Ma mère.
Sur une croix de bois.
Crucifiée à l’image du Christ sur l’autel que mon père tient.
Couronnée d’épines, elle pleure des larmes de sang en me regardant, une infinie tristesse dans ses yeux. Mon père récite une fausse messe, et je suis figée devant cette scène. Totalement immobile, seules mes larmes me sont permises. Ma voix se perd à tenter de l’appeler : elle me fait un pauvre sourire. Du sang s’écoule de sa bouche tandis qu’elle dit:
- T’es ma meilleure. Je t’aime, ma belle.
Ma main se lève dans un effort surhumain.
Un bruit incongru.
Mon cellulaire.
J’ouvre les yeux.
Il sonne.
À mes côtés, Gab marmonne quelque chose. Mon bras, réellement dans les airs, revient vers moi en réalisant que j’ai réussi à m’endormir, malgré l’adrénaline qui a été difficile à vaincre.
Je cherche à tâtons et trouve le coupable de cette cacophonie. Ma gorge fait un très approximatif:
- Allo ?
- Salut Jessie. fait une voix. C’est Pascal…
Je m’assois sur le bord de mon lit en gardant une voix basse.
- Salut… Comment tu vas?
- T’inquiète, ça va. Je suis pas au top du top, je mentirai pas, là, mais… C’est triste de dire que j’ai vu pire.
Dans la pénombre, la question se pose : qu’est-ce qu’il a bien pu vivre de pire que d’être enlevé, séquestré et torturé? Cette curiosité de ma part serait probablement mal placée vu les circonstances et j’opte pour :
- Je te trouve fort.
- Merci, mais… Je le mérite pas ! Je t’avoue que je te rappelle un peu en secret : mes amis auraient préféré que je coupe les ponts avec toi. Ne le prends pas mal, surtout, tu sais, c’est les circonstances…
- Je ne le prends pas mal, promis. Je les comprends, en fait.
- Bah en fait… T’es pas mal celle qui nous a libérés : t’es un peu notre héros…
- Dis pas ça, Pascal.
- Mais c’est vrai ! Ils veulent juste éviter que tu en saches trop sur nous…
- C’est très sage.
- Mais t’es une Hunter, pis je pense que ce serait bien qu’on se jase pour éviter que tu nous tues !
Doucement, je rejoins la cuisinette et allume en continuant:
- Je suis pas une Hunter, Pascal. Je ne veux pas être une Hunter.
- Je pense que je comprends pourquoi. Tu me parlais de cinq personnes mal prises dans ton message?
- Oui. Tu te souviens de Lucy? Elles sont comme elle, toutes les cinq.
Un moment de silence avant qu’il ne s’exclame :
- Oh.
- Elles sont toutes adultes, toutefois. Je vais te passer les détails, mais elles sont amochées. Et je n’ai pas pris le numéro du blond qui était avec vous. Je sais pas trop quoi faire… Est-ce que tu connais quelqu’un qui connaît quelqu’un…
- Bien sûr ! Huh… Je parle peut-être un peu vite. Écoute, je passe un coup de fil et je te rappelle, ça te va ?
- Oui : si je ne réponds pas, c’est que je te rappelle très bientôt.
- D’accord, je fais ça vite !
Puis nous raccrochons. Il est encore très tôt en soirée. Tranquillement, je me dirige vers l’ancien zoo où sont les filles. La porte reste maintenant ouverte, ce qui donnera à ces femmes le loisir de circuler. C’est tellement triste de se retrouver comme ça…
L’une d’entre elles remue. Tranquillement, celle qui présente des traits colombiens se lève et regarde autour d’elle. Lorsqu’elle me voit, elle me sourit, se lève et passe la porte : elle est si légère et frêle que c’est à peine si j’entends ses pas sur le sol.
- Vous avez pleuré. observe-t-elle.
- Un cauchemar.
- J’imagine que c’est légitime, vu l’état dans lequel vous nous avez trouvés.
Un silence suit ses paroles. Elle ajoute :
- Sans vous, je servirais mon premier client, à cette heure.
- Ça n’aurait jamais dû se produire, mademoiselle.
