Je n’ai pas souvenir du trajet que j’ai effectué pour revenir chez-moi. Quand je me réveille, le lendemain, je suis désagréablement confuse et je vomis. Ma tête est lourde, je frissonne et je me sens si sale que je passe au moins une heure sous la douche, à frotter jusqu’à la moindre parcelle de ma peau presque au sang. Je n’arrive pas à trouver le sens de ce profond inconfort, sinon une espèce de cauchemar où quelqu’un m'embrasse douloureusement et me murmure juste après “J’aime quand elle me résiste.” Ça me fiche un frisson d’horeur.
Mais je suis à peu près certaine que ce n’est qu’un cauchemar. J’étais seule avec mon père quand je suis partie, non? Comment suis-je rentré? En regardant à l’extérieur, ma TransAm est visible, stationnée dans la rue et brille sous les rayons du soleil.
J’ai peut-être chopé un virus…
Ça tombe bien : je dois tenter de retrouver le masque orange, aujourd’hui. Et ça presse. En me dirigeant vers l’hôpital, je repasse les informations que j’ai reçu hier soir dans ma tête. L’image du jeune homme blond, en position foetale, qui implorait la clémence, me hante. Et s’il fallait que ce soit le masque orange qui finisse à sa place?
Jamais.
Une fois devant le poste de l’infirmière, il me faut faire un travail de mémoire phénoménal pour me souvenir du nom écrit sur le name tag de l’infirmier présent, la nuit où je suis venue. Jason.
Je joue avec mes doigts nerveusement en attendant. Mes yeux s’attardent sur chaque personne qui entre et sort de l’hôpital : que sont ces personnes? L’une d’entre elles est-elle… autre chose qu’une personne normale? Le jeune homme de la veille semblait si banal, outre le fait qu’il fut un cadavre avec un pieu au coeur. N’importe qui aux urgences pourrait être un… quel mot utiliser? Comment désigne-t-on ces personnes? Sont-elles, encore, des personnes? Ont-elles des droits? Pourquoi n’en parle-t-on pas dans les journaux? Si elles sont dangereuses, pourquoi les gens comme moi vivent libres?
Ma liste de questions s’allonge drastiquement tandis que l'infirmier me tire de mes pensées. Il ne rit pas, lorsqu’il constate ma nervosité. Il semble juste inquiet.
Très inquiet.
Sa voix m’est si familière…
Il sait immédiatement de qui il est question, car il change de position. Il semble plus ouvert, et cette fois, c’est sa morphologie qui me dit quelque chose. Sans doute mon instinct a-t-il saisi ce qui se passe avant ma raison, car automatiquement, j’aurais envie de me blottir contre lui, qu’il me tire les cheveux et qu’il m’appelle sa good girl.
Un malaise passe sur son visage. L’angoisse me prend au ventre : quelque chose lui serait-il déjà arrivé?
Lentement, j’acquiesce, et il déclare à la secrétaire qu’il prend une pause.
Il m’amène dehors, près de son véhicule. Dans le froid, les mains dans les poches de nos manteaux ou réchauffé par un gobelet de café, il me demande :
C’est clair, limpide. Cet infirmier est le masque rouge.
Jason hoche la tête en regardant plus loin, comme s’il craignait, légitimement, d’être entendu.
Cette nouvelle tombe comme un crochet du droit et mon cœur se brise en mille miettes. L’apprendre de cette façon ajoute une couche de douleur à tout ce qui se passe. Je détourne le regard en croisant les bras tandis qu’il continue :
Quelque chose dans ses yeux me laisse voir une pointe de scepticisme tandis qu’il s’adosse à sa voiture. Là tout de suite, j’aurais envie de me cacher et de pleurer toutes les larmes de mon cœur comme une ado, mais je n’ai pas vraiment ce luxe. Je continue :
La situation est un peu plus grave qu’une peine de cœur. Et surtout, tant mieux si nous ne nous revoyons pas, vu les circonstances qui vont me tomber dessus.
Tant mieux pour lui.
J’ignore si le masque orange est dans sa lune de miel, sur un nuage, à n’être qu’heureux et sans regret avec sa nouvelle amoureuse, mais c’est mon souhait le plus cher pour lui. Que son coeur ne souffre pas autant que le mien en ce moment, car bon sang que je n’ai pas envie de quitter ma vie. Mon déchirement est total. Quelques larmes menacent de fuser. Elles sont retenues difficilement, ce qui semble inquiéter Jason.
Je ne veux tellement pas y aller…
Mais une seule chose compte : c’est de prendre la place de mon père auprès d’Erika et de couvrir ses arrières. Il faut que je le fasse.
Alors je demande à Jason :
Son visage change du tout au tout. Il lance un nouveau regard circulaire, cette fois très grave, avant de valider :
La situation semble le dépasser.
Sa question me saisit : je n’y avais même pas pensé.
J’ouvre la bouche pour répondre. Sa question est légitime : pourquoi je me mêle à ça? Quand ai-je pris la décision? L’une de ses collègues le salue au loin. Au même moment, je reçois un message texte de Ti-Poe qui me donne une adresse : je dois l’y rejoindre dans une heure.
Un effort surhumain de ma part est fait pour reprendre contenance :
Il m’attire à lui et m’étreint avec force. J’entends son cœur qui cogne dans sa poitrine et il frotte mon dos comme s’il tentait de me réchauffer. “Retiens-moi, je t’en prie… Attache-moi chez toi, ne me laisse pas partir… S’il-te-plaît, Jason…”
Mais il se sépare de moi et essuie les larmes qui m’ont échappé, cherchant quelque chose dans mes yeux.