Samuel Bilodeau, lorsqu’il est en manque, est une personne dont la dignité est recherchée par Interpole. Prêt à tout pour avoir sa dose, nos conversations tournent toujours autour de deux choses : ce qu’il faisait au nom de mon père, et le prochain sac de farine qui lui serait gentiment donné contre de l’information.
De ce que j’en comprends, c’est une espèce de scientifique fou, et les gens sur lesquels il a de l’autorité sont des personnes sans domicile fixe qui testent les drogues pour lui, moyennant de la nourriture, un endroit pour dormir et quelques billets.
Je soupire d’exaspération devant cette merveilleuse démonstration d’absence d’empathie, mais je ne dois pas l’abattre immédiatement. Il y a du sang de vampire en jeu, et selon ce que m’a appris Erika, la dépendance que cette substance peut provoquer pourrait être problématique.
Mais à quel point?
Pendant un bon six secondes au moins, il prend le temps de réfléchir et, finalement, secoue négativement la tête.
Le sous-sol de la maison des gars est en terre battue, avec une ampoule nue en guise de source de lumière et une bâche en plastique au sol pour les exécutions. J’ai pris la décision d’épargner les planchers de bois de la maison. Des chaises et lits de camp ont été mis à la disposition des potentielles personnes qui pourraient être retenues ici encore.
Statistiquement, plus de la moitié de ceux qui ont été laissés en vie, lors de notre premier raid, ont refusé d’abdiquer. Ça prête à une certaine admiration : il faut du cran pour tenir tête dans ce genre de circonstances. Je connais le sujet.
Mais nous n'avons plus aucune chance à prendre avec ces hommes. Leurs corps reposent, en ce moment, près de la forêt, bizarrement exsangues, et les responsabilités des réseaux de drogue ont été léguées à mes hommes qui en font le ménage.
Les filles apprennent à se contrôler sur eux, faute d’avoir mieux. Ça a d’ailleurs fait en sorte que j’ai mon lit pour moi toute seule, maintenant ; Gab s’est opposé sur un ton très doux.
Ses paroles m’avaient blessée au-delà de ce que je voulais bien reconnaître. Pas besoin de crier, ni pour lui ni pour moi. Il a ajouté, avant de sortir:
Si ça avait été un match de boxe, cette réplique aurait été un fulgurant crochet du droit qui m’aurait mis K.O. Il a, ensuite, pris ses affaires et dort, depuis, avec les gars dans la maison.
Je crois que c’est une espèce de rupture douce amère dans cette relation qui n'était pas officielle. Mais qu’importe.
Chaque vie ainsi prise est du gâchis, laissera probablement quelqu’un dans le deuil ; un père, une mère, un enfant, un ami… À chaque fois, j’y pense. Je m’horrifie moi-même de prendre cette décision. Mathématiquement, j’ai raison : que ça va éviter un rayonnement social d’encore plus de deuils et de détresse. Ça reste une vie gaspillée. Ce qui me terrifie, toutefois, c’est qu’à chaque fois, je trouve que c’est toujours un tout petit peu plus facile.
En soupirant, j’en reviens à Samuel et je lui demande :
Le silence s’installe dans la conversation, alors il continue :
Il rit en caricaturant ses propos avec son bras. Je me pince l’arrêt du nez. Ti-Poe, derrière moi, a un soupir d’exaspération.
Oh que ça sent mauvais… Mon imagination voit tout de suite la scène d’une porte arrachée et de goules qui se promènent librement en ville sans rien comprendre à ce qui se passe.
Ce n’est pas aussi catastrophique que mon imagination le présageait. J’acquiesce et demande à Ti-Poe :
Je regarde Ti-Poe avec tout le découragement du monde. Ce dernier hausse les épaules :
J’acquiesce. Samuel a sans doute un éclair de sobriété, puisqu’il semble comprendre instinctivement ce qui va suivre. Il se rue à mes genoux et m’implore :
Une hésitation me prend : c’est vrai qu’il fait tout ce qu’on lui dit depuis le début. C’est vrai.
Mais non : il ne restera pas en vie. Et pas question que les filles se retrouvent high parce qu’elles auront bu le sang d’un dude coké.
Son corps s’échoue au sol sur la bâche de plastique après la détonation. La porte du sous-sol s’ouvre sur Fred tandis que je range mon arme. Il passe près de moi pour rouler le corps dans le plastique tandis que Ti-Poe déclare:
Il rit et tandis que Fred monte le corps à l’étage, Paul Desmarais a un sourire douloureux sur le visage. J’attends qu’il prenne la parole : il a cette tête quand il a quelque chose à dire d’important. Il se lance :
Ses paroles sèment une espèce de doute douloureux qu’il semble percevoir, puisqu’il ajoute :
Sa réflexion me touche. La lourdeur qu’il porte sur ses épaules d’une vie toujours cruelle, la crainte pour ses propres enfants, les heures de sommeil qui manquent dans ses semaines… Tout ceci lui arrondit le dos et use son regard. Je lui réponds: