Ma TransAm me conduit chez lui.
Chez mon père.
J’y mettrai le feu, un jour.
En attendant, je suis décidée à lui faire comprendre qu’il n’est plus le bienvenu dans ma vie.
Cette maison qui a, jadis, bercé ma petite enfance et brisé ma vie d’adulte, est sur deux étages, avec un garage et assez de terrain pour un jardin. Car oui, mon père jardine, et pas que de la drogue. Il a toujours eu une certaine affection à faire pousser des légumes et des fines herbes.
Devant la maison, Ti-Poe monte la garde. Ti-Poe, c’est un homme d’une cinquantaine d’années, un peu bedonnant, qui s’accroche aux valeurs des Boys de son mieux. Il n’est pas allé très longtemps à l’école, mais harcèle ses propres enfants pour qu’ils y performent. Il a une ado de quatorze ans et un jeune homme de bientôt dix-huit.
Il est avec mon père depuis plus d’une vingtaine d’années. Je me souviens de lui, lorsqu’il était plus jeune. Un beau jeune homme, rieur et souvent sous l’effet de substance. Aujourd’hui, rides et cicatrices balafrent son visage et les cernes sous ses yeux laissent deviner des nuits longues et dures.
Quand il me voit, il agrandit un peu les yeux et semble presque fâché, comme s’il désapprouvait ma présence. Il me fait un signe de la tête et regarde les alentours, une arme à feu à sa ceinture.
Ti-Poe redevient sérieux :
Il soupire et acquiesce en ouvrant la porte de la maison pour me laisser entrer.
À l’intérieur, j’entends plusieurs voix qui parlent dans le salon. Un frisson de dégoût me traverse le corps pendant quelques secondes avant que je ne me décide à avancer. Sur un meuble à l’entrée, une photo de mon père et moi qui date d’une autre époque accueille les visiteurs.
J’entends les voix qui disent : “Il était en train de prendre des photos sur le bord du fleuve… Ça a pris, genre, une minute.” L’idée d’arriver en plein règlement de compte me retourne un peu l’estomac, mais j’avance et passe l’arche qui donne sur une dizaine de Boys assis en cercle sur des chaises pliantes. Ils ont une mine basse, fatiguée, loin de la satisfaction qu’ils affichaient auparavant lorsqu’ils battaient quelqu’un à mort. Je m’approche et vois un corps au sol : une jeune personne aux cheveux mi-longs, blonds, vêtue d’un jeans et d’un chandail blanc taché de bien des couleurs. Bien des couleurs, y compris une tache de sang auréolant un morceau de bois planté dans son cœur.
D’où je suis, on dirait la réunion d’une société secrète et lugubre…
J’ai déjà vu des cadavres. Mais celui-ci me dérange plus que les autres sans pouvoir dire pourquoi.
Trônant dans son fauteuil qui surplombe ses invités, mon père tourne son si beau regard vers moi. On dirait que plus rien n’existe pour lui. Sa fille, à ce moment, est la seule chose qui a un peu d’importance. Il se lève rapidement et s’approche de moi : je peux sentir, à son approche, l’ampleur de la menace.
Quelle idée j’ai eu…
Le malaise passe sur les visages des gens présents. Mon père me demande :
Je balance son dossier sur sa poitrine :
Un sourire amusé passe sur son visage.
Il espérait que je le défie pour faire un effet dramatique, selon le petit air satisfait qui s’affiche sur son visage. Je réalise alors que je marche exactement là où il veut que j’aille. Mon père fait signe à l’un de ses Boys :
Aussitôt, l’homme s’exécute avec un canif.
Le cadavre se retrouve torse nu, et le pieu est bel et bien entré dans son torse. Avec le sourire de celui qui lance un défi, mon père me dit :
Un silence accueille sa demande, et je m’insurge :
Ça y est, ma parole, il a perdu la raison.
En m’approchant, un regard en biais remplis de jugement est soigneusement appliqué aux Boys qui se lèvent et dégainent leurs armes à feu pour viser… Le cadavre. Une pulsion de découragement me prend et un : “Sérieux… Les gars…” m’échappe. Je me penche et tire sur le pieu. Il ne se dégage pas immédiatement, aussi un deuxième effort est nécessaire.
Cette fois-ci, il se déloge, et le cadavre pousse un cri de douleur. C’est un bond en arrière digne des jeux olympiques que mes jambes effectuent. Ma main droite est couverte de sang, et mon corps se met rapidement en position défensive.
Le corps se recroqueville sur lui-même, comme s’il tentait de se protéger en pleurant et implorant : “Pitié ! Je ne dirai rien à personne, je vous le jure ! Je n’ai rien fait de mal…”
Implorant encore la clémence, le corps maintenant vivant se fait empoigner et escorter par la totalité des Boys présents.
Je suis sous le choc, incapable d’accuser ce qui vient de se produire. Ce n’est pas possible…
Lorsque ses cris sont étouffés, je réalise que le pieu est encore dans ma main. Mon père semble plus que satisfait :
Je ne réponds pas et me dirige vers la salle de bain. Au terme du lavage, j’ai tellement frotté ma peau qu’elle est rougeâtre. Qu’est-ce qui vient de se passer? Était-il vraiment mort? Pas de doute, il était même raide… Il implorait la pitié. Il implorait. Mais il était mort.
De retour au salon, mon père dépose son cellulaire et m’observe :
Et il est sérieux. Bien sûr qu’il est sérieux : c’est exactement ce qui vient de se passer devant moi…
Il pointe l’enveloppe du menton :
Là, je m’assois, un peu étourdie.
Mon instinct m’intime de foutre le camp. Maintenant. Tout de suite. Pour une raison qui m’échappe, un danger est imminent, là, dans cette pièce où, pourtant, le vampire n’est plus.
Je secoue la tête et amorce un mouvement vers la sortie :
Il m’attrape par le bras et même si ce n’est pourtant pas le cas, j’ai l’impression qu’il est plus grand que moi.
Je n’arrive plus à détourner le regard. Je ne peux que le regarder dans les yeux et l’écouter… Et lui donner raison. Il faut que quelqu’un s’occupe de ça, motive les gars, surveille la ville. Je ne peux pas le laisser seul avec ça. Et puis, pour une fois que mon père fait quelque chose de bien...
Mais quelque chose en moi frise la panique totale et se débat dans mon for intérieur. Il continue :
L’envie de lui sourire me prend. Mon père fait le bien. Mon père fait le bien… Non, ça sonne faux. Ça ne se peut pas. Mon père a toujours un plan derrière un plan, toujours. Je sais qu’aucune de ses paroles n’a de prix. Mais sa main qui se glisse dans mes cheveux et sa voix si fière…
Je suis incapable de m’opposer ou de simplement partir. Figée, sans pouvoir me détourner de son beau et doux regard, soumise, il faut l’aider. Tranquillement, tous mes efforts, mes thérapies, mes larmes et douleurs, tout semble repoussé derrière une espèce de cloison. Tout est réel, je le sais, mais aucune importance n’est plus accordée à ces éléments de ma vie.
Une seule chose compte alors : c’est de prendre la place de mon père auprès d’Erika et de le couvrir, coûte que coûte.