Une petite neige douce reste en suspens dans l’air, cette nuit. Il n’y a pas le moindre coup de vent pour l’affoler, et avec ses réverbères antiques et ses pavés de pierres, ce coin de la ville s’acharne à garder sa qualité historique. Il y a peu de voitures, et ce fait est justifiable par un nombre élevé de parcomètres présents. Peu de voitures, mais beaucoup de monde, même les soirs de semaines.
Une fois ma TransAm stationnée, je me mêle à la foule de touristes qui regardent partout, sauf là où ils mettent les pieds. Un peu plus loin, quelqu’un tombe à cause de la chaussée trop glissante et provoque quelques rires.
Dans le quartier où je vis, ce coin est connu pour appartenir aux “faux riches”, ceux qui aiment s’afficher et briller, se tenant à côté de personnes sans domicile fixe qui espèrent profiter de la bonté des touristes pour gratouiller quelques dollars. Les vrais riches sont plutôt en périphérie dans des maisons démesurées et encore plus coûteuses.
Le bar où m’envoie Pascal est assez connu : il constitue un pilier pour la communauté LGBTQUI+ et affiche fièrement arc-en-ciel et drapeaux. Les gens qui fréquentent l’endroit y entrent et sortent en sécurité, comparativement au bar de mon quartier où il y a une chance sur deux qu’un type vienne en battre un autre chaque soir.
D’ailleurs, ce fut déjà moi, le type qui va en battre un autre.
Je pousse la porte et une musique entraînante me frappe de plein fouet. L’endroit, à l’image du quartier, a gardé son cachet historique avec ses arches et planchers en bois massif. La piste de danse accueille les volontaires qui se trémoussent au rythme d’une chanson de Rihanna. Plus loin, des tables donnent l’opportunité de discussions assourdies par le DJ et se positionnent comme une course à relais pour les serveurs portant des plateaux remplis de breuvages. Une ancienne mezzanine permet aux observateurs de surplomber les danseurs et de discuter un peu plus librement.
Le gardien de sécurité vient vers moi en fronçant les sourcils. Je détonne peut-être un peu des lieux, c’est vrai. Et même si j’ai fait quelques efforts pour cacher les marques des récents affrontements, ce que je porte ne cache pas entièrement ma gorge bleutée, et le fond de teint n’est qu’un trompe œil pour camoufler le coquart visible quand on s’y attarde.
Ma voix a une limite de son atteignable, et je dois répéter au moins trois fois :
Le gardien lève le pouce avant de me faire signe d’attendre un peu. Il s’éloigne derrière le bar et va s’adresser au barman tandis que je regarde encore les danseurs insouciants.
Un coup de feu retentit. Immédiatement, je me mets en frais de repérer d’où ça vient et je me traite de tous les noms pour ne pas m’être armée, mais absolument personne ne réagit négativement. Les gens lèvent les bras avec des cris réjouis tandis que de minuscules papiers d’or les recouvrent. En levant les yeux, le coupable de ce bruit est visible : ça provient d’une espèce de pinata. Mon corps se détend un peu, puis j’aperçois une silhouette familière sur la mezzanine qui semble m’observer de haut.
Le masque orange. Démasqué, comme à l’hôpital.
On me touche le bras : c’est le gardien qui vient m’annoncer que Chae-A est prête à me recevoir. J’acquiesce, relève la tête vers la mezzanine : il n’y est plus. Mon cœur ignore quelle position adopter, navigant sur un océan de doutes.
J’aimerais fendre la foule, tenter de le retrouver, sentir ses bras qui me protègent, mais mon dernier échange avec Jason me revient, et je me souviens qu’il a pris un tout autre chemin. Mon comportement risquerait de provoquer plus de mal que de bien. Mieux vaut m’abstenir…
Il m’escorte derrière le bar, jusqu’à une demoiselle à la posture délicate. Elle s’incline devant moi.
C’est à peine si ma voix réussit à passer un peu la nouvelle chanson mise par le DJ :
La demoiselle répond poliment avec un joli sourire :
Elle m’amène au bout du couloir pour me faire emprunter un escalier qui descend. Instinctivement, un sentiment de déjà-vu me rend inconfortable : ça me fait penser au QG d’Erika.
