J’aurais envie de faire du tapage et de hurler mon indignation. Que la ville entière sache que des monstres se cachent parmi les gens qui font de leur mieux. Par monstre, je n’entends pas des vampires ou des garous. Je parle de ces “personnes” qui exploitent ceux qu’ils considèrent plus faibles, toutes “conditions” confondues.
Les paroles de dame Chae-A ne sont pas tombées dans l’oreille d’une sourde, et un plan s'échafaude tranquillement, avec la plus grande des prudences. C’est même troublant, à quel point, maintenant, c’est évident.
Ma TransAm transperce la nuit, et je dois faire attention à ma vitesse. Mon pied est lourd et le serait encore plus si c’était permis.
Une pensée va vers le vampire blond, et je me demande s’il va bien, s’il a trouvé des gens qui l’aident adéquatement. Sachant maintenant qu’il baigne dans une atmosphère féodale, je crois savoir que l’ancien temps gérait ce genre de situation à grands coups de silence…
Lorsque j’arrive devant la maison de mes gars, presque toutes les lumières sont éteintes. Il est tard, et Gab s’occupera de leur entraînement de jour.
Gab qui n’arrive plus à me regarder dans les yeux.
Il dort avec moi, me soutient, ne s’oppose jamais devant autrui, me prend dans ses bras lorsqu’il croit que j’ai besoin d’être réconforté.
Mais quelque chose s’est cassé, entre nous. Il n’a pas le courage de l’aborder, et je n’ai pas l’énergie de l’encaisser.
Dans le sous-sol, les hommes qui ont été enlevés au réseau de mon père sont là, enfermés par précaution. Il va falloir que je m’occupe de ça et que j’en fasse le tri. Cette perspective ne me réjouit pas du tout. Il y en a que j’ai connu toute petite, d’autres avant mon incarcération. Ce ne sont pas tous des Sanschagrin, mais certains ont des principes profonds et impossibles à ébranler. Fort malheureusement pour eux, ces principes n’ont pas leur place dans ce qui va suivre.
Je rentre donc par le zoo, en passant devant l’armurerie. Il n’y a personne dans l’espace de cloison. Les filles sont toutes avec Lucy dans la cuisinette. Portant des vêtements trouvés çà et là, elles donnent l’impression d’un regroupement de femmes de tous les jours.
À mon arrivée, elles lèvent toutes la tête et certaines se cachent derrière les plus droites. Lola et Lucy tentent de les apaiser d’un mouvement de main. Je leur montre que je ne suis pas armée avant de m’approcher du frigo pour me faire un shake. L’appétit commence à revenir, mais cuisiner n’est pas dans mes plans, cette nuit. Ma gorge est encore trop douloureuse pour tenter de la nourriture entièrement solide.
Lucy demande de sa petite voix :
- Alors, qu’est-ce que ça a donné?
Je serre les lèvres, en calculant tout le courage que ça va prendre à chacune d’entre elles. Les risques que l’une ou l’autre demande la mort existent, et bordel, ce serait légitime. Injuste, cruel, mais légitime. Une gorgée me fait gagner quelques secondes, avant la suite.
- J’ai appris beaucoup de choses, et il y a des pistes de solutions. Rien qui ne soit totalement coulé dans le béton. Il faut qu’on en discute, tout le monde ensemble.
Mes idées se placent avant de continuer :
- Hier, je ne me suis pas présentée, vu les circonstances. Je m’appelle Jessie. Et j’ai été informée de ce qui vous arrivait seulement cette semaine.
- C’est ce que tu fais dans la vie, Jessie? me demande Lola. Tu libères des femmes exploitées?
- Non, je… En fait, je suis boxeuse. Et je donne des cours d’autodéfense aux femmes dans un gym. Et j’ai été embarqué dans toute cette histoire par mon père pour faire de la chasse.
La peur s’insinue dans les yeux de plusieurs. Immédiatement, je lève les mains pour calmer le courant de peur qui veut se répandre :
- Je suis désolée, je ne voulais pas vous effrayer, mais je veux être transparente, plutôt que vous ne l’appreniez par l’une des personnes qui travaillent avec moi, ici. Est-ce que vous savez ce qui vous est arrivé? Pour de vrai?
Quelques-unes me répondent d’un signe négatif de la tête.
- Les vampires existent. Ça…
- Nous avons abordé ce point avant votre arrivée. dit calmement Lola.
- Est-ce que ça se guérit ? demande faiblement l’une des plus timides. On peut… comme… redevenir comme avant?
Je fais un signe négatif de la tête et elle s’écroule en pleurant. Des larmes de sang ruissellent sur son visage, et la seule qui bouge, c'est Lucy, qui va à la salle de bain pour lui apporter des mouchoirs. Elle se calme graduellement et l’ambiance reste tout aussi lourde quand l’une d’entre elles a le courage de demander :
- Qu’est-ce que vous allez faire de nous?
- C’est pas tout à fait la bonne question, mademoiselle. je réponds. Je crois que je la reformulerais en “qu’est-ce que vous, vous voulez faire”?
