Ma prière du midi est dédiée à Marie, qui offre des cafés gratuits aux gens sans domiciles fixes dans mon quartier et qui aide les ex-détenus à revenir sur le marché du travail en leur proposant un job stable et bien payé.
Puis, devant la Mère Supérieure, j’appelle mon père, les yeux brillants et un sourire juste un peu enfantin sur les lèvres. Lorsqu’il répond et que sa voix fuse sur le haut-parleur, je me dis : “Voilà ce pour quoi je me donne tant.”
Je me dépêche de lui répondre avant qu’il n’ajoute des commentaires acerbes :
La Mère Supérieure se rebiffe et répond :
Il me faut quelques secondes avant de répondre :
Il rit. Quel rire merveilleux… Si doux à entendre. La chose en moi ne cesse, toutefois, de remuer.
Une seconde passe, comme s’il était l’homme le plus heureux de la Terre et qu’il accusait l’émotion :
Puis il raccroche.
Mère Supérieure me jauge de la tête aux pieds :
J’ai un petit sourire un peu embêté.
Le reste de l’après-midi, elle me donne des lectures à faire tandis qu’elle “prend soin de ses invités”. Je redoutais des versets de la Bible, mais non : il s’agit de lecture à propos de stratégies de guerre applicables philosophiquement. Elle ajoute :
Comme une enfant sage, mes lectures se font très lentement : la plupart des mots ne me sont pas familiers. Le vocabulaire et les expressions reliables aux champs de bataille et aux stratégies sont pointus. Par chance, un dictionnaire est à ma disposition, et les définitions recherchées sont vite écrites sur une feuille à part.
Et puis, l’idée de revoir Gab me fait chaud au cœur.
Le souvenir du jeune enfant dont j’aimais tant l’imagination ne m’a jamais quitté. Il est devenu, très jeune, le sniper/tueur à gages en lequel mon père a le plus confiance.
Après plusieurs années sans nouvelles, nous nous sommes revus quelques mois avant mon incarcération, lors d’une soirée que papa avait organisée exceptionnellement chez lui. Il avait insisté pour que je sois là, et il a fait exprès de créer une bulle entre Gabriel et moi. Le “dark and edgy” loup solitaire dur à approcher par la gente féminine.
J’étais intriguée et heureuse de le revoir après toutes ces années. Nous nous sommes rapprochés. Il avait besoin de chaleur humaine et m’a bien fait comprendre que c’était tout ce qu’il recherchait. J’ai découvert, cette nuit-là, un homme très respectueux au lit et peu bavard. Peu de mots, beaucoup d’initiatives.
J’ai été surprise qu’il m’invite à une date par la suite. Il m’a offert d’aller dans un stand de tir. L’idée avait le mérite d’être originale. Papa m’avait déjà appris l’utilisation d’arme à feu de façon très sommaire, mais Gabriel m’a appris à réellement être efficace : la position du corps entier, comment tenir l’arme, de quelle façon viser… Les calibres, les meilleures utilisations en quelles circonstances...
Nous avions aussi des moments de réelles intimités. Ça se passait, en général, chez lui après l’amour, à l’abri des regards et oreilles de mon père. Il me racontait la mort d’une personne qui l’avait troublée, une mission amorale donnée par Le Flot... Il m’a révélé, avec une grande honte et le regard fuyant, qu’il croyait être gai, et ça m’a rendue un peu triste pour lui : les Boys de mon père n’ont aucune tolérance pour les gens qui ne sont pas les traditionnels blancs hétéros catho.
Sa question m’avait étonnée et j’avais pris le temps d’analyser la situation.
Spontanément, il m’a embrassé. Il n’existe pas de souvenir plus doux, à ma mémoire, que cette nuit ou il me murmura “Je t’aime”. J’ai eu l’impression de le “sentir pour de vrai”, à ce moment précis.
Une semaine plus tard, papa lui donnait un contrat à Ottawa. Trois jours après son départ, papa m’annonçait que Gab ne reviendrait pas en ville avant un long moment. Je n’ai pas compris pourquoi il avait pris cette décision, et ça m’a brisé le cœur.
Malgré tout, ces souvenirs mettent un baume sur quelques blessures récentes : le masque orange qui change de vie, ma propre vie qui se retrouve aux oubliettes… Marié ou pas, Gab est une bonne personne. L’avoir près de moi mettra, peut-être, un peu de lumière dans des zones d’ombres, ne serait-ce que par sa seule présence.
Après plusieurs heures passées dans le zoo, Mère Supérieure s’enferme dans son bureau pour répondre à de la correspondance et me laisse explorer plus amplement l’armurerie. Ensuite, nous préparons le dernier repas du jour, à peine un peu plus consistant que celui du midi.
En soirée, j’ai du temps libre. Je décide de rester à la salle d’entraînement et de pratiquer mes routines que j’avais mises sur pied lorsque j’étais incarcérée.
Après tout, la situation n’est pas si différente…