Encore un long couloir, où des portes normales, et non des cloisons vitrées, donnent sur des salles remplies de pupitres. Aux murs de ses pièces, des tableaux à craie laissent lire des mots en français et d’autres en japonais ou en chinois, mais je suis très loin d'être une experte. Je vois également une salle d’entraînement avec un grand tapis pour pratiquer des arts martiaux.
Mon guide m’amène tout au fond du corridor et ouvre une porte. Une délicieuse odeur de thé me frappe : la lumière de l’endroit est tamisée et un silence bienvenu nous accueille. Je note une légère humidité. Ce n’est pas un sauna, loin de là. Ça rappelle plutôt l’ambiance d’un café.
Au centre de la pièce, une jeune femme est agenouillée devant ce qui, je crois, sert à prendre le thé. Elle porte des vêtements ancestraux, dont j'avoue que j'ignore le nom, mais en reconnais le satin. C’est drôle : je suis immédiatement intimidée. Pas parce qu’elle semble menaçante ou agressive ; au contraire. Mais elle a le contrôle absolu sur tout ce qu’il y a dans la pièce. C’est ce qui transpire de ce tableau. Ce qui pousse à l’admiration, certes, et au fait de remarquer que je suis dans la pièce, moi-même. Et j’en ai ras-le-bol que les gens tentent d’avoir le contrôle sur moi.
Une pensée vers les filles désorientées me ramène aux raisons qui me poussent à être là et je passe par-dessus la peur qui me prend au ventre. La femme, encore assise, me dit d’une voix douce :
Maintenant qu’elle le dit, l’endroit est si propre… Rendue maladroite par mes blessures, ces simples mouvements m'arracheraient une grimace de douleur, si ce n’était de la volonté de ne pas afficher ma faiblesse à une inconnue. Elle me présente ensuite un sourire courtois et désigne d’une main gracieuse la place devant elle.
Sans un mot, elle commence à préparer le thé. J’en reviens aux quelques films que j’ai pu voir, me souvenant qu’il ne faut pas parler tout de suite. Alors j’attends, observe ses gestes : elle est minutieuse, d’une précision méthodique. Le temps que ça dure, je me surprends à me détendre un peu, sans toutefois ne plus être sur mes gardes.
Délicatement, elle dépose une tasse devant moi, puis en prépare une pour elle-même. J’ai l’impression d’être bourru en prenant une première gorgée, mes mouvements étant encore saccadés. C’est le meilleur thé que j’ai bu de toute ma vie. Toutefois, en constatant que ça ne m’atteint pas comme ça aurait pu autrefois, une tristesse s’installe. Avant, j’aurais souri et j’aurais voulu en savoir plus sur sa façon de procéder.
Ce soir, je suis saturée.
Avant de prendre la parole, son regard accroche la broche sur mon manteau.
Une seconde gorgée est dégustée avant de déposer ma tasse.
Elle n’a pas encore pris de gorgée de sa tasse, la tient simplement devant elle, dans ses mains. Je continue:
Depuis le début, elle ne bouge pas. Toutefois, dans sa présente immobilité, je crois percevoir quelque chose. Cette fois-ci, elle me transperce du regard.
Elle dépose sa tasse et me répond :
Un silence de plomb tombe dans la pièce. C’est si injuste.
Mon ton est plus indigné que je ne l'aurais voulu, sans doute accentué par ma voix brisée. Son regard présente quelque chose qui se rapproche de la compassion.
Le découragement me serre la poitrine. En même temps, je refuse que ce soit la seule avenue possible. C’est impossible que ce le soit.
Elle penche un peu la tête de côté. Ce geste serait presque imperceptible à l'œil nu si on ne lui prête pas attention. Elle ajoute de sa si douce voix :
Elle prononce ces paroles en respirant le parfum de son thé, aussi tranquille que l’eau qui dort.
Ses paroles donnent une petite poussée à mes méninges. J’avais espoir de trouver un filet de sécurité pour ces personnes. Tout du moins, quelqu’un qui tendrait la main… Mais ce monde se révèle être une bête qui s’acharne sur les plus faibles, encore et encore. “Elles doivent apprendre à prendre soin d’elle-même et à se battre pour leur survie. Et ne pas attendre de sauveur.” Je hoche la tête.
Je réponds avec un sourire tiré et fatigué :