Le sac de glace sur ma nuque m’apporte une certaine dose de soulagement. Je n’ose plus regarder les images que Ti-Christ expose maintenant à la Mère Supérieure. Son visage, d’abord inexpressif, gagne en dégoût, de secondes en secondes devant les images que présente l’ordinateur.
Tranquillement, lorsqu’elle juge qu’elle en a assez vu, elle referme l’ordinateur d’une main totalement maîtrisée et déclare calmement:
Je ferme les yeux. Immédiatement, l’image de mon père, sa main sur le visage du vampire et autres atrocités me reviennent.
“J’aime quand elle me résiste.”
Un grognement de douleur m’échappe : ça pulse dans ma tête. Mais je rétorque quand même :
Elle lève un sourcil :
Ti-Poe et Gab me lancent un regard craintif, comme s’ils craignaient de me voir exploser. Je sens la cloison qui retient un flot d’émotions qui semble vouloir craquer. Ma migraine devient fulgurante et me fait grimacer.
Elle poursuit :
J’acquiesce. Le mal de tête semble vouloir se calmer un peu et me laisser respirer.
Elle me regarde, étonnée :
Son sourire, celui qu’elle me sert exactement à ce moment, est à la fois affectueux et douloureux.
Elle comprend exactement ce que je vis.
Les trois hommes se regardent, un peu confus.
Ti-Poe acquiesce vivement :
Elle se lève, s’excuse, et se dirige vers sa chambre. Elle y est pour une bonne heure au moins, à prier. C’est ce qu’elle fait quand il y a un doute en son esprit.
Ti-Christ reprend son laptop, mal à l’aise, et lance en sortant : “Si vous avez pu besoin de moi, je vais aller me passer les yeux deux-trois fois à l’eau de javel.” Ti-Poe s’assoit lourdement à la table devant moi tandis que Gab se met en position pour me masser la nuque.
Il tourne la tête vers la chambre fermée de Mère. Effectivement, il est possible que Mère Supérieure prenne mon père assez en grippe pour vouloir le soustraire à la vie. Mais non : elle est intelligente et elle a besoin de lui. Elle ne le tuera pas.
Lorsqu’elle sort de la chambre, nous sommes prêts pour la suite.
C’est la camionnette empruntée à Ti-Poe qui nous conduit jusqu’à la ville. Chemin faisant, Gab me donne une adresse et me demande de me stationner à cet endroit. Il prépare son fusil de longue portée. Nous sommes ironiquement devant une église dont le clocher permet d’avoir une superbe vue sur la maison de mon père. À pas de course, à peine une minute lui suffira s’il doit nous rejoindre.
Puis, il sort.
Mon cellulaire retentit et affiche le numéro de Maître Leblanc. Ça fait un bail… Depuis la cérémonie pour monsieur Dubé. Mère me lance un regard agacé :
L’appel est donc refusé et le cellulaire est mis sur le mode silencieux.
Mon cœur se met à tambouriner dans ma poitrine. Dès que le véhicule est en marche, la migraine me reprend, avec un halo et tout. Mes yeux se plissent et une nausée me prend.
Cette fois stationnée près de la maison de mon père, je descends et prends une grande bouffée d’air froide. Mère me dévisage, cette fois inquiète :
J’acquiesce. J’acquiesce et me redresse en me contrôlant de mon mieux. Encore une grande inspiration : “Ça va aller. Il va avoir des explications. Il a toujours des explications.” Les images du blond vampire qui se fait attacher me reviennent… Ma migraine empire.
Le garde qui est à l’entrée me connaît depuis mon enfance : le souvenir de son rire gras et des dames sur ses genoux est presque intact dans ma mémoire. Lui ne semble pas se souvenir de moi, alors je lui lance, en souriant difficilement malgré la douleur :
Il hésite, s’interroge. Puis il lance un petit cri de joie et vient vers moi pour m’étreindre. Pendant quelques secondes, il rit et se rappelle, entre autres, d’une robe d’enfant en cuirette :
Le procureur… Pourquoi, il mentionne le procureur? Un petit oiseau me dit que j’aurais dû prendre l’appel de Maître Leblanc.
Marcel va ouvrir la porte, mais me regarde de haut en bas, maintenant que le choc des retrouvailles est passé :
Puis il nous ouvre la porte toute grande.
Une fois à l’intérieur, mon regard passe sur les meubles et mon cœur se sert. “Il n’a pas fait ça. C’est impossible.” La très ancienne photo de lui et moi est encore fièrement posée sur le meuble dans l’entrée. Je la touche du bout des doigts.
“J’aime quand elle me résiste.”
Mais d’où me vient cette putain de phrase?
L’envie de détruire le cadre me prend rageusement.
Brûler cette maison.
Saler la terre.
Égorger mon père.
La cloison craque à nouveau, comme craque chaque marche de l’escalier que nous montons enfin. À l’étage, je repère la porte de ce qui fut ma chambre d’enfant. La peur et la rage me prennent au ventre et me ralentissent. J’entends les battements de mon cœur battre furieusement dans mes tympans et un cri d’indignation reste coincé dans ma gorge.
Finalement, la porte de son bureau qui est entrouverte et d’où une musique nous parvient. À ce moment, ma tête est si douloureuse que j’ai l’impression d’être à demi séparée de mon corps.
Je pousse la porte.
Il est là, assis à son bureau, devant son écran d’ordinateur, souriant. Mon cœur rate un battement. Il lève ses yeux magnifiques vers moi :
Je suis incapable de répondre sur le coup. Je suis figée. Il semble s’inquiéter un peu exagérément et il me demande :