Gambit Tome 1

Chapitre 17 : La Mère Supérieure

Par LaVerdure

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Ma nouvelle petite chambre de quelques mètres carrés n’a pas besoin de rideaux. La neige a pris sa place officiellement désormais, à l’extérieur, mais le loisir de la contempler au réveil m’est retiré, vu l’absence de fenêtre. 


Ce sont trois coups frappés à la porte qui me réveillent. Immédiatement, j’applique la routine que la Mère Supérieure m’a prescrite en m’agenouillant près de mon lit, les mains jointes sous mon menton. Je ne sais même pas comment prier… Donc je ne fais rien. De ce que j’en sais, Dieu est fondamentalement à l’opposé de mes croyances : la liberté, l’autonomie, la responsabilisation, l’Humanité. Jusque là, Mère Supérieure n’a absolument rien démenti de ce que je connais de Dieu : la sévérité, l’austérité, la colère. Alors la décision est prise de penser à Cassandra, plutôt qu’à ce Dieu, et à sa joie de vivre, à sa peine d’amour avec Max qui la rend si vulnérable, à sa résilience qui la rend si forte. 


Un signe de croix bien maladroit s’ensuit et je me lance à la deuxième étape prescrite : la repentance des péchés. Mais pourquoi… Quels péchés… De quoi suis-je censé me repentir? Un fouet, vraiment? Je prends l’objet sur la table de chevet et en observe les lanières de cuir : j’en ai déjà vu. J’en ai déjà même “subi” un, mais c’était dans d’autres circonstances, bien plus agréables. Ici, il faut que j’expie quelque chose qui me rend mauvaise. La question est embêtante : qu’est-ce qui me rend mauvaise? En me remettant encore à genoux, il me faut quelques secondes pour réfléchir. Pas question de me repentir pour le BDSM, c’est catégorique. Je refuse également de me repentir d’avoir des amis ou de boxer. Ça, c’est la vie…


Mais il faut passer à l’acte : cinq coups de fouet dans le dos. Sans doute le premier est-il maladroit, car c’est à peine si je le sens. Au deuxième, la question est de savoir si le premier coup compte puisqu’aucune douleur ne se manifeste. C’est encore l’équivalent d’une caresse. Il a peut-être un défaut de fabrication ? Est-ce que je dois me punir de ne pas avoir mal ? Je hausse les épaules en recommençant : c’est encore la même sensation. Et pourtant, les lanières de cuir entre mes doigts sont sans équivoque : elles ne devraient pas m’épargner.


Peut-être exige-t-elle ceci simplement pour faire peur. 


C’est ensuite un jogging d’une heure qui nous attend. Dans ses habits de sport, la Mère Supérieure semble avoir une dizaine d’années de moins, ce qui me fait sourire, car, sous ses allures de vieille grincheuse, elle est plutôt jolie. Étonnée de me voir de bonne humeur, et surtout motivée à cette tâche, elle me demande : 




Elle lève un sourcil et pince les lèvres, comme si elle était insultée. Immédiatement, elle me retourne, ce qui me surprend, et lève mon chandail. Je ne sais pas ce qu’elle voit, outre mon immense tatouage de phoenix qui renaît de ses cendres fait à ma sortie de prison, mais décide: 





Quelque chose me satisfait dans son air déconfit. Ce quelque chose me vivifie pendant tout le trajet que nous faisons dans la forêt.


À notre retour, comme promis, nous retournons à ma chambre avant la douche. Mes vêtements du haut sont retirés en me remettant, encore, à genoux. Mère Supérieure semble inconfortable, alors je fais bien attention de rester dos à elle pour lui éviter ce genre de malaise. Et ma main donne le premier coup : toujours aucune sensation. 


Elle me prend le fouet des mains d’un mouvement sec et me flagelle. Et elle n’y va pas de main morte. C’est embêtant… C’est peut-être moi qui ai un défaut de fabrication. Après sept ou huit coups, elle remet le fouet à sa place et m’ordonne de ne pas bouger. J’attends, torse nu, et le froid commence à me gagner, puisque le jogging m’a donné chaud. Mais j’attends.


Je l’entends revenir, dérouler quelque chose. L’instant d’après, une souffrance fulgurante me surprend et m’arrache un cri : voilà ce que doit faire un vrai fouet, lorsqu’il est appliqué avec une force maximale. Quelque chose coule dans mon dos, et des larmes me montent aux yeux tandis que la douleur me paralyse. “C’est impossible…” murmure-t-elle. Quelque chose tombe au sol derrière moi, et tout mon corps tremble, prêt à se mettre à l’abri si elle recommence quand elle me dit : “Vas à la douche. Rejoins-moi à la cuisine pour le déjeuner.” Malgré la douleur, j’acquiesce en retenant mon souffle. Lorsqu’elle est partie, de lourdes larmes fusent librement sur mon visage.  


La chose derrière la cloison se jette contre la paroi, aimerait tout faire exploser, mais ne le peut pas. Car je dois prendre la place de mon père auprès d’Erika et couvrir mon père. 


Au sol, un deuxième fouet de cuir gît et restera là pendant un temps.


L’eau n’est pas tout à fait froide. Elle est plutôt d’une tiédeur qui retire toute envie d’y rester trop longtemps. En ce moment, elle me brûle au niveau de la blessure que m’a infligée la Mère Supérieure et ma mâchoire se crispe.


