- Tu sais, quand je t’ai dit “un lieu public quelconque”, je pensais à un café ou un parc…
- Va falloir t’adapter, ma grande! Les gars, ça se rencontre dans des bars.
- D’accord, mais…
Jamais de toute ma vie je ne suis entrée dans un bar de danseuses. Et ce n’était pas dans mes plans.
- Fais-toi une raison, il t’appartient, celui-là.
- Sérieux ?
- Sur le testament, il est écrit “Les Chaudes Demoiselles”, right? Hey ben c’est pas un sauna.
- Thérèse garde un œil dessus?
- Comme la prunelle de ses yeux.
Un regard vers le véhicule de Patrick qui prendra ensuite le Brown en filature : mon gars me fait un signe de la tête pour me montrer qu’il est alerte.
Nous entrons, et immédiatement, la chaleur moite nous colle à la peau, ainsi que les odeurs d’alcool et de transpiration. Sur scènes, les femmes travaillent pour un public trop silencieux et inquiétant à mon goût dans une semi-pénombre qui me donnerait mal à la tête.
À voir la tête que je fais, Ti-Poe rit tout bas et me pousse un peu :
- Voyons, c’est pas dramatique. Comme t’as dit : toutes les filles qui sont là sont consentantes.
- C’est le minimum requis…
- Va falloir que tu prennes sur toi, Jess. Tu peux pas rencontrer un Hunter avec la face de quelqu’un qui se promène dans un abattoir.
Il a raison.
Mais l’idée de tirer sur l’alarme d’incendie pour déranger tout ce beau petit monde me plaît beaucoup.
Et cette musique… Bon sang que c’est mauvais…
Mes pieds suivent ceux de Ti-Poe qui m’amène derrière un isoloir. En demi-lune, d’affreux sofas rouges en cuir craquelé ont déjà eu des vies meilleures, c’est indéniable. Installés, deux hommes arrêtent de discuter à notre approche : un brun et un roux. Chacun a sa bière en bouteille et semble décontracté. Aucune arme n’est visible à l'œil nu.
Le rouquin ouvre la bouche en me voyant :
- Holy fucking Molly… Ça, c’est la fille à Fiset?
Personne ne parle. Surtout pas moi. Il se lève et s’incline un peu :
- Sérieusement, pardon, je m’imaginais une petite maigrichonne nerveuse style cégep, pas une lutteuse de MMA…
- Boxeuse, en fait. je le corrige froidement. Désolée de décevoir vos attentes.
Le brunet pousse un soupir d’exaspération et tire sur le manteau du roux pour l'asseoir brusquement. Ti-Poe et moi prenons place devant eux et le brun s’excuse :
- Il ne voit presque personne depuis au moins huit ans. Ses manières sont atrophiées. Pardonnez-le. Je suis Omaël Brown. Lui, c’est Xavier McKeown.
- McKeown comme le Chuck Norris de Hunter.net?
Omaël éclate d’un rire franc tandis que Xavier lève les yeux au ciel en soupirant.
- Come on… OK, madame Fiset, on va dire qu’on est quitte. Ça vous va?
- C’est un draw. je confirme. Alors, messieurs, que puis-je pour vous?
- C’est une visite de courtoisie. annonce Omaël. Gaël Brown, le patriarche de la branche de Salem, va venir rendre une petite visite à la ville et à la métropole dans un peu plus d’une semaine.
- D’accord, et il ne s’annonce pas lui-même?
Le malaise est perceptible sur le visage du Brown. Le rouquin répond:
- C’est que vous voyez, madame, il VA vous l’annoncer. C’est un peu cavalier de notre part, mais on a décidé de vous le dire AVANT qu’il se pointe.
- Le but, le complète Omaël, c’est que vous soyez prête à le recevoir le jour où il va se pointer, vous voyez?
Ti-Poe et moi nous regardons de biais. Omaël se penche un peu vers l’avant et s’assombrit :
- Je vous explique plus clairement : il y a des radicaux un peu partout, pas vrai? La branche de Gaël, c’est exactement ça : des extrémistes. Même pour ma famille. Si vous connaissez un peu la réputation de la famille Brown aux States, vous comprenez ce que ça veut dire.
