L’exécuteur testamentaire et maître Leblanc restent silencieux en observant ma réaction. Outre un malaise palpable, il n’y a rien d’autre à déceler. Le procureur regarde encore le testament et secoue négativement la tête :
- Non. Y’a une partie qu’on va geler, c’est impossible.
L’homme en costume noir se racle la gorge :
- Et pourtant, maître Leblanc, tout est en ordre.
- Jessie… C’est un gros pactole…
- Je sais. je réponds.
- On n’a pas fini de fouiller la maison, ça, tu mettras pas la main dessus avant longtemps.
- La voulez-vous, maître Leblanc?
- Je prendrais ben les deux autres aussi… me dit-il d’un ton tranchant. Et ton hangar à bateau. Et… Huh… Comment ça s’appelle? Ah oui : “Les Chaudes Demoiselles”.
Lorsque j’ai été appelée pour la lecture du testament, j’ai eu une pensée pour le procureur. Si je ne peux pas tout lui dire, au moins, ça, je peux jouer cartes sur table. Je veux qu’il voit tout, qu’il ait son mot à dire sur le lègue de mon père. Et c’est drôle : même s’il me fusille parfois du regard, ça me rassure, qu’il soit avec moi dans cette situation.
Je hoche la tête :
- Il va falloir que vous fouilliez les deux autres maisons, anyway. Je ne prendrai pas possession d’un endroit qui cache de la dope… ou pire.
- Ou des studios de snuff movies. dit-il franchement.
J’observe l’homme devant nous : c'est satisfaisant, de le voir un peu choqué. L’inverse m’aurait mise sur mes gardes.
- OK. C’est effectif à partir de quand?
- Maintenant, madame Fiset.
- OK. D’accord. Vous avez les clés en votre possession?
Il me tend une enveloppe où un bruit métallique se fait entendre. Et elle est presque immédiatement tendue au procureur.
Je sais qu’il n’y aura pas de victimes en ces lieux : ils ont déjà fouillés avec Ti-Poe et Gab. Il va trouver de la drogue, ça oui, et des photos compromettantes de certains élus ou figures médiatiques. Mais il n’y a pas de jeunes vampires attachées en ces lieux.
Maître Leblanc fouille dans l’enveloppe et me tend des clés de motos :
- Tiens, ta Harley. J’en aurai pas de besoin.
Je les prends avec une grimace de dégoût : qu’est–ce que je vais bien pouvoir faire avec une Harley Davidson?
En sortant du bureau de l’exécuteur, le procureur me demande :
J’étudie la question et j’évalue ma capacité à rester une heure de plus éveillée. La fatigue doit se lire sur mon visage, car il ajoute :
Alors j’acquiesce.
Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons assis dans une brûlerie anonyme, dans un coin anonyme, entre deux tasses de café fumant. Le procureur commence :
- C’est la crémation de ton père, demain.
- Oui. J’ai gardé ça le plus secret possible, mais ça c'est sus, de ce que je vois.
- Tu penses que ça pourrait mal tourner?
- Non, ça devrait aller.
- Si t’arrêtes de me mentir, je peux peut-être te donner un vrai coup de main.
- Je ne vous mens pas, maître Leblanc.
- Mais tu me dis pas toute. Pis je te dis pas toute, non plus.
Effectivement. Et les non-dits minent nos discussions.
- On a des amis communs. me lance-t-il.
- Ah bon?
- Oui, un certain Peter.
- Désolée, je ne connais pas de Peter.
Il semble tellement me suspecter que c’en est dérangeant. Il continue :
- Si je te dis Pascal?
- Est-ce qu’on parle du technicien en informatique?
- Il est plutôt au service à la clientèle, mais oui.
Un seau de glace me traverse le dos et me réveille un peu. Il connaît Pascal?
Le Procureur déclare d’une voix qui témoigne d’une certaine fierté, comme s’il abattait une carte lors d’un duel de poker :
- Chae-A.
- Non…
- Ah bah oui, ma grande. dit-il avec le sourire de celui qui est fier de son effet. Pis même que Dame Chae-A et moi, on se voit sur des bases régulières.
- Vous me faites marcher.
- Pas du tout.
- Ça ne vous tentait pas de me le dire avant, bordel? Vous avez pas idée à quel point je marchais sur des œufs. Espèce de…
- Hey wo wo wo. Je savais pas ce que je pouvais te dire non plus jusqu’à ce qu’elle m’annonce que t’étais venu la voir, la semaine passée.
Il s’en est passé des choses, depuis ma visite à dame Chae-A.
- Faque tu as ouvert une garderie?
- Non. Elles avaient le choix et ont décidé de rester. Elles reprennent leur vie en main. Dame Chae-A a eu des paroles très sages, et je pense qu’elle a ouvert le meilleur des chemins possibles pour ces jeunes femmes.
- C’est triste. fait-il. Pis elles apprennent quoi, dans ta garderie?
Le petit sourire fendant qu’il m’affiche mériterait une bonne baffe. Je réponds :
- Entraînement, maniement des armes à feu, autodéfense. L’une d’entre elles veut reprendre sa vie, mais elle a peur. Trois autres veulent s’assurer que ça ne se reproduira pas, et la dernière veut en savoir plus sur la société vampirique. Je les soutiens de mon mieux.
- Et c’est plus que ce que n’importe qui aurait pu leur proposer.
Un silence s’installe pendant quelques secondes.
- Alors, qu’est-ce que vous êtes, au juste? je demande en le perçant du regard. Pas un vampire, il fait soleil. Pas un gobelin non plus… Un garou?
