Immédiatement, je dégaine mon arme en criant aux filles de retourner dans le QG. Gab, qui allait entrer après les autres, lance un cri et dégaine à son tour pour viser l’étranger, clairement sous le choc.
L'individu lève les bras dans les airs. Son expression faciale ne laisse pas présager de colère ou de menace : seulement une surprise amusée tandis qu’il fait:
- Wooo cheval. Pas trop fort, ou je vais tomber !
Lola, Claudine et Élyse prennent Lucy avec elles, et elle crie “Je veux pas la laisser seule ! Jessie !”, mais seule, je ne le suis pas : Ti-Poe et Yann ont fait volte-face et visent maintenant l’inconnu, dont les bras sont toujours dans les airs. À côté de moi, Stéphanie se place, prête à en découdre, ainsi que Danaë qui me distrait un peu : de très longues griffes ont poussé de ses doigts et elle est prête à attaquer.
Ce sera un futur sujet de discussion : depuis quand a-t-elle ça?.
Devant nous, l’inconnu est aussi grand que moi en tenant compte de son chapeau de cowboy. De longs cheveux en rastas lui coulent le long du dos, décorés de billes de bois, et une barbe déborde un peu de son visage. Il porte des lunettes de soleil larges et un long trench-coat beige par-dessus une chemise canadienne.
- Qui êtes-vous? je lui demande d’une voix autoritaire.
- Un blond jeune homme m’a parlé de l’endroit, et je me suis dit “Tiens! Pourquoi pas aller faire un tour, il fait si beau, cette nuit !” Mais mon pif m’a plutôt conduit à un vieil immeuble qui ne sert plus à rien, sinon à héberger quelques rats, l’hiver. Vous savez, ce genre d’endroit où il y a des gens qui vont rêver d’une vie meilleure en sniffant et en se shootant? Je voyais pas trop pourquoi j’avais envie d'aller là. Et qui est-ce que j’ai aperçu? Votre second! Celui qui trouvait que c’était une bonne idée d’offrir du fast-food à un gobelin! Ça m’a tellement fait rigoler, je vous dis pas!
Outre Ti-Poe, Lucy et moi, en ce moment, personne ne connaît ce détail.
Sauf, justement, le blond.
Mon arme se baisse juste un peu et la pipelette continue:
- Alors quand tout le monde a eu le dos tourné, hey bien j’ai pris ma chance ! Ça fait plaisir de vous rencontrer, Jeje !
- Jeje? fait Steph. Ark…
- Ce serait mieux Sisi? Il lui manque la robe, par contre. J'en connais une qui serait offensée.
- Alors, je comprends que vous êtes un vampire? je demande avec méfiance.
- Tu comprends bien, Jeje ! Dis, est-ce que je peux baisser les bras? Pas que ça me dérange spécifiquement, le sang circule plus, de toute façon. Mais ma barbe me gratte quand même, une vraie torture…
Cette fois, ma garde se baisse totalement et je le vois se gratter le visage du bout des ongles :
- Oh ça fait du bien !
- Le blond vous envoie pour vérifier que cet endroit n’existe plus?
- Hein? OH non non non non non. Il vit sa vie. Ou il meurt sa mort? Voyez-vous, c’est ma ville. C’est ma ville, et, quand il y a autant de morts dans ma ville, autant de GROS NOMS morts, j'entends, je dois essayer de comprendre d’où ça vient, madame. J’ai des comptes à rendre à un monsieur trèèès sévère, et si je ne rends pas de comptes, ma tête qui roule par terre le fera à ma place. Je la trouve bien, là où elle est, ma tête. Vous trouvez pas? Sauf votre respect, je crois que votre père aussi l’aimait bien là où elle était…
- Monsieur, dîtes-moi ce que vous voulez
- Juste discuter !
