Gambit Tome 1

Chapitre 24 : La métropole

Par LaVerdure

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Mère Supérieure ne m’adresse plus la parole depuis quarante-huit heures. En fait, elle semble avoir fait vœu de silence, puisqu’elle ne parle à personne, que ce soit à Ti-Poe ou à moi-même. Je suis toutefois incapable de m’en vouloir d’être intervenue. Je préfère travailler plus fort pour retrouver sa reconnaissance. 


Au troisième matin de son mutisme, je la retrouve dans la cuisine devant une tasse de thé fumante. Elle lève les yeux et me demande : 





Elle me regarde étrangement, comme si elle méditait ma réponse, avant de murmurer plus pour elle-même que pour poursuivre une discussion : “Ce ne sera pas facile. Mais c’est nécessaire.” Je reste silencieuse, attendant qu’elle en revienne à notre échange : 





Une part de moi redoute ce qu’elle annonce, mais je m’incline à sa demande. 


À midi pile, nous quittons sans dire aux boys où nous allons. Ti-Poe nous regarde partir sans cacher l’inquiétude sur son visage. 


C’est en silence que nous roulons. Pas de musique, pas de discussion… Que le silence. 


Quand, en fin d’après-midi, les pancartes nous indiquent que nous approchons de la métropole, je lui demande :





Mes yeux restent sur la route, mais mes sourcils se soulèvent un peu : du sang facile… 





L’idée me prend de lui souligner qu’il y a plusieurs quartiers, dans la métropole, correspondant à cette description, mais je préfère prendre la décision de l’amener vers les bars crasseux plutôt que d’argumenter. 


Une heure plus tard, dans la neige, ma TransAm est stationnée dans un endroit discret. Immobile, j’attends ses ordres. 


Et pourtant, elle ne dit rien, me regarde comme si c’était à moi de décider. 


Là, j’avoue qu’elle m’énerve un peu. Ce qu’elle fait ne me plait pas: la discipline stricte pour tout relâcher sans prévenir… Alors soit. Elle veut que je gère à ma façon? C’est parfait. Je retire ma veste de kevlar sous son regard surpris :


 



Mon pouce pointe un restaurant populaire à côté du bar : 





Et sur ce, sans l’attendre, je sors de la voiture. Le bruit de sa portière m’indique qu’elle me suit. 


Une fois à l’intérieur du restaurant, la serveuse vient prendre nos commandes et repart. Mère semble bien sévère dans ce lieu familial. 





Ce souvenir me rend triste. Tristesse qui se retrouve derrière la cloison tandis que j’ajoute : 





Elle prend une gorgée d’eau avant de me répondre : 





Sa réponse me fait rire doucement et elle ajoute : 





Le silence suit cette déclaration : j’ai tellement de difficulté à imaginer Mère idolâtrer quelqu’un autre que Dieu… Elle continue, avec une émotion de douceur que je ne lui connaissais pas : 





Son témoignage me touche profondément. Mais son verset de la Bible, lui… La serveuse nous amène nos commandes et nous mangeons après une prière.


Lorsque nous avons terminé et que la facture est payée, nous sortons à l’air frais. Le soleil est couché et le nightlife de la métropole débute, avec les personnes sans domicile fixe qui errent, les prostituées qui sollicitent, les gens qui flirtent ou bravent les étrangers. C’est fou : aucune transition n’est visible: c’est comme si tous ces gens étaient conditionnés à agir de la sorte à cette heure précise. Comme des acteurs tenant des rôles spécifiques.


Il est encore tôt, mais nous entrons dans le bar ciblé. Si je suis instantanément avalée par l’endroit, Mère en détonne énormément, avec son chignon serré, ses lunettes et son habit gris. Pourtant, personne ne semble faire attention à elle et, une fois dans un coin qui nous permet de garder un oeil sur la salle, elle me demande : 





Alors j’observe. 


La musique est peu convaincante et la température de l’endroit devient de plus en plus chaude. Je retire mon manteau et prends une gorgée du verre d’eau que m’a apporté une serveuse avant de remettre mon menton dans ma main et de suivre les gens du regard. Mère a la patience d’une véritable Hunter et ne se laisse pas distraire, que ce soit par l’ennui ou les quelques péripéties provoquées par des gens graduellement de plus en plus saouls.


L’idée que nous perdions notre temps me prend quand je remarque un individu dans un coin, exactement comme nous. Il y est depuis au moins une heure et regarde les gens qui dansent, s'enlacent, se repoussent ou rient. Il fixe une jeune demoiselle blonde un peu éméchée avec un intérêt grandissant. Une consommation de bière en fût intouchée pétille devant lui, et à force de l’observer, je me rends compte qu’il est trop immobile. Brun, athlétique, avec une peau à peine trop pâle.


Un petit coup de menton en sa direction et Mère le repère. En quelques secondes, elle hoche la tête : 





Je lui souris avec un humour qu’elle ne rejette pas, mais le temps d’échanger ce regard, l’individu n’est plus à sa place. Il est repéré sur le dancefloor, à approcher la jeune femme blonde qui danse maintenant en le regardant approcher. Lorsqu’il la touche, elle rit en renversant la tête et nous l’entendons s’exclamer : “T’es froid ! T’as besoin de te faire réchauffer?” Elle se frotte plus lentement sur lui et lui murmure des choses à l’oreille. 


Aussitôt, Mère se lève : 





J’obéis immédiatement, surprise de ce revirement de situation. Chemin faisant, mon regard  croise celui d’une magnifique jeune femme aux traits asiatiques qui me fixe un peu avant d’aller, à son tour, sur le dancefloor. 