Et il se lance dans un résumé très proche de ce que nous savons déjà. Ça me laisse un peu perplexe. Il termine par :
- Ils sont très dangereux, et ce que j’aime le moins, c’est que je sais qu’ils ont déjà traversé la frontière, et Gaël ne m’a pas prévenu.
- Ça vous rend méfiant?
- Et il y a de quoi. Si lui et ses gars sont dans le coin, les monstres vont réagir plus fort que d’habitude, et je ne peux pas les blâmer. Je vous donne un exemple : avec mon frère, on pratiquait un exorcisme sur un homme, un jour. Gaël ne nous a pas prévenus et est débarqué en nous piquant le mec, carrément. On l’a retrouvé crucifié. Vivant, mais crucifié.
- Ils l’ont crucifié pour expulser le démon. ajoute McKeown. Et je vous permets de croire qu’ils ne l’ont pas attaché à une croix avec de la petite corde : on parle de clou de six pouces. Le plus triste, c’est que ça fonctionne : ils ont expulsé le démon. Mais le mec, laissé derrière, il est trauma à vie.
- Ou encore, une de nos recrues a bu du sang de vampire parce qu’elle était en train de mourir. Gaël l’a abattue d’une balle dans la tête. Partout où il va, c’est toujours comme ça.
Il est donc aussi fou qu’Erika…
- Monsieur Brown, monsieur McKeown, écoutez… Ces renseignements sont bienvenus, je ne dis pas le contraire. Mais pourquoi prendre le risque de vous le mettre à dos en vous alliant à nous, s’il est si redoutable?
Le rouquin tourne la tête vers le brunet. Ce dernier pèse le pour et le contre avant de répondre :
- Vous êtes la dernière élève d'Erika J’ai un frère jumeau. Raphaël Brown. Je sais pas si je dois dire “j’avais” un frère jumeau. Bref, mon informateur m’a révélé qu’Erika lui courrait après depuis un an. Mais elle a perdu sa trace. Gaël va vouloir reprendre ce qu’Erika avait commencé. Et Raph, il est du genre à accepter les coups sans broncher, quand ils viennent de la famille.
- Pourquoi le chassait-elle?
Il lance un regard à McKeown qui a un geste lui donnant le feu vert, et il m’étudie des pieds à la tête tandis que Brown me répond :
- Il est devenu un vampire. Par amour pour sa belle.
Je redresse un peu la tête. Lui devient tendu, agité, tandis que McKeown me fixe intensément.
L'idée de lui parler des filles me vient, mais sans savoir si son histoire est une ruse…
Tous les quatre nous dévisageons, jusqu’à ce que je romps le silence :
- Quoi, vous vous attendez à ce que je sorte les fourches?
- C’est ce qu’on évalue. dit Brown. Il y en a marre des putains de Hunters qui ne réfléchissent pas avant de frapper, et vous êtes la troisième cellule qu’on explore. Les deux autres n’ont pas fait long feu.
- J’entends. Mais je ne suis pas une Hunter. Votre frère serait un extraterrestre que je ne plisserais pas le front. Tant qu’il ne tue personne.
Un élan de soulagement passe sur le visage d’Omaël, et Xavier se détend.
- On est pas con, vous savez… ajoute le roux. En fait, on l’a été, comme pas mal n’importe quel Hunter de ce monde puisse l’être au début. Mais on a saisi que tout est pas mal plus compliqué.
- Ce n’est pas parce qu’une personne est surnaturelle qu’elle est un monstre, monsieur McKeown. Si c’est ce que vous voulez dire.
- Voilà… fait Omaël en me désignant d’une main ouverte. Raph est pas un monstre, loin de là. Sa femme non plus. Et j’ai pas l’intention de laisser Gaël s’en rapprocher. J’ai une équipe qui est volontaire pour venir nous aider à gérer le problème, en provenance de la métropole. Ils sont un peu spéciaux, par contre.
- Dix-sept hommes sont prêts à se battre, ici. Vous croyez que nous avons besoin de plus de gens?
Omaël a une mimique :
- La branche de Salem a une trentaine de gars. Armés pour casser du vampire.