Gambit Tome 1

Chapitre 15 : Le bunker

Par LaVerdure

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Une heure plus tard, le soleil est tombé. Ti-Poe arrive au volant d’une camionnette qui fait un drôle de bruit dans le stationnement du centre commercial où il m’a donné rendez-vous. 


En prenant place à côté de lui, je sens son regard tente de me percer : 





Oh non. J’aurais dû m’en douter : bien sûr que j’ai été suivie, aujourd’hui. Alors je dis la première chose qui me traverse l’esprit :  





Ma réponse lui donne une grimace, celle de l’homme qui ne sait pas quoi dire et qui préfère ne pas aborder le sujet.  





Sa réflexion me surprend. Je réponds, peut-être un peu malgré moi : 





Ti-Poe me lance un regard médusé en biais. Mais après tout ce que mon père a enduré… Ma nuque se tend et un mal de tête menace de pointer le bout de son nez.


Nous roulons jusqu’à un petit village en périphérie de la ville. Les lumières deviennent plus rares et la noirceur plus opaque. Mes pensées vont vers le masque orange, qui est désormais dans une relation exclusive, en sécurité, loin de moi et la crainte me prend. Je ne peux absolument pas m’imaginer lui faire du mal, jamais. S’il fallait qu’on lui mette la main dessus…


Après une vingtaine de minutes, la camionnette prend à droite et nous nous retrouvons devant une ferme désaffectée. Une maison à deux étages sans lumière à gauche, une énorme grange à droite. C’est à mon tour, d’avoir une grimace d’horreur. 





Je fige et le regarde gravement : 





Il tire le frein à main et sort du véhicule tandis que je fais le lien avec ce que m’a raconté Maître Leblanc. 


Le tonnerre gronde lorsque mon pied touche le sol : ce serait le temps de l’année où nous pourrions nous attendre à de la neige, mais la météo en a décidé autrement et cette pluie se transforme presque aussitôt en glace dès qu’elle touche le sol.


En entrant dans la grange, Ti-Poe attrape une lampe de poche et me fait passer devant des enclos vides. J’ai la chair de poule tant l’endroit fait peur. 


Il tire une trappe à même le sol, et une lumière blanche m’aveugle pendant quelques secondes. Une échelle donne sur le niveau inférieur, et il me fait signe de descendre. J’obtempère, en faisant bien attention de ne pas glisser.  


Un long couloir difficilement soupçonnable d’exister nous accueille, de même qu’une odeur de moisissure et de terre. Des écritures sont visibles sur les murs. Au début, ça a l’air décoratif, puis, je me rends compte que ça ressemble à des phrases dans une langue qui m’est inconnue. Mes doigts les effleurent : c’est carrément buriné…





Nous passons devant quelques portes, toutes fermées. Il commente : 





Il pousse la porte et je vois un nombre incalculable de pieux, de flacons, d’habits en kevlar, d’armes à feu, d’épées… Faire l’inventaire doit prendre des heures. 


Il passe à la prochaine pièce :


 



Une pièce blanche, avec des mots encore inscrits sur les murs. Un crucifix est la seule “décoration” de la pièce, et une étagère présente des médicaments, pansements, outils chirurgicaux. Je hoche la tête et il referme la porte pour montrer une autre salle. Celle-ci est à l’image de l’infirmerie, mais la table sur laquelle une personne devrait reposer possède d’épaisses sangles. En plus d’une armoire présentant des médicaments, je note l’existence d’une armoire ouverte contenant diverses armes et autres outils. On dirait une pièce dévouée au BDSM… 


Un regard interrogateur de ma part est lancé à Ti-Poe qui devient encore mal à l’aise : 





Le zoo… 


Le couloir bifurque.


Et voici le zoo.


Des salles en verre trempé laissant deviner que plusieurs personnes sont ici incarcérées. Autour des cadres de chacun, des inscriptions sont gravées. Ça ressemble à de l’écriture normale, mais dans une autre langue, avec des symboles que je crois avoir déjà vus dans une église. Il y a aussi de petites médailles religieuses, accrochées çà et là, et des images de saints qui donnent une allure glauque au décor. 


Au bout du couloir, une porte est fermée, verrouillée par une clé magnétique.


Je lance un regard hésitant vers Ti-Poe ; il me fait signe d’explorer.


J’avance donc vers la première pièce de verre. Un simple jeune homme de quinze ou seize ans qui se recroqueville contre le mur derrière lui en pleurant, dans une cellule de trois mètres carrés, avec une petite paillasse à même le sol et une toilette qui ne laisse aucune intimité. Aucun vêtement n’est visible, pas même sur lui. L’indignation s’élève en moi et passe par-dessus le sentiment de légitimité qui m’habite depuis la veille. Ça doit paraître sur mon visage, car Ti-Poe me prévient : 





L’instant d’après, j’entends quelque chose craquer sombrement. Le genre de craquement que mes côtes ont déjà fait sous les impacts de mes adversaires sur le ring. Des os qui craquent, se cassent, se froissent… En me retournant vers le jeune homme terrorisé, je le vois se regarder les mains en paniquant et en pleurant : elles s’allongent, deviennent de plus en plus épaisses, sa colonne vertébrale semble s’allonger, sa masse musculaire gonfle et quelque chose de sombre recouvre sa peau tandis qu’un gémissement, à la fois terrifié et enragé, mi-humain mi-animal, lui échappe. 


