Maître James Leblanc est une personne rarement à court de mots. En ce moment, par contre, dans son bureau situé au palais de justice où je suis sagement assise, il ne sait pas trop où se placer ou comment m’aborder.
- Je sais pas comment tu vas le prendre, pis je pense pas qu’il y ait de bonnes façons de te le dire, Jess, mais ton père est mort. On l’a retrouvé chez lui, hier en fin d'après-midi, dans son bureau. Déchiqueté.
Mon visage reste de marbre. Aucune culpabilité ou tristesse ne paraît de ma part. Pour toute réaction, mes doigts effleurent ma broche, fièrement affichée sur mon manteau.
Il ajoute, avec tout le tact dont il est capable, c’est à dire aucun :
- On a trouvé des affaires louches dans son sous-sol, aussi. Des affaires qui laissent présager qu’on va trouver des fichiers ou des vidéos de Red Room, des snuff movies, pis d'autres shits. Tu sais rien là dessus ?
Ma tête fait un lent signe négatif, mes bras se croisent. Il ne trouvera rien. Ti-Christ s’en assure en ce moment même.
Je sais qu’il sait que je mens : son visage devient graduellement rouge et il roule des épaules. Il fait ça lorsqu’il est énervé, mais ça ne m’impressionne pas. Ça aurait pu, avant. Mais plus maintenant. Il tente la carte de “l’ami inquiet” :
- Caliss, Jess, je sais qu’il t’a mis sur son testament. Je le vois, que t’as changé. Laisse-toi pas rembarquer dans des affaires de même…
- Je ne me laisse pas embarquer dans quoi que ce soit, monsieur le procureur. je rétorque de ma voix brisée. Sa mort était prévisible, avec la vie qu’il menait : il doit être tombé sur plus gros que lui… Je n’y peux rien…
- Il y avait une religieuse dans son bureau.
- Bon. S’il s’est repenti, tant mieux…
- Morte également. Exécutée.
Exécutée ? S’il vous plaît : elle s’est bien battue jusqu’à la fin. J’en porte encore des bleus au cou et au visage, d’ailleurs. Mais cette réplique meurt dans ma gorge et mon visage ne change pas. Il continue :
- Si t’es dans la merde, tu sais que tu peux me faire confiance pour te sortir de là…
- Tout à fait. je réponds avec sincérité. Et je vous le dirais, si j’avais un problème. Mais ce n’est vraiment pas le cas, Maître Leblanc. Tout est sous contrôle.
- Si tu le dis… répond-il en soupirant. Pis tu vas me dire que tu t'es battu dans une ruelle et que c'est pour ça que t’es maganée, aujourd'hui. Bien sûr. Où est-ce que tu te trouvais, hier?
- J’aidais une jeune fille un peu paumée. Ça ne me dérange pas si vous voulez lui parler, mais elle a de la difficulté avec les figures d’autorité.
- Tu te bats à l’épée?
- J’ai eu quelques cours, oui.
- Sais-tu tirer du gun?
- Oui.
- Jess, as-tu tué ton père et cette religieuse ?
Je fronce les sourcils.
- M’accusez-vous, Maître Leblanc ?
Il me fixe silencieusement pendant quelques secondes, me détaille, puis décide que :
- Non… Non. T’es pas descendue assez bas pour ça. Je pense pas que tu aies du sang sur les mains.
J’ai un sourire de compassion. Il serait si agréable qu’il ait raison…
Il me reconduit à la porte principale du palais de justice.
- Je t’ai à l'œil, madame Fiset.
- Je suis flattée. je lui réponds.
- Jessie…
Son ton donne un avertissement, et son regard se porte ailleurs tandis qu’il pince les lèvres. Il y a longtemps que je n’ai pas trouvé que quelqu’un soit beau. Et il l’est, à ce moment.
- Au revoir, Maître Leblanc.
- T’arrêteras jamais de m’appeler comme ça, pas vrai?
- Ça pourrait vous faciliter la vie, un jour.
Puis je me dirige vers ma superbe TransAm, scintillante joyeusement sous le soleil d’hiver.
Je fais un saut dans un magasin à rayons pour remplir le coffre de mon véhicule de sacs de toutes sortes d’articles pour ado. Mon retour au QG est salué par un couché de soleil qui présente des couleurs à la fois orangées et rosées.
Comme discuté la veille, Lucy est restée au QG. Mais il est hors de question qu’elle demeure dans sa cellule : elle a intégré la chambre d’Erika.
À la nuit tombée, elle affiche encore une certaine méfiance à mon endroit. Et c’est tout à fait normal.
- Je nous ai acheté quelques trucs. je lui dis en déposant les sacs sur la table. Tu vas avoir une télé avec la console de ton choix pour passer le temps.
- Je vais devoir vivre cachée pour de vrai?
- Je sais pas. On va essayer des trucs, et si quelqu’un vient te faire chier, j’ai un argument.
L’épée magique est encore dans le coffre de la TransAm.