Lorsque je prends le chemin du retour, la nuit est tombée depuis quelques heures, déjà, et je dois faire un effort pour rester concentrée sur les routes. Un barrage routier m’indique un accident, provoqué sans doute par la tempête surprise qui se calme graduellement, alors mon itinéraire change et me fait passer tout près de mon ancien quartier.
À une lumière rouge, les secondes s’égrainent et mon regard est attiré par une main qui s’agite vers ma direction. C’est un jeune homme blond, vêtu d’un manteau d’hiver bordé de fourrure. Mon cerveau prend un certain temps avant de reconnaître l’individu. La voiture derrière moi me tire de ma rêverie en klaxonnant.
C’est le blond vampire.
Je lui réponds et stationne mon véhicule, lui donnant le loisir d’y grimper. À l’abri de la tempête mourante, il me salue :
- Le shérif voulait que je te passe un message.
Un frisson me traverse : mais comment pouvait-il savoir que le blond me trouverait là? Ma surprise est totale, et il continue:
- Mais avant, je voulais te remercier. Je ne comprenais pas vraiment tout ce qui se passait, quand j’étais là-bas. Et il y a des choses que je ne comprends pas encore. Mais en parlant avec Dwayne, je me suis bien rendu compte que c’est toi qui as mis un bâton dans les roues d’Erika et du Flot. Je ne sais pas quelle épiphanie t’a gagné pour que tu en arrives là, mais merci.
Mes épaules tombent un peu.
- T’as pas à me remercier. Je m’en veux terriblement de ne pas avoir pu agir plus tôt.
- Dwayne dit que tu ne pouvais pas. Il sait des choses… Je crois qu’il t’aime bien.
- C’est qui, Dwayne?
Il agrandit les yeux et se passe une main dans les cheveux avec un peu d’embarras:
- Zut, j’ai trop parlé… Ah et puis merde. C’est le shérif.
- T’inquiète. je réponds en lui souriant un peu. Je vais garder cette info pour moi.
- Merci. Il m’a demandé de te trouver ici, ce soir, pour te remettre ça.
Il me glisse une facture d’un épicier, derrière laquelle un numéro est griffonné.
- Il voulait que je te dise, aussi, de te dépêcher de l’appeler.
- C’est le numéro de qui?
- Je ne sais pas. Dwayne est comme ça : il est super bizarre. Mais la plupart du temps, ça vaut le coup de l’écouter.
Un lent mouvement de tête lui répond en rangeant la facture précieusement dans ma poche.
- D’ac, je vais suivre son conseil. Toi, comment tu te portes?
- Pas trop mal. Mon chum m’aide beaucoup à passer ça. Il se dit, chez les nôtres, que tu as donné un gros coup de pied dans la fourmilière…
- On peut voir ça comme ça.
- Tant mieux. Je pense que la ville en avait besoin. Ça virait mal, presque aussi pire que la métropole.
Dans les ombres d’une ruelle, quelque chose bouge un peu. Un signe de tête à l’endroit du blond vampire, et il se retourne en souriant :
- T’inquiète, c’est mon chum. C’est sûr qu’il est inquiet.
- Je le comprends. Je le serais à sa place. Vous vous êtes perdu longtemps…
- Oui, et il est protecteur, aussi. Quand il aime, c’est avec un grand “A”.
À voir le regard qu’il porte à l’homme difficilement percevable dans l’ombre, on ne peut que constater que son amoureux n’est pas le seul à aimer avec un grand “A”. Il en revient à moi :
- Comment va Lucy?
- Vu les circonstances, mieux. Elle est très résiliente. C’est une kid pleine de curiosité et très intelligente.
- Oui, ça se voyait déjà. Aller, je te laisse, avant que mon poilu décide que c’est trop long.
Là, il me fait rire.
- Ton poilu?
- Il a une barbe tellement douce qu’on dirait des cheveux.
- Ah d’accord. Prends bien soin de toi, le blond vampire.
- Clovis. Moi, c’est Clovis.
- D’ac. Alors, prends bien soin de toi, Clovis.
- Salut Lucy pour moi.
- Clovis, attends…
Il suspend sa sortie et j’ajoute :
- Des Hunters remontent du sud. Ils viennent pour moi : restez à l’abri. D’accord?
Il acquiesce et retourne dans la tempête, et l’ombre qui l’attendait met un bras protecteur autour de ses épaules.