Il éclate d’un rire fort et sonore dans le café avant de répondre :
- Non, non. Je suis au service de Chae-A.
Ma tête se penche un peu sur le côté.
- Ah c’est drôle, je ne l’aurais pas deviné du tout…
- Tant mieux : je préfère la surprise. Pis toi, tu…
- Sans foi ni loi, totalement banale.
Nous passons quelques secondes à nous dévisager. Il me demande, avec une note d’ironie :
- Facque tu me diras pas si t’as tué ton père pis l’Inquisitrice?
Mon ton s’assombrit graduellement et je baisse la tête. La douleur, la colère, l’indignation et la détresse de cet après-midi-là remontent en flèche. C’est trop tôt pour penser à tout ceci avec légèreté.
- Vous savez, mon père était comme vous. Il servait un vampire. C’était une goule.
Il lève les sourcils.
- C’était un serviteur. Et il avait la capacité d’exercer une espèce de contrôle mental sur autrui.
- Ah oui?
Je hoche la tête lentement, les bras croisés. À ce moment, l’envie de partager un poids que je n’ai nommé à personne me prend.
- Il a tenté de le faire à Erika devant moi. Il a échoué. Mais… son maître m’a eu, lui. Vu de l’extérieur, ça semble anodin, je sais bien, mais j’avais l’impression qu’une espèce de cloison s’était faite à l'intérieur de moi-même. Chaque émotion qui pouvait me faire me détourner d’un certain but, même chaque pensée qui n'allait pas en ce sens, c’était tout aspiré derrière une espèce de cloison mentale. Toute ma colère, ma rage, ma hargne… Certains souvenirs… Ma vie... Tout ça, je n’y avais plus accès. Je n’étais plus… Je ne trouve pas les bons mots pour le décrire. À un moment, c’était si fort que j’avais presque l’impression de ne plus habiter mon corps : je ne pouvais même plus parler. Peu importe ce que je faisais. Je ne pensais plus, je ne ressentais plus. Il n'existait que ce damné but. Une coquille vide. C'est comme ça que je me sentais.
- Tu as rencontré son maître?
Encore un mouvement lent et positif de ma part. La peur me reprend au ventre en me souvenant. Inconsciemment, je m’entoure de mes bras et regarde la table, tandis que j’ajoute sur le bout des lèvres.
- Il croit qu’il m’a retiré le souvenir de notre rencontre. Mais je me souviens de tout. Tout m’est revenu dans le bureau de mon père. Chaque mot. Chaque geste… Tout ce qu’il m’a fait juste avant de m’envoyer à Erika, devant mon père qui... Je vous permets de croire que cette personne a beaucoup d’imagination. Il a tout soumis à sa volonté ; corps et esprit.
- Tu te souviens de son nom?
Une larme m’échappe tandis que je hoche la tête encore :
Le bruit de quelque chose qui éclate me fait sursauter : la tasse, dans la main du procureur, a explosée.
La serveuse lance un petit cri et accourt vers nous en s’excusant avec un torchon :
- Oh mon Dieu, monsieur ! Je suis désolée ! Ce doit être un défaut de fabrication…
- Non non, ça va. dit-il en s’essuyant et en se tempérant.
- Je vous ramène un autre café?
- Non, merci.
Elle ramasse ce qu’elle peut et repart, nous laissant sans mots. J’essuie mon visage avec l’impression, finalement, d’en avoir trop dit à la mauvaise personne. J’aurais dû me la fermer. Un arrière-goût de culpabilité me gagne ; qu’est-ce qui m’a pris de lui raconter ça?
Maître Leblanc reprend, mal à l’aise :
- C’est ce que tu fais, depuis? Tu pourchasses le vamp et t’as repris les gars de ton père qui sont pas trop croches pour remettre de l’ordre dans son foutoir?
- C’est l’idée, oui. Et je tâche de garder un œil sur ce qui peut nous arriver de la métropole.
- Tu penses que son maître pourrait vouloir ta tête?
- Je crois, oui. Mon père a reçu un appel, ce jour-là. De la part de Jacob Clark.
- C’qui c’t’esti là?
- Un promoteur de boxe mixte à la métropole. C’est lui qui a nommé Houston, au téléphone. Il est venu à la commémoration de monsieur Dubé.
- Ça sent pas bon, ça. Pis tu vas faire quoi, avec, quand tu vas lui avoir mit la main dessus?
Un maigre sourire se peint sur mon visage :
- Je ne répondrai qu’en présence de mon avocat.
Plus tard, en sortant du café, il prend une grande bouffée d’air et revient sur un sujet tandis que nous nous dirigeons vers nos voitures :
- Mais sérieux, tu connais pas Peter?
- Ça ne me dit rien…
- Parce que lui, il te connaît. Pis pas mal, à part ça.
- C’est des choses qui arrivent…
- Fuck, Jessie. Il m’a dit que vous couchiez ensemble, avant. J’ai pas les détails, mais viens pas m’dire que tu couches avec assez d’monde pour en oublier, j’te croirai pas.
Je m’arrête de marcher et fouille dans ma mémoire : pourtant, pas de Peter… Puis je comprends :
- OK. Oui, je vois de qui vous me parlez. Mais je ne savais pas son nom.
- WHAT THE FUCK QUE TU COUCHES SANS SAVOIR LE NOM !!
Sa voix est claironnante :
- TABARNACK D’ESTI, JESSIE !
- Au revoir James.
J’embarque dans ma voiture, et constate sa surprise.
Je l’ai enfin appelé par son prénom.