Une fois à l’extérieur, je suis Mère qui presse le pas vers la TransAm. Sans s’arrêter, elle m’explique : 





J’acquiesce et, une fois à la voiture, mon armure est passée le plus rapidement possible. Je crois même battre mon record de quelques secondes, juste à temps pour voir monsieur le beau brun qui ressort avec la jolie blonde. Elle rit goulûment en lui tenant la main.


Tandis que mon épée se retrouve à ma ceinture, un doute m’assaille: cette scène semble tellement banale que j’ai peur de me tromper. Mon arme à feu retrouve sa place et une cagoule d’hiver recouvre mon visage. 


Mère Supérieure termine de se préparer avant moi et nous observons le couple se diriger vers une ruelle sombre. En profitant des ombres de la nuit et du manque de lumière provoqué par des lampadaires jamais entretenus, nous nous approchons de l’endroit en silence sans être aperçues. La jeune femme rit encore. J’étire le cou et la vois qui pousse gentiment l’homme contre le mur. Celui-ci l’embrasse et renverse les rôles pour s’agenouiller devant elle. Maintenant elle-même contre le mur, la demoiselle souffle fort et il devient facile de deviner que… D’après l’endroit où il a plongé la tête que… bon. Sous mon masque, je me mords la lèvre pour ne pas éclater de rire en me disant qu’il faut noter cette position dans les trucs à essayer avec Gab. Puis les soupirs deviennent des gémissements de plus en plus forts. 


Mère me fait signe. L'envie de lui faire faux bond me prend : il lui fait l’amour oral, il n’a pas les crocs plantés dans son cou à la siphonner, c’est même plutôt bien élevé, ce qu’il fait… Mais c’est un ordre de Mère. Alors je dégaine mon arme à feu et m’avance silencieusement dans la ruelle pour avoir un angle de vue adéquat.


J’hésite à lui tirer dans la tête. Si nous faisons une connerie, je veux que ce pauvre homme ait une chance de survie, alors ce sera son épaule. Et je tire. 


Malgré le silencieux, le coup de feu résonne et l’individu tressaille avec un gémissement de douleur. La jeune femme, elle, hurle. L'homme se retourne vers moi, le visage barbouillé de sang. Derrière lui, une plaie se déverse sur la cuisse de la femme. À ce moment, la certitude que la balle a traversée l’épaule de ma cible pour s’y loger m’assaille. Mais pas le temps de détailler ce qui se passe parce que l’homme se jette sur moi à vitesse grande “V” et j’ai à peine le temps d’esquiver. Combattre au corps à corps n’était pas du tout dans mes plans, alors prise au dépourvu, je reste en totale esquive. Et il y a beaucoup de coups à esquiver : il est rapide, précis, et le coup qui heurte le mur de brique derrière moi m’indique une force surhumaine. 


Nous ne nous sommes pas trompées. 


Quand, finalement, il réussit à me mettre la main dessus et à me donner un coup, la douleur est si vive que ma vraie mère doit le sentir sur son nuage. Mais aussitôt, il se fait plaquer d’un mouvement digne de ce que peut faire le meilleur linebacker au football américain par Mère Supérieure. Lorsque je suis dégagée, elle souffle un peu et dégaine son épée magique. 





Je me remets sur pied avec un gémissement d’effort et dégaine enfin ma propre épée pour me mettre en garde. Mère désigne du menton l’homme qui nous sourit comme le ferait un prédateur animal. 





Une grande inspiration et je m’élance. Et il m’évite. Il évite chacun de mes coups en riant et j’ai le désagréable sentiment d’être nulle. Ce qui m’enrage. Mes mouvements sont moins précis et je fais n’importe quoi. 


La voix de Mère me vient : 





Me concentrer. Ne pas le laisser jouer avec moi. Le combat contre Fergusson me revient : le jeu de pied, les coups à parer... J’esquive un coup, puis deux, et contre-attaque. Le combat passe de sauvage et intuitif à quelque chose d’organisé, comme le serait une danse.


Il est ainsi tenu pendant de longues minutes et mes muscles me hurlent de m’arrêter, mais pas question. Lorsqu’elle considère que c’est assez, Mère intervient avec son épée magique : un seul coup de sa part, presque sans effort, et il tombe au sol. Rapidement, son corps se décompose et devient un cadavre presque momifié. Mon souffle est loin, il me semble. Mais ce n’est pas fini : la victime. Rapidement, je me dirige vers elle : la jeune femme semble inconsciente, au sol.


En prenant son pouls, il n’y a plus rien. Le sang qu’elle a perdu s’est déversé autour d’elle. Il ne reste plus qu’un corps exsangue. 


J'entame quand même un massage cardiaque sans vraiment réfléchir à ce que je fais, et j’entends la voix solennelle de Mère derrière moi : 





En me reculant du corps, je regarde la plaie de sa cuisse : c’est un immense lambeau de chair qui pend, pas un trou de balle. Impatiente et sur le point de hurler, mes paroles m’échappent : 





Une migraine effroyable m’attaque. Toute la rage que je ressens menace de disparaître derrière la cloison, mais cette fois-ci, le but de mon père a coûté la vie d’une innocente. 





Mon cœur menace d’exploser et le phénomène se reproduit : voici la rage et l'indignation qui tentent de disparaître sous la cloison. Cette fois-ci, je lutte pour maintenir la colère, mais rien à faire. Tout s’amenuise. 


Mère m’observe curieusement, à mi-chemin entre l’inquiétude et la méfiance. Quand, enfin, ma respiration se calme, les halos disparaissent. Sans un mot, je ferme les yeux de cette pauvre femme, lui embrasse la main avant de me lever et de me diriger silencieusement vers la TransAm.





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