À la cuisine, où un gruau froid et un morceau de pain m’attendent, Mère Supérieure est déjà attablée. Prendre sa douche et se rhabiller ne lui ont pris que quelques minutes, comparativement à moi qui ai de la difficulté à mettre un pied devant l’autre et qui est incapable d’endurer un soutien-gorge. À sa vision, immédiatement, la chose en moi voudrait l’étrangler, la dépecer, lui hurler dessus de toutes mes forces pour ce qu’elle m’a fait, mais rien ne se passe. 


Nous joignons nos mains et elle prie silencieusement. Je pense à Sasha, personne incroyablement créative et intelligente, qui m’a ouvert grand les bras et qui prend position pour la défense des droits des personnes LGBTQI+. Un signe de croix et nous mangeons en silence. Du moins mange-t-elle en silence. L’appétit ne se manifeste pas pour ma part. Quelque chose coule encore, le long de ma colonne vertébrale, et l’absence de miroir me rend impossible le fait de pouvoir constater l’ampleur des dégâts. 


Va-t-elle me tuer à petit feu ? 


Lorsque nous débarrassons, elle regarde quelque chose dans mon dos et lève les yeux au ciel d’impatience. Sans m’avertir et d’un mouvement brusque, elle relève mon chandail. Immédiatement, je tente de me déloger, de l’éviter, il n’est pas question qu’elle me touche. Sa voix résonne avec une autorité surnaturelle et elle m’ordonne “ASSIS”. Mes genoux me laissent m’échouer au sol et tout mon corps est pétrifié. 


Elle relève alors mon chandail sans ménagement, et tout ce que je peux faire, c’est pleurer en sentant la chose en moi se débattre avec l’énergie du désespoir. C’est un dégoût sans fin qui me prend en sentant sa main sur mon dos Au fil des secondes, la douleur qu’elle m’a infligée se calme et, progressivement, disparaît. Quand elle laisse enfin mon chandail retomber, je tremble comme une feuille. “Prie. Rejoins-moi ensuite dans la salle d’entraînement.” Mes yeux se ferment et ma respiration tente de se calmer avant que ma gorge, serrée par l’émotion, ne réponde : “Oui, Mère Supérieure.”


Le bruit de la porte de la cuisine qui se referme me confirme ensuite son départ. Alors, seulement, je me laisse aller à une position foetale, couchée à même le sol, en me demandant ce qui est le plus terrible à recevoir de sa main: la douleur ou la guérison? 


Elle m’a dit de prier. Alors je pense à monsieur Dubé : c’est de lui que j’aurais le plus besoin en ce moment. Sa force brute, ses bonnes paroles, ses remarques toujours pertinentes, son souci de l’autre, son amour du quartier… La sensation de sa main sur mon épaule quand j’étais sur le ring, épuisée. J’entendrais presque sa voix qui me dit : “Debout, c’est qu’un round de perdu. T’en as d’autres !”


Je me relève. Plus aucune douleur dans mon dos ne se fait sentir. Il ne reste que le sentiment profond et amer d’une agression. Sentiment qui, semble-t-il, s’amenuise au fur et à mesure que j’avance vers la salle d’entraînement pour laisser place à l’ombre d’un mal de tête. 


La porte de la salle d’entraînement où la Mère Supérieure m’attend est grande ouverte. Son regard lourd d’acier me transperce et m’écrase : mais qu’est-ce que j’ai fait pour l’énerver à ce point? Tant qu’elle ne m’expliquera pas, cette colère est un problème. À ce moment, atrocement soulagée de toute émotion négative, mon sentiment reste une confusion totale. Elle parle la première : 





Elle me présente la pointe de son épée :





Sans faire d’histoire et sans comprendre son raisonnement, je m’égratigne le bras. Un peu de sang perle de la plaie, ce qui rassure la Mère Supérieure : 





L’insulte passe… et se retrouve derrière la cloison, me laissant d’un calme qui semble la satisfaire, mais elle se méfie encore. 


Elle me donne une épée de bois et se munit d’une autre pareille à la mienne.





Un hochement de la tête lui répond. Mais comment retenir tout ça ? Il faudra trouver un moyen, car elle ne semble pas être le genre de personne qui aime se répéter. Elle continue : 





Encore une fois, j’acquiesce. 


Elle commence par me montrer la base : la position de combat, l’équilibre. Elle m’apprend à parer : ce n’est même pas un défi. Je refais exactement ce qu’elle m’enseigne sans difficulté. Au début, c’est étrange à quel point ce qu’elle me montre est facile à comprendre. C’est peut-être une professeure exceptionnelle ? Lorsqu’elle décide de ne plus retenir ses coups, toutefois, je me retrouve au sol plus souvent. Elle ajoute à ses attaques crocs en jambe, feintes, coups bas, et à chaque fois, quelque chose qui hurle en moi. Quelque chose qui voudrait pouvoir donner libre cours à se défendre et l'attaquer. Mais à chaque fois, je me relève tranquillement, sans une once de colère visible, à me replacer et à vouloir faire mieux. Et ça énerve la Mère Supérieure. 


Après deux heures de pratique intense, son souffle est juste un peu plus court et une perle de sueur paraît sur son front. 





Je baisse un peu la tête : 





Elle me fait signe et nous rangeons nos épées de bois. 





J’acquiesce et mon cœur s’emballe lorsqu’elle évoque ce futur appel. 



Derrière la cloison, la chose semble se fatiguer.   






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