Bon sang que j’ai mal à la tête. Et tous les cachets que j’ai en ma possession n’arrangent absolument rien. J’en ai encore eu des saignements de nez et des étourdissements au réveil.
Il y a deux jours, au petit matin, Mère et moi revenions au QG. Ni l’une ni l’autre n'ont dit quoi que ce soit de tout le trajet. J’ai dormi, puis la routine a repris. Mon mal de tête persiste depuis sans me laisser un seul moment de répit.
Fred a encore de la difficulté à trouver son damné souffle lors de sa course. Va-t-il vaguement comprendre, un jour, que sa putain de consommation de tabac y est pour quelque chose? Une grande inspiration plus tard, je l’arrête dans son mouvement, ce qui surprend les Boys qui m’entourent.
Heureux d’avoir sa pause clope, Fred s’éloigne et Gab s’approche. Même pour lui, la douleur est si intense que la patience de tolérer sa présence à mes côtés n’est pas au rendez-vous. Pourtant, il persiste :
Un haut-le-cœur me prend : j’ai peut-être chopé un truc à la métropole? Le restaurant m’aurait rendue malade?
Un petit brin de découragement me prend, mais j'acquiesce quand même à sa demande.
Nous rentrons donc dans la maison des Boys, qui est devenue une véritable porcherie depuis qu’ils l’habitent. La pièce qui est destinée à Ti-Christ est comme le reste de la maison : mal éclairée, avec une odeur de transpiration qui n’aide pas ma migraine. Ti-Poe nous ouvre et me lance un regard de chien battu. Il me dit, avant que je n’entre:
Ça semble grave. J’entre donc et Ti-Christ recule de son écran avec une mine sombre. Il pince les lèvres et attend que nous soyons tous les trois assis avant de débuter :
Immobile pendant de longues, très longues secondes, mon regard passe sur les trois, tour à tour. C’est une blague de très mauvais goût, c’est certain.
Ti-Christ tourne son écran vers moi, et l’image d’une jeune femme, avec un pieu dans le corps, immobile, attachée, filmée par une web cam, m’est présentée. Entièrement nue, elle semble d’abord seule sur la vidéo. Puis, un homme la rejoint : la caméra n’est pas assez haute pour qu’on devine son visage : on ne voit que le bas. Il défait son pantalon…
Les épaules me tombent. Sans jamais pouvoir détacher mon regard de ce qui se passe sur l’écran, je demande :
Ma question sème un immense malaise.
Ti Poe acquiesce à une question muette posée par Ti-Christ. Ce dernier reprend son écran, fait quelques clics de souris. Puis retourne l’écran vers moi dans un geste brusque.
Une chaise vide est posée au centre d’une pièce. Pendant quelques secondes, il ne se passe rien. Puis une personne, maintenue par deux hommes, est avancée dans le champ de la caméra. Un jeune homme. Le jeune blond auquel j’ai retiré le pieu. Celui-là même qui se trouve présentement dans le zoo de Mère. Il est maintenu par deux des Boys qui étaient chez mon père, le soir où je suis aller le retrouver avec le dossier jaune.
Ti-Poe me répond :
Je hoche la tête à sa confirmation. Puis, mon père entre en scène. Il s’approche du jeune blond qui détourne la tête, regarde ailleurs. Les deux se parlent.
Mon père prend le visage du jeune dans ses mains et lui parle. Il se retourne et regarde quelqu’un qui est hors champ, parle à cet invisible, en revient au blond, l’embrasse de force…
L’embrasse de force…
Je penche un peu la tête de côté tandis que cette image colle à ma rétine.
Et ce qu’il fait ensuite à sa victime, car ce vampire en est une, me provoque un état de choc. Devant certaines images, ma main recouvre ma bouche pour retenir un hurlement d’indignation.
Mes trois témoins regardent ailleurs.
À la fin de la vidéo, le jeune blond est “remballé” par des deux hommes qui l’ont amené, et je reste immobile.
Gab me tend un mouchoir. Hébétée et désorientée, je ne comprends pas pourquoi il fait ça. Il m’essuie alors le nez. Du sang laisse des taches sur le mouchoir. À ce moment, le choc me laisse tellement sans mot que plus aucune sensation ne me parvient. Je ne sens ni mes mains, ni mon mal de tête.
Le silence est pesant tandis que la honte monte en moi. Je prends la clé magnétique que possède Ti-Poe. Il me laisse faire et personne ne m’arrête tandis que, comme une somnambule, mes pas me guident au zoo. Je crois entendre vaguement Mère m’appeler, mais le bourdonnement dans mes oreilles m’empêche d’entendre la suite. Même en marchant, les images défilent encore sous mes yeux, me ramènent à des émotions de détresse enfouies, des sensations dont je ne veux pas me souvenir, des paroles qui me privent de mon souffle.
Je ne suis plus qu’une ombre, un amas de chair qui marche sans pouvoir répondre.
La porte du zoo s’ouvre et les cloisons défilent une à une. Une douleur me prend au cœur en regardant Lucy : elle dort. Ou plutôt, elle repose au sol. Pour la première fois depuis mon arrivée, je remercie Dieu de l’avoir épargnée, qu’elle ne soit pas passée entre les mains du diable.
Le blond vampire, alerté par mes pas, se relève du sol. Peut-être dormait-il ? En le voyant, des larmes fusent et mes genoux se rompent. Je baisse la tête devant lui.
J’entends à peine les appels de Mère Supérieure et la voix de Ti-Poe qui entrent tous les deux en collision. Aucun mot ne me parvient, sinon ceux que je prononce à l’endroit du jeune homme:
Il me dévisage, et je vois sur son visage qu’il sait que je sais. De sombres larmes rouges perlent de ses yeux et il détourne le regard tandis que je répète :
Mon front se colle à la fenêtre et des sanglots se frayent, enfin, un chemin.