Entre la routine mêlant entraînement, leçons, et pénitences, je suis si occupée et épuisée que le temps qui passe se remarque à peine. J’ai de la difficulté à déterminer si la Mère Supérieure me déteste ou m’aime bien. C’est une guerrière incroyable et chevronnée, et au-delà de cette poigne de fer qu’elle tient sur ma vie, elle ne semble pas avoir d'intentions belliqueuses à mon endroit. Comment lui en vouloir d’être si rigide quand on sait que son ennemi à combattre mesure huit pieds de haut avec une mâchoire qui peut nous arracher la tête ?
Mais si, parfois, elle approuve une position prise ou une question posée, elle dit souvent que mes tatouages sont affreux, que je suis une fille à son père, tient des discours homophobes… Lorsqu’elle prononce des paroles dégradantes, elle observe ensuite ma réaction. J’ignore si elle voudrait me voir réagir. À chaque fois, la colère glisse doucement derrière la cloison, et je lui souris.
Le jour tant attendu arrive rapidement, et c’est avec joie que j’aide la Mère Supérieure à tout préparer pour l'arrivée de mon père. Déplier les chaises, préparer thé et café, mettre des biscuits dans des assiettes… Elle me demande :
Un moment de silence me donne le temps d’y penser avant de répondre :
Son ton est tranchant et laisse deviner que c’est un reproche. Mais je lui réponds immédiatement, ouverte au sujet :
Une hésitation me coupe. Il me manque un morceau. Mais lequel? Qu’est-ce qui me manque? La chose derrière la cloison grogne. Elle gratte, frémit. M’appelle.
Qu’est-ce que j’ai oublié?
La Mère Supérieure fronce les sourcils, m’observe, m’appelle par mon nom. Un fulgurant mal de tête me fait vaciller lorsque je force. Je force à tenter de me souvenir. C’est là, c’est juste-là, sous mon nez. J’ai coupé les ponts avec…
Elle met une main sur mon épaule, plonge son regard dans le mien, et nous sommes interrompues par la porte de la cuisine qui s’ouvre sur Ti-Poe. Aussitôt distraite, le mal de tête s’éloigne, et la chose se calme, ou s’épuise. Automatiquement, mes yeux cherchent derrière l’homme bedonnant.
Le voilà.
Mon père, si beau, si charismatique, si fort… Je délaisse les biscuits et les assiettes pour m’avancer vers lui. Il m’ouvre les bras, comme Jésus sur les images de la Mère Supérieure, et notre étreinte met un baume sur tout ce que j’ai vécu ces derniers temps. Voici pourquoi j’ai quitté ma vie.
Quand nous nous séparons, Ti-Poe me regarde étrangement, mais n’énonce rien. Il semble juste très surpris, peut-être un peu choqué.
Puis, derrière mon père, une troisième personne se joint à nous.
Gabriel.
Quelques rides en plus et une cicatrice sur sa joue gauche témoignent du temps qui est passé depuis notre dernière rencontre. Sinon, c’est exactement le même sourire complice, le même regard pétillant et la même voix enjouée qui me saluent. L’envie de lui sauter au cou me prend, mais trop de familiarités avec lui ne passeraient pas auprès de Mère Supérieure. Alors nous nous serrons joyeusement la main.
Mère Supérieure met un terme aux réjouissances avec un ton tranchant :
Gab semble surpris et décline poliment avec un “Non, merci, madame.” tandis que mon père s’exclame, heureux de l’effet de son arrivée :
Son humour me fait sourire.
Elle lui présente une tasse d’un affreux café filtre sans véritable goût. Lorsque nous sommes tous assis à la table, Gab prend un biscuit tandis que Mère Supérieure débute :
Sa réplique irrite un peu Mère qui ne relève pas la provocation. Elle continue :
Mon père semble si fier de moi que j’en suis émue.
Mère est de plus en plus mécontente : il semble que la présence de mon père lui soit fortement désagréable… Il continue :
Elle semble se ranger derrière cette déclaration. Il glisse vers moi une liste de noms qui débute par : “Gab, Ti-Poe, André, Ti-Christ,...”
Gab se penche un peu vers moi et me murmure :
Comme s’il lui était interdit d’être trop proche de moi, Mère lui lance un regard assassin et Gab reprend sa place aussitôt en baissant les yeux. Je lance à mon ex-copain un sourire d’excuses. Il me fait signe de ne pas m’inquiéter.
Mon père reprend :
Prise aux dépourvues : il n’approuverait certainement pas mon projet pour les femmes victimes de violence conjugale, alors je lui réponds très simplement :
Il éclate de rire et me passe une main dans les cheveux, comme il le ferait à une gamine.
Mon sentiment oscille entre l’insulte et la fierté. Mais c’est son sourire qui gagne malgré tout.
Le vrai nom de Ti-Poe m’étonne: Paul Desmarais ? Gab, pour sa part, lève les mains, en signe d’évitement. Mon père acquiesce :
J’acquiesce en souriant.
Tout semble avoir été survolé. Mère et moi nous levons pour accompagner les trois hommes à l’entrée. Encore une fois, mon père me serre dans ses bras : “T’es bonne ma fille ! Continue comme ça.”
Lorsque la porte se referme, l’immobilité me gagne, ainsi qu’une envie déraisonnable de pleurer. Je me ressaisis aussitôt et aide la Mère Supérieure à tout ranger. Et tandis que nous nous exécutons, à plusieurs reprises, elle ouvre la bouche pour dire quelque chose et se ravise immédiatement. Hésite-t-elle à me sermonner ? Ou est-ce encore une personne qui croit que le sexe plombe les genoux avant un combat?
Arrive la prière du soir, dédiée à Gabriel et en la confiance qu’il a placée en moi, il y a quelques années. Ce soir, quand je m’endors, mon cœur est plus léger.
Mais j’ai tellement mal à la tête…