Un silence accueille mes mots. Elles ne s’imaginent pas avoir le choix, croyant sans doute que j’arriverais avec des réponses à leurs questions ou une solution carrément radicale, et bon sang, je comprends la déception à cette attente non résolue.
- Je vais continuer de vous donner de l’information, vous comprendrez pourquoi je dis ça, d’accord? Vous êtes devenues des vampires, pour la plupart, parce qu’un énorme taré, mort la nuit dernière, l’a décidé. Vous avez remarqué les caméras dans les pièces où vous étiez tenues captives?
- Des snuff movies. fait l’une qui n’a pas encore parlé. On en retrouve sur le dark web.
- Alors c’est ça ? On a été transformé en vampire pour satisfaire les pulsions sexuelles de détraqués? Putain, j’y crois pas !
La place est laissée à la colère de l’une d’entre elles, et rien d’autre n’est à dire pour le moment. Je baisse un peu la tête. Après quelques secondes, elle s’écrie :
- Je vais les retrouver, ces fils de putes ! Et je vais les saigner à blanc !
- Ça fait, effectivement, partie des avenues qui pourraient être abordées, oui. je dis prudemment en observant les réactions de toutes. Vous pouvez décider de retrouver les gens qui ont profité de vous.
- Bah ouais ! Toi, la chasseuse, tu vas me faire croire que tu vas pas remuer le p’tit doigt pour m’arrêter?
- Les hommes qui vous ont violées ne pourront pas être traduits en justice. Et ils recommenceront.
Certaines regardent ailleurs, d’autres me toisent avec une certaine crainte. Celle qui s’indigne crache :
- Je parle pas de sauver du monde, mais bien de me venger.
- Je dis que ça fait d’une pierre deux coups. Ensuite, les intentions derrière vos actes, ça vous regarde. Mais ça fait partie des avenues que toutes, ici, vous pouvez aborder. Et si c’est ce que vous voulez faire, je serai là.
Celle qui pleurait pose la question qui m'effraie le plus :
- Est-ce qu’on peut faire le choix de mourir?
J’ai énormément de difficulté à soutenir la souffrance dans son regard. Ma gorge se serre un peu plus et c’est à peine si ma voix est perceptible :
- Tu as tous les droits sur ton propre corps, et personne ne peut prendre cette décision à ta place. La seule chose que je vais te demander, c’est d’y penser bien comme il faut avant de prendre cette décision, OK? Mais ça t’appartient, encore une fois, et je ne jugerai pas.
Ma réponse la rassure.
Lucy demande :
- Le blond disait qu’il y a une société de vampires, en ville. Ceux qui me trouvent trop jeune. Ils ne pourraient pas les prendre? Ce sont pas des gamines, elles…
- La personne que j’ai vue ce soir semblait me dire qu’on peut comparer leur système politique au moyen âge. Ils auraient plutôt tendance à balayer cette situation sous le tapis et… prendre des décisions radicales à votre place.
- Mais bordel, ils servent à quoi? s’écrie-t-elle, consternée.
Ma réponse consiste en un haussement d’épaules de découragement à ce sujet.
- Alors c’est comme vous voulez. je conclus. Vous pouvez décider, également, de partir quand vous voulez : cette piste n’a pas été soulevée, mais elle existe. Si c’est le cas, vous serez fournie en sac de sang avant de partir et nous vous conduirons là où vous voulez.
- Comme ça gratos? demande celle qui s’est indignée.
- Oui. On a assez décidé pour vous. Vous n’êtes pas obligées de décider cette nuit, vous n’êtes pas obligées de prendre, toutes, la même décision, non plus.
- Donc, si on reste, on va chasser ceux qui nous ont violées?
- Encore une fois, ce n’est pas obligé. Mais celles qui le veulent, oui. Et il va falloir penser à la logistique de votre… régime.
- La réserve de sac de sang diminue. déclare Lucy. Sauf si tu as un fournisseur, on va manquer, bientôt.
- Si on ne chasse pas nos violeurs, qu’est-ce qu’on va faire? demande l’une qui n’avait pas encore pris la parole.
- Ça se discute aussi. Avec mon tech, on peut voir où en sont vos dossiers normaux, s’il est possible de retrouver quelques bribes de votre vie, un travail… Mais le blond, duquel parlait Lucy, tout à l’heure, semblait nous dire qu’en ville, il y a un dude, qu’on appelle “shérif” qui pourrait vous repérer. Je ne dis pas que c’est impossible, mais qu’il va falloir marcher sur des œufs et faire très attention.
- À grands coups d’essai-erreur. complète Lucy.
- Voilà. je l’approuve. Prenez le temps d’y réfléchir, je vais tâcher de mettre à votre disposition des sacs de sang d’ici votre décision finale.
- Dîtes : être vampire, est-ce qu’on a des supers pouvoirs, comme dans les films?
- Et on ne peut boire que du sang? Même pas de vin?
- L’histoire de la porte d’entrée et de dormir dans un cercueil…
J'agrandis un peu les yeux. Tout ce que je sais sur leur état me vient d’Erika. L’exercice mental consiste donc à me baser sur ses recommandations pour la chasse.
- Alors… je réponds. On va commencer par parler du soleil.