Il sort un mouchoir blanc de la manche de son trench-coat et s’écrie en l’agitant :
Ti-Poe hausse les épaules. Danaë murmure :
- Il en a fait du chemin… Et il a pris le risque de se découvrir…
Un soupir m’échappe et je range mon arme en m’approchant. Ti-Poe me rejoint en laissant Gab et Yann dans l’entrée à surveiller de loin. Les filles restent à l’arrière. Tous sont prêts à agir au besoin, mais le petit mouchoir blanc continue de s’agiter doucement dans la nuit.
Lorsque nous sommes assez près pour tenir une discussion à un ton de voix raisonnable, il s’essuie le front avec le mouchoir :
- Fiou ! On l’a échappé belle !
- Vous vouliez parler, alors parlons.
- Oui ! Alors je vais commencer tout de suite avec : ça me fait bizarre, de me faire appeler “monsieur” par une Hunter. D’habitude, on m’appelle “Fils de pute” ou “C’est lui, choppez-le !” ou “Ah non, pas lui !”
- À moins que vous n’utilisiez un autre pronom, ce sera monsieur.
- Ah non, le masculin s’applique bien à moi ! Vous par contre, pas d’offense, mais braquée comme vous l’êtes…
- Merci d’utiliser le féminin.
- J’me disais, aussi ! Pas d’offense.
Un silence malaisant passe. Incertain, il me demande :
- Je vous ai froissée?
- Dîtes, s’il vous plaît, de quoi voulez-vous parler?
- Oh, on peut parler de l’hiver qui finit pas de finir, de boxe, aussi. On peut même parler du gym où vous travaillez! Mais vous le connaissez déjà. Vous connaissez aussi la belle Clarisse? Intimement, je dois ajouter. Une charmante jeune femme quand on passe le mur…
Je dégaine rapidement mon arme et vise la tête. Il perd son sourire, l’air presque terrifié :
- On se calme, madame! J’en ai pas dit de mal!
- Où est-elle?
- Dans sa routine habituelle! Je ne l’ai pas bougée : je voulais juste apprendre à vous connaître, je n’ai rien fait de fâcheux, je vous promets! Mais vous êtes sur les réseaux à boxer et vous donnez des conférences de presse, alors je me suis rendu à votre gym et je l’ai rencontrée totalement par hasard, et on a parlé de vous, c’est tout!
Mon arme se rebaisse un peu, mais il n’a plus de chance à prendre avec moi. Il le perçoit, car il semble à peine un peu plus sérieux :
- J’ai pas le choix, Jeje! Vous avez pris du galon, et il faut que je sache ce que vous faites ici !
- Nous survivons, voilà ce que nous faisons tous.
- Survivre? C’est tout?
- Oui.
- Ah bah d’accord ! Ça explique des choses… Mais pas la présence de ces précieuses qui attendent juste un mot de votre part pour m’arracher la gorge.
Il les salue du bout des doigts et mon ton devient un peu tranchant :
- J’ai compris que, si elles se retrouvaient en ville, le système vampirique allait simplement les abattre. Ou leur shérif, je ne sais plus. Peut-être les deux.
- Ah ça oui, il y a des chances…
- Alors elles restent ici, et c’est ce qu’on fait. Elles apprennent de leurs conditions, elles restent loin de la ville pour ne pas être des dangers, et nous, de notre côté, on réforme.
Son visage devient à peine un peu triste ou mal à l’aise. Il hausse les épaules :
- Vous êtes pas en train de vous monter une armée pour conquérir le monde.
- Bien sûr que non. Le but, c’est de les rendre autonomes. C’est tout.
Il rit : un rire léger, loin d’être amer ou blessant. Il baisse la tête, réajuste son chapeau tandis que ses épaules sautillent encore :
- Une vraie Paty Vulin.
- Pardon? fait Ti-Poe.
- Oh, laissez. Une vieille amie à moi, dans la métropole. Elle fait comme vous : elle trouve ceux qui sont orphelins et elle les couve jusqu’à éclosion. Je devrais vous mettre en contact… Et vous les avez trouvées où, au fait? Parce qu'une ou deux qui me passe sous le nez, je veux bien, mais elles étaient cinq et demi, tout à l’heure…
“Qui me passe sous le nez.” Avec toutes les allusions qu'il a fait tout à l'heure, j'en suis certaine. C’est lui, le shérif. Et sans doute comprend-il que je comprends, car il m’adresse un sourire en coin. Je réponds :
- À quel point, vous êtes au courant de l’aspect criminel de votre ville?