- Ça fait partie du monde. J’ai été chanceuse : mon temps ainsi n’aura pas été aussi long que certaines d’entre elles. Et j’ai été sauvée. Certaines n’ont pas eu cette chance.
Mes yeux regardent ailleurs : sa voix est si douce, et ses paroles sont si dures.
- J’ai fait un appel à une personne de la ville : je fais mon possible pour tenter de trouver un vampire qui pourra prendre la relève et vous outiller pour survivre à vos nuits.
- C’est fort apprécié. Je me rends compte que j’ignore le nom de ma sauveuse!
- Jessie.
- Alors Jessie, même si les circonstances ne sont pas idéales, je suis enchantée de vous rencontrer. Je suis Lola.
- Je suis également enchantée.
Ti-Poe et André, passés par la porte arrière, s’approchent de nous. André est incapable de regarder la vampire et Ti-Poe a son visage des mauvaises nouvelles.
- La mort de ton père est dans les médias. Le procureur a pris la parole publiquement v’la une heure. Faque ton nom sort aussi dans les médias, pis Sanschagrin est déjà recherché.
- Je vais essayer de gérer maître Leblanc pour le calmer.
Mon cellulaire s’illumine : Cass qui m’envoie un “OMG Jess… T’es-tu correct ?” puis Sacha et Clarisse qui surenchérissent, et Céline, et…
Lola ne cache pas sa surprise :
J’ai un sourire serré :
- Je vais juste souhaiter que ça ne va tuer personne d’autre.
Mon cellulaire sonne : Pascal.
Je m’excuse auprès de mes interlocuteurs et m’éloigne. J’entends Ti-Poe s’inquiéter de la vampire et lui montrer la réserve de sac de sang qui va sur le déclin, en répondant :
- T’es rapide…
- Jessie ? fait Pascal d’une petite voix fébrile.
- Oui ?
- Est-ce que t’es la fille du gros criminel qui passe à la télé ?
- …Oui.
- … La religieuse, dans son bureau qui est morte… C’est bien l’Inquisitrice qui m’a enlevée ? On a vu sa photo à la télé, elle y ressemblait drôlement…
- Oui. C’était elle.
- OK. Et huh… Les deux qui sont morts juste avant que tu nous libères… Tu nous avais dit qu’elle était décédée, mais je t’ai pas demandé… Comment…Est-ce que tu…
Cette fois, c’est lui qui observe un silence. Alors j’ajoute :
- Je te disais que je ne suis pas un héros.
- Dis pas ça. Ça va rester entre nous, je te jure. Mais je trouve ça vraiment triste pour toi.
- Faut pas.
- Si tu as envie d’en parler, je veux que tu saches que je suis là, OK? On se connaît pas beaucoup, mais ça me ferait plaisir d’être là pour toi.
Une voix se fait entendre derrière lui ; quelqu’un s’inquiète que notre appel soit trop long et lui rappelle de ne pas trop en dire. Pascal s’excuse et reprend :
- J’ai été hyper chanceux ! affirme-t-il sur un ton un peu plus joyeux. Il y a quelqu’un qui veut te rencontrer. Mais elle est méfiante, tu te doutes bien. Elle veut te rencontrer seule pour commencer.
- Pas de problème : tout ce qu’elle veut.
- OK ! Donc tu dois te rendre au bar qu’il y a dans le quartier touristique. Demande à voir Chae-A : elle va t’attendre!
Nous raccrochons. Lucy sort de sa chambre, une liasse de papiers usés entre les mains. Un signe de tête et elle s’approche lentement. Je lui demande:
- Qu’est-ce que c’est?
- Je sais pas. répond-elle avec un haussement d’épaule. J’ai trouvé ça dans ma chambre. Ça devait être très important parce qu’Erika les gardait dans une malle sous son lit.
Il va falloir faire le ménage de cette chambre…
- Et ça dit quoi?
- Je sais pas encore : c’est plein de symboles que je ne connais pas.
Elle me tend la liasse pour me laisser voir : plusieurs symboles semblent former des mots dans un texte qui ne m’évoque aucun souvenir.