Le jeune, devant moi, “craque” de tout son corps. Ce qui le recouvre, c’est de la fourrure. Mon esprit voudrait tilter, refuser, se détourner, fuir, et l’adrénaline se fraye un chemin dans mon corps comme si elle m’indiquait une menace imminente. Incapable de détourner les yeux de cette scène, malgré l’horreur visuelle, ce qui me trouble au-delà de tout, c’était la détresse lisible dans le regard du jeune homme. La détresse, l’incompréhension, la colère, la douleur… 


Je n’ose pas remuer : je suis tétatinée. La bête me lance un regard assassin et se jette contre la vitre. Instinctivement, mes jambes reculent et mon corps se met en position de combat ; à la mâchoire qu’il a, nul doute qu’il m’arracherait le cou d’un seul geste sans aucun effort. Des étincelles dorées s'échappent de la fenêtre de verre à son impact et il recule en se recroquevillant, avec un gémissement animal, celui que ferait un chien. Dépassée,

je me mets une main sur la tête :


 



Automatiquement, je me dis que si ce jeune existe, d’autres personnes comme lui existent également. Pourquoi on n’en entend pas parler, alors? Qu’on me fasse croire qu’au nombre de cellulaire en circulation, de caméras de surveillance et de commères aux fenêtres, que ce genre d’événement n’ait jamais été rapporté. 


À moins que ça ne se contrôle? 





Sa réponse me déchire. Je lui lance un regard douloureux : 





C’est un coup bas, c’est vrai : les enfants de Ti-Poe sont tout pour lui, et nul doute que si son plus vieux faisait ce genre de… Il se serait rué à l’hôpital en hurlant pour un spécialiste. 


Mais il ne me répond pas. Ti-Poe passe son chemin sans rien ajouter : je lui ai fait mal et j’en suis désolée, mais c’est inconcevable, de ne rien dire en de telles circonstances. 


Nous arrivons devant la deuxième cellule où se trouve un enfant dont les avant-bras sont recouverts de ce qui me semble être des écailles. Ses yeux d’un bleu profond m’étudient, et il semble décider que je ne suis pas une menace puisqu’il s’approche de la fenêtre et me fait un geste de la main avec un doux sourire. Ti-Poe explique : 





Je tente un sourire de désolation vers le petit qui m’en rend un franc. Il semble satisfait de me voir, ce qui me porte à rester un peu sur mes gardes. Lorsqu’il parle, quelque chose cloche puisque sa voix me semble… Je ne suis plus capable de faire autre chose que de l’écouter. Il me dit : 





Je suis si captivée que lorsque Ti-Poe me prend le bras pour m’aider à me ressaisir, tout mon corps sursaute d’un coup. Il a un rire embarrassé et déclare : 





Il s’adresse au gobelin et déclare sur un ton presque paternel qui laisse entendre une toute petite pointe d’affection :





Je remarque un sac de fast food intouché au fond de la salle. Le petit sourit mais j’ajoute rien. 


Il me présente ensuite un vieillard qu’il prétend être un Mage. À notre approche, l’homme s’écarte de la fenêtre en tremblant comme une feuille. Il a un peu plus de soixante-dix ans. Comme monsieur Dubé. J’ai mal de le voir ainsi : il est terrifié, et il n’a droit à aucune dignité.





Pour toute réponse, l’homme se recroqueville sur lui-même, tandis que la bête que j’ai aperçu en premier se jette encore contre sa propre parois, provoquant un sursaut de ma part, ainsi qu’une nouvelle pluie d’étincelles et de nouvelles plaintes de souffrance. 


Ti-Poe me fait avancer à une nouvelle cellule.





Dans la pièce, une adolescente. Sa sombre chevelure ondulée lui arrive aux épaules et ses profonds yeux noirs m'étudient. Vêtue de haillons, elle demeure au fond de sa cellule, droite comme un soldat.





Ti-Poe renchérit : 





Je lance un regard situé entre de l’impatience et de la compassion à son endroit, mais cela ne suffit pas. Elle ajoute : 





À ces mots, elle se mord l’avant-bras au sang. Aussitôt, j’ai une plainte de dégoût : je déteste l’automutilation. Mais devant mes yeux ahuris, sa plaie se referme. Étonnée, muette, ma réaction rend l’ado plutôt fière de son effet.


Ti-Poe dit : 





Ma question la surprend. Elle répond avec un haussement d’épaules : 





Mon ton est tranchant, et un peu de colère siffle à travers mes paroles, sans doute dû à ce fichu mal de tête qui me tambourine maintenant les tympans. Il détourne le regard. J’en reviens à l’ado : 





Ses épaules s'affaissent au fur et à mesure qu’elle parle, et le poids de la rue est visible. Je sens un lien qui me relie à cette ado qui tente de nous effrayer pour se défendre. Elle est exactement à l’image des gens de mon quartier : une survivante. Ce n’est pas un monstre.  





Je me retourne vers la cellule qui se situe juste devant celle de Lucy. Un jeune homme frêle aux cheveux blonds me dévisageait avec une certaine méfiance sur le visage.  





C’est lui, le jeune blond de la veille, celui qui suppliait. Le voir là me soulage et me terrifie à la fois. 





L’insulte est légitime, donc elle n’est pas relevée.


 



La pièce BDSM… C’est une pièce de torture. Je lance un regard outré à Ti-Poe qui hausse les épaules : 





Quelque chose remue encore en mon fort intérieur, se débat, s’indigne, me hurle que ce qui se passe en ces lieux, ce n’est clairement pas bien. Qu’il faudrait foutre le feu à cet endroit. J’ai envie de prendre Ti-Poe par la gorge et de le plaquer au mur, parce qu’il tente de légitimer ce genre de barbarie. Cautionner de la torture? Et puis quoi encore!  


Mais une seule chose compte alors, et m’aide à ralentir mon rythme cardiaque en diminuant l’adrénaline qui menace de prendre le pas sur ma réaction : c’est de prendre la place de mon père auprès d’Erika et de couvrir mon père.


Alors ces émotions coulent derrière une cloison, là où je fais silencieusement le deuil de ma vie, et je ne dis rien.






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