- J’ai bien peur que votre père ait été un peu plus difficile à approcher que vous, Jeje.
- Le blond ne vous a rien dit de ce qu’il a subi?
Il s’assombrit un peu.
Il sait.
- C’est pas des choses qui se racontent à haute voix, madame.
- Je suis d’accord, monsieur. Et ces demoiselles, derrière moi, l’ont subi plus d’une fois. Attachées. Pieutées. Créées pour satisfaire les plus bas instincts.
Cette fois, il retire tranquillement son chapeau et le tient devant lui, comme s’il présentait son respect.
- Merde… Madame… Et j’ai pas vu ça?
- Je peux vous donner les adresses des lieux, si vous voulez investiguer vous même. Mon père servait quelqu’un de la métropole. Le jour de son décès, un homme qui s’appelle Jacob Clark a tenté de le rejoindre pour lui parler d’un monsieur Houston.
Pas question de lui en dire plus ; il en sait déjà assez.
Il devient silencieux et tourne la tête. Après quelques secondes, comme s’il écoutait quelqu’un derrière lui, il acquiesce :
- Je pensais pas que ça s’pouvait. Je suis sur mon derrière. C’est mon travail à moi d’être certain que c’genre de chose arrive pas, madame.
- Personne n’est parfait, monsieur. Mais j’espère que ce qui se passe en ce moment va faire en sorte que ça ne se reproduise pas.
- Je vais y veiller.
Il remet son chapeau, beaucoup plus sérieux qu’à son arrivée.
- La demi, le blond ne m’en a pas parlé du tout, si ça peut vous rassurer. Je veux pas savoir que cette enfant existe, alors personne n’en parle. Jamais. Si un jour je la croise seule dans la ville, je vais faire comme si cette conversation n’avait jamais eu lieu.
- Je comprends.
- Pour les autres, hey bien… Tant que mon patron ignore que vous existez, j’ai pas d’ordres reçus. Disons que vous êtes tolérés jusqu’à preuve du contraire.
Je hoche la tête. Il semble regarder dans la direction de Danaë et de Stéphanie avant d’ajouter :
- Je vais passer un coup de fil à Paty, avec votre permission. J’pense que vous avez beaucoup de choses à apprendre, l’une de l’autre.
- Je ne refuserai aucune aide qui pourrait être apportée.
À son tour, il acquiesce. Il baisse encore la tête, comme s’il calculait quelque chose, et ajoute avant de toucher son chapeau :
- Et nous ne nous sommes jamais vus, bien évidemment. Vous, vous pouvez vous souvenir de moi, et c’est même mieux comme ça, mais pas les autres.
Il touche encore son chapeau pour nous saluer, Ti-Poe et moi, et fait demi-tour pour marcher vers la route, les mains dans les poches et sifflant un vieil air country. Je fronce les sourcils en ne comprenant pas ce à quoi il fait allusion avec sa dernière réplique.
- Vous allez marcher les quatre heures entre ici et la ville?
Il se retourne sans cesser de marcher :
- Ça fait du bien, l’activité physique ! Et puis, mes méninges font trop de bruits, vous voyez? Ça déconcentre les conducteurs !
Puis, il se retourne et continue sa marche. Je range mon arme en me disant que, contre un vampire, ça n’aurait rien fait.
Cette pensée me fait réaliser qu’il a joué la comédie depuis le début, en levant les bras au ciel et en demandant des pourparlers.
Il aurait pu tous nous tuer. Et pour une raison qui m’échappe, il a décidé de ne pas le faire.
Ce qui me glace le sang, c’est Ti-Poe qui rit nerveusement :
- Esti, j’ai jamais vu qu’un SDF squattait mon char, j’te jure.