Une minute. Une heure, puis une journée.
La Terre n’a pas arrêté de tourner, le soleil se lève encore le matin.
La vie me donne quelques semaines pour me remettre de ce coup, et l’idée d’un déménagement naît en moi. Monsieur Dubé était mon ancre, la principale raison pour laquelle je demeure dans mon petit taudis. Je ne vois pas pourquoi je resterais ici s’il n’est plus là. Alors, de temps en temps, j’étudie les annonces sur les sites, je regarde les pancartes dans les rues…
Pendant ce temps, au Local, les bras de mes amants sont un refuge. Ils ont envoyé des fleurs au regroupement organisé pour monsieur Dubé, et, lors de ma visite suivante à notre lieu de rendez-vous, ils m’attendaient avec une tonne de roses. Ce fut l’une des soirées les plus douces que j’ai vécu de toute ma vie.
La relation avec mon merveilleux masque orange me fait un bien immense. Il a osé retirer le masque une fois la porte refermée, un soir où nos deux compagnons de jeu étaient absents. Bien sûr, nous avons fait l’amour, mais il m’a surtout tenue contre lui, et nous avons discuté de tout et de rien : de ma voiture, de mes plans, de son métier… Il m’a révélé travailler, en fait, dans les finances, ce qui m’a beaucoup étonnée, le croyant en médecine. Cette nuit -là, mes doigts se sont glissés dans ses mains, et j’ai pu les détailler à mon bon vouloir.
J’aime pouvoir observer librement les mains des gens. Ce n’est pas un fétichisme, loin de là. C’est juste qu’on peut en apprendre beaucoup sur une personne grâce à ses mains. À commencer par l’âge, selon l’élasticité de la peau, ensuite le type de travail, selon la corne qui peut se former à certains endroits,… Il y a plein de choses à deviner sur les gens, grâce aux mains.
Les siennes présentent des doigts longs et fins, quelques cicatrices, ci et là. Il tient ses ongles courts et propres et ses poignets… De très fines lignes blanches y sont présentes. Lignes sur lesquelles j’ai déposé de tendres baisers.
Il a donc souffert à ce point?
Mais il n’a pas voulu en dire plus à ce propos. Et il a également préféré ne pas aborder ce don qui est sien. En fait, quelque chose le trouble. Je sens que ce qu’il y a entre nous pourrait devenir encore plus fort, et j’aimerais m’y engager. C’est de sa part, que je sens une hésitation.
Peut-être n’est-il simplement pas prêt? Qu’importe la nature de ses raisons, je me dois de les respecter.
Un matin enneigé, au retour de mon jogging matinal, je retourne un peu cette situation dans mes pensées quand mon cellulaire s’illumine sur le numéro de téléphone de mon père.
L’angoisse me pétrifie. Je blêmis, mes mains tremblent et je fixe ce numéro sans jamais vouloir y répondre. Le cellulaire sonne et sonne encore jusqu’à ce que la boîte vocale se déclenche. J’attends, immobile, comme si le simple fait de bouger pouvait provoquer quoi que ce soit. Une notification m’indique un long message laissé. Il faut que je rassemble tout mon courage pour l’écouter : “Salut princesse. Écoute, je veux que tu saches que je t’en veux pas, pour la dernière fois. Là, y’a des choses qui arrivent, et… rappelle-moi. S’il te plait. Je t’aime.”
Mon cellulaire passe très près de se faire lancer contre le mur. Je croyais, pourtant, avoir été claire dans mes attentes, non?
J’appelle Maître Leblanc et lui raconte. Il s’énerve au moins autant que moi, sinon plus :
Je m’assois tranquillement à la table, grave comme jamais.
Sur ce, nous raccrochons et mon estomac se retourne.
J’ai fait partie de ses Boys, pendant presque une année complète. Jamais je n’ai eu à participer aux trafiques de drogue, à la prostitution, ou autre. J’étais assignée exclusivement au règlement de compte, c'est-à-dire que je devais aller malmener les gens qui devaient des sommes. Le plus souvent, je m’en prenais au mobilier et c’était suffisant. Puis, il y a eu monsieur Bouchard…
Donner trop d’attention à ce qu’il attend de moi, en ce moment, c’est lui donner du pouvoir sur ma vie.
Il n’en n’est pas question.
Alors j’applique ma routine et deux jours entiers passent et me laissent presque oublier cet incident.
Après une classe donnée au centre sportif avec les femmes, en admirant les décorations des Fêtes qui scintillent dans la pénombre, l’impression d’être surveillée me colle à la peau. Toutefois, à première vue, il n’y a personne. Ce doit être la fatigue, le deuil ou les deux à la fois.
En poussant la porte de mon appartement, j’aperçois immédiatement une enveloppe beige assez épaisse, déposée sur ma petite table de cuisine. Un frisson me traverse l’échine. Qui a pu entrer chez moi? Je me réponds naturellement : Céline. Elle a les clés de toutes les portes, c’est la seule explication.
L’enveloppe est banale, sans nom ou timbre. Peut-être des papiers pour le dossier de monsieur Dubé?
Un doute s’empare de moi lorsque je l’ouvre et regarde les photos qui y figurent. Je crois que ce sont des clichés de personnes en costume. Certaines montrent des gens qui semblent décédés dans des conditions violentes. On dirait des plans de films fantastiques ou d’horreur… Ce n’est pas tout à fait ma tasse de thé.
Une feuille se détache du lot, sur laquelle l’écriture de mon père est reconnaissable. Dès lors, la colère monte un peu : “Je sais que c’est difficile à croire, mais il faut qu’on se parle de tout ça. Viens me rejoindre ce soir à 23h chez moi. Je t’aime.”
Non. À moins que… Je me prépare un shake en évaluant la situation. Appeler Maître Leblanc et lui parler de tout ça serait la meilleure chose à faire.
La plus sage, en tout cas. Mais j’en ai assez. Il faut que ça cesse. Et mon père ne comprend pas avec la douceur. Alors soit. Il comprendra avec violence, mais ce soir, j’en ai assez.