L’hiver nous fait un pied de nez digne de ses meilleures blagues. Le bruit du craquement des glaces qui se libèrent sur les eaux du fleuve, sous les rafales de vent, rend ce moment impressionnant, et quantité de neige s’abat sur la ville. Seule, malgré les protestations de Ti-Poe, la pensée me vient que, peut-être, le contact du procureur ne viendra pas, vu la météo. Comment lui en vouloir?
Deux silhouettes se dessinent pourtant graduellement dans le chaos blanc proposé par cette tempête. L’une est petite et frêle, et je reconnais la charmante demoiselle qui m’a accueillie au bar de la zone touristique, à ma rencontre avec Chae-A. Je devine qu’il s’agit-là de mademoiselle Sun Lee, selon Maître Leblanc. Courageuse, elle avance en affichant un doux sourire, malgré le vent qui l’assaille. Elle est accompagnée par une silhouette aussi grande que moi, d’abord vaguement familière. Plus ils approchent, et plus je reconnais le masque orange qui s’appelle maintenant Peter.
Un frisson nostalgique me traverse à sa vision. Mon cœur bat plus vite, ma posture devient plus douce et je ne sais plus trop sur quelle jambe je dois répartir mon poids. La crainte qu’il décide de ne pas m’adresser la parole, comme au soir où je l’ai croisé au bar de dame Chae-A, me prend. Bien des choses ont changé, depuis nos longues et délicieuses soirées de jeu. La liste est longue, quand j’y pense : j’ai pris la place de mon père, il est en couple exclusif, je suis une “gardienne” de jeunes vampires, lui est… Qu’est-il au juste? Je le sais capable de guérir autrui, mais quoi d’autre?
Peu m’importe, en fait. Si je m’écoutais, je le prendrais longuement dans mes bras et me cacherais des intempéries contre lui.
Chose que je ne ferai certainement pas : ce serait tout à fait déplacé.
La voix de mademoiselle Sun Lee passe difficilement par-dessus la cacophonie de la tempête et je crois deviner qu’elle se présente. Nous nous serrons la main et je fais signe aux nouveaux venus d’entrer dans le hangar. Une fois la porte fermée, elle rit :
Est-ce qu’ils sont ensemble? Est-ce cette magnifique demoiselle qui habite maintenant son cœur? J’imagine que oui : il ne serait certainement pas là si ce n’était pas le cas.
Je ne l’ai pas remarqué à l’extérieur, mais maintenant que nous sommes à l’abri, le sourire particulier de mon ancien compagnon de jeu me frappe. Rien à voir avec la sensualité ou la douceur que je lui connaît. Son visage est lisse, presque inexpressif, sinon une espèce de professionnalisme qui s’appliquerait au premier client venu. Ça me brise un peu le cœur, mais j’imagine qu’il est vraiment passé à autre chose.
Il ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais son regard s’accroche à la broche que je porte maintenant fièrement sur mon manteau. Pour dire vrai, si on m’avait dit qu’il serait ce soir, elle serait dans sa poche secrète pour éviter des malaises. Le pourpre me monte un peu aux joues : trop tard. Il reprend très habilement un sourire courtois, comme si de rien n’était, et me présente sa main.
Je tente de refléter son professionnalisme, parce que c’est ce que je crois qu’il faut faire en de pareilles situations, mais je n’y arrive pas tout à fait. Quand nos mains se serrent, la mienne est mouillée de neige et d’émotions, légèrement glacée par le froid dans lequel je les attendais, tandis que la sienne est tempérée et sèche. Sa peau est aussi douce que ce dont je me souviens.
Lorsque nos mains se séparent, son regard se promène sur le seul bateau visible dans le hangar.
Les deux ont un signe négatif de la tête, ce qui me surprend. Le procureur a sans doute ses raisons de ne pas en avoir parlé avant, mais ça m’étonne.
En les invitant à me suivre, je demande :
C’est à peine s’il fronce un peu les sourcils, les mains dans son dos et l’air attentif.
