il avait craint une commotion cérébrale.
C’était moi, sur la civière, et lui à mes côtés, qui me sermonnait de ne pas avoir garder une distance raisonnable avec mon adversaire.
Son état semble stable pendant une bonne partie du trajet, puis son cœur s’arrête à nouveau malgré le médicament qu’ils lui ont donné pour le stabiliser. Les ambulanciers se rejettent sur lui et reprennent le massage cardiaque. Encore le défibrillateur...
À notre arrivée, plusieurs infirmières et infirmiers l’accueillent, de même qu’un médecin. En les suivant, je réponds encore à des questions jusqu’à ce qu’on me fasse signe de ne pas franchir une certaine porte battante. Ce qu’il y a au-delà est réservé aux anges gardiens et n’est pas accessible au commun des mortels.
Je m'assois sur une chaise dans le couloir vide et j’attends. Il ne va pas mourir ce soir. Je m’accroche à la médecine et ses miracles. Le masque orange a bien réussi à me guérir les côtes et le nez… Il va le sauver, pas vrai? Et monsieur Dubé va revenir en fauteuil roulant et dire que son nouveau bolide est plus joli que ma TransAm. Il va rester au-dessus de ma tête encore au moins trois ans, voire quatre, et va venir à mon prochain match.
Pitié.
Un message texte plus tard, Céline promet de débarquer dès qu’elle a une gardienne pour le petit. Sasha et Cass me demandent de les accompagner au Local en soirée. Pour la première fois, je refuse en expliquant la situation. Iels promettent de passer me voir chez moi dès mon retour.
La porte interdite s’ouvre. Le médecin qui s’approche me fait penser à un jeune poids léger à son premier combat : le dos un peu rond, les sourcils froncés, les lèvres pincées… C’est une mauvaise nouvelle.
Alors je me lève, prête à encaisser une diminution de l’autonomie, de nouveaux médicaments, ce qu’il faut pour qu’il soit en sécurité et surtout en vie.
Et ses paroles me décochent un direct du droit.
Je suis sonnée. Ses prochaines paroles tombent dans une espèce de brouillard qui remplit ma tête, et mon cœur explose de douleur. Ma bouche s’ouvre pour dire quelque chose, mais aucune parole n’en sort.
Le médecin m’aide doucement à me rasseoir et dit qu’une infirmière viendra me voir pour la suite. Ma tête acquiesce et il me présente ses sympathies avant de quitter. Une bulle de silence m’entoure, semble se mesurer en temps plutôt qu’en distance.
Au loin, j’entends l’interphone qui indique que la vie continue, et je m’indigne irrationnellement que ce soit le cas. Le monde devrait logiquement s’arrêter de tourner, non? Comment poursuivre? Comment est-il possible qu’un monde sans monsieur Dubé puisse exister? Ça n’a pas de sens.
Je n’ai que plus ou moins conscience de ce qui se passe entre le moment où je me lève, et celui où je me retrouve à marcher entre l’hôpital et chez moi.
Les quelques personnes croisées me remarquent à peine : je suis paumée. Les yeux sur l’asphalte qui défile sous mes pieds, j’avance doucement sans presse. Une fois devant la maison, l’idée que j’ai peut-être oublié de verrouiller la porte de mon coach me prend.
C’était, effectivement, encore ouvert. En voyant l’état de la cuisine, mes yeux se remplissent d’eau. L’image des ambulanciers qui luttent pour rétablir son cœur, le défibrillateur, ses derniers mots…
La télévision est encore allumée. Je la ferme en m’agenouillant à côté de sa chaise.
Je ne sais pas comment je vais faire.
Céline entre dans l’appartement et vient vers moi. Quand elle est assez proche, ses yeux indiquent qu’elle a beaucoup pleuré.
Elle se place à mes côtés et me serre la main en silence. Nos coeurs sont lourds.
Notre protecteur est mort.