J’ai un petit mouvement de tête d’embarras en répondant du bout des lèvres :
En montant l’escalier de métal qui mène au bureau, j’ajoute :
Je pousse la porte qui donne sur les cargaisons, et Sun Lee, qui écoutait religieusement notre conversation, oublie de fermer la bouche en portant un grand regard sur la salle. Elle est particulièrement jolie, ainsi ébahie. Un subtil sourire rêveur aux lèvres, elle revêt une paire de gants blancs.
Et elle se lance dans l’exploration de la pièce. C’est drôle : à la regarder examiner les caisses et les ouvrir, noter et manipuler des objets qui semblent parfois anodins, elle me fait un peu penser à Lucy qui observe ses textes.
Pendant tout ce temps, où je garde le silence pour éviter de déconcentrer l’experte, Peter présente le même sourire professionnel. Je finis par comprendre ce qui me dérange de ce sourire : il ne monte pas jusqu’à ses yeux. Il est figé dans la glace. Ses yeux pétillaient autrefois d’une lueur à la fois malicieuse et complice. Cette nuit, je ne sens absolument pas sa chaleur naturelle.
Le son salutaire de la sonnerie de mon cellulaire retentit. En m’excusant, je m’éloigne vers le bureau en répondant à Omaël :
Des goules?
Mes yeux se ferment et ma main frotte mon front. Ça resterait un atout non négligeable devant les Brown…
Ma tête rejoint le mur qui porte mon dos et je sursaute un peu quand la porte donnant sur la salle de cargaison s’ouvre sur Peter et son sourire professionnel.
Une fois la conversation coupée, le conseiller financier me demande :
J’acquiesce doucement en le suivant. Mes pensées se bousculent un peu : des goules qui viendraient me prêter main forte? Il y a peut-être un lien à faire avec le frère d’Omaël. Quoi qu’il en soit, j’en reviens à Peter qui n’a rien ajouté tandis que nous amorçons notre marche vers le fond du hangar.
Cette distance me glace. Nous ne serons probablement plus jamais aussi proches qu’avant, mais sommes-nous obligés d’être si loin? Peut-être croit-il que je désapprouve son choix… A-t-il besoin de sentir que je valide son union pour retrouver un peu de chaleur? Il y a des gens qui sont comme ça, après tout…
Il me regarde étrangement, comme s’il ne voyait pas de quoi je parle. Puis il agrandit les yeux et répond en riant :
LA Chae-A??? J’aggrandis les yeux et ma mâchoire se décroche. Mon rire semble le rassurer :
À son tour d’éclater de rire. Ce rire me fait un bien immense et me reconnecte un peu avec une partie de moi qui s’étonne d’exister encore. Son contact, malgré tout, a quelque chose de réconfortant qui me fait sourire. Encore une fois, l’envie de me blottir contre lui, de me nicher dans ses bras et de ne plus réfléchir me prend.
Lui-même présente un regard nostalgique pendant quelques secondes avant de redevenir professionnel. Mais je sais maintenant que celui que j’ai connu est encore bel et bien là, derrière ce visage trop parfait.
À notre approche, Sun Lee qui lève le nez de la caisse qu’elle inspecte gravement.
Elle pousse un peu le panneau de la caisse et une tonne de paille se déverse devant nous, dévoilant une armure médiévale, avec une croix catholique dorée sur le plastron. Très belle pièce, scintillante sous les lumières du hangar, qui inspire le respect au premier regard, mais je siffle entre mes dents :
En m’approchant, l’armure émane d’une aura qui me fait frissonner d’effroi, similaire à l’effet que me fait l’épée magique d’Erika. D’ailleurs, je l’imagine porter ce genre de truc.
Pour toute réponse, elle me sourit et continue son évaluation. Peter, quant à lui, a une lueur d’intérêt dans le regard.
Je ris en baissant la tête, sceptique. Il ajoute :
Plusieurs heures plus tard, lorsqu’elle juge son évaluation terminée, Sun Lee me tend un papier, sur lequel un chiffre déraisonnablement important est inscrit. Mes yeux s’écarquillent.
Du coin de l'œil, Peter regarde le papier et fronce très légèrement les sourcils. Mais rien n’est ajouté et il reste d’un grand professionnalisme en offrant:
Il me tend une carte d’affaires.
Il semble heureux de ma réponse. Sun Lee déclare :