En arrivant au QG, Lucy a encore le nez dans ses feuilles qu’elle traduit passionnément tandis que Lola et Claudine écoutent les nouvelles rapportant un carambolage monstre sur l’autoroute. À ma vue, un soulagement passe sur leurs visages :
- C’est fou, ils disent que c’était un blizzard… fait la travailleuse sociale. Ça n’a duré que quatre heures en tout, mais ça a fait beaucoup de dégâts…
- J’ai passé par la ville, je confirme que le vent est redoutable. Où sont les autres?
- Salle d’entraînement. Antonin montre des trucs de vampires, ça ne nous intéressait pas.
En acquiesçant, je lance à Lucy :
- Le blond vampire te salue.
- Tu l’as croisé? Il va comment?
- Mieux. Et il a demandé des nouvelles de toi.
- Et vous avez parlé de quoi d’autre?
Quand je disais “curieuse”... Je sors la facture de ma poche et la lui montre.
- L’homme bizard qui était caché dans la camionnette de Ti-Poe veut que j’appelle ce numéro. je réponds en lui montrant la facture. Qu’est-ce que tu en penses, je devrais appeler?
L’adolescente fronce le nez :
- Hummm une recherche sur internet, avant. Avec un VPN, comme Ti-Christ fait. Et faut que tu me dises c’est qui.
- J’y aurais même pas pensé… J’aurais appelé direct.
- Quoi? Une chance que je suis là!
Claudine et moi échangeons un sourire complice ; la TS n’a pas son pareil pour harmoniser des relations parent-enfant. Grâce à elle, j’évite certains faux pas avec l’adolescente et je gagne des points sur d’autres aspects. Je ne serai probablement jamais un vrai parent à ses yeux, mais je fais de mon possible pour établir une base “relativement saine vu les circonstances”.
Une fois dans ma chambre, j’effectue la recherche qui me fait tomber sur le site internet d’une psychiatre, spécialisée en troubles alimentaires. Dre Patricia Vulin. Sa photo présente une charmante femme d’une quarantaine d’années, possédant une clinique spécialisée dans la métropole.
Patricia Vulin… Comme dans Paty Vulin, l’amie du shérif. Celle qui trouve des orphelins et les couve jusqu’à éclosion.
Le numéro m’amène sur une boîte vocale dont le message d’accueil est terriblement long, avec des horaires de jour et de nuit. Je déteste toutes les boîtes vocales de ce monde… Je laisse donc un message : “Bonjour, excusez-moi du dérangement. Mon nom est Jessie Fiset, vous êtes recommandée par un ami de la ville. Vous pouvez me rejoindre au numéro suivant : …”
J’ai à peine le temps de raccrocher que mon cellulaire sonne de nouveau, d’un numéro inconnu. En répondant, une voix féminine et chaleureuse me répond :
- Mademoiselle Fiset ! Bonsoir, comment allez-vous?
- Bonsoir, qui parle?
- Excusez-moi : je me nomme Patricia Vulin. C’est un plaisir de vous entendre! Notre ami commun avait de belles paroles, vous concernant.
L'ami commun étant, sans doute, le shérif Dwayne qui m’appelle “Jeje…”
- C’est gentil, merci. Et qu’est-ce que notre ami commun vous a dit au sujet de la situation présente?
- Il a dit que j’ai enfin une collègue qui prend son travail à cœur! Vous savez, les personnes qui deviennent vampires de façon violente sont des victimes à risque de devenir des agresseurs eux-mêmes : ils reproduisent ce qu’ils ont vécu s’ils ne sont pas interceptés dès les premières nuits. Donc un effet domino a lieu, et ce genre de problématique est pourtant si facile à gérer lorsqu'il est pris à la source...
- Comme certains hommes qui se lancent dans la violence conjugale.
- OUI ! Exactement ! De là l’importance pour ce que vous faîtes pour ces jeunes femmes. Dans la nuit, nous avons tendance à l’oublier, mais les vampires ont tous été, d’abords, des mortels avec des histoires qui sont définis par un système de valeur. Ou à l’inverse, dont les valeurs sont influencées par ce qu’ils ont vécu. L’Étreinte, le fait de passer de l’état de mortel à immortel, peut éloigner la personne de sa personnalité, lorsque l’individu n’est pas correctement éduqué. C’est un combat de longue haleine, d’entretenir la petite flamme d’humanité et de retarder la cristallisation de la personnalité dans le temps…
Pendant de longues, très longues minutes, je me retrouve à papoter avec cette inconnue, à propos du cycle de violence et des théories récentes. Souvent, elle précise des études que j’ai pu lire avec des cas qu’elle a vus, donne des exemples de ce qu’elle a constaté, autant chez les patients vivants que chez les personnes surnaturelles.
Parler avec elle, c’est l’équivalent de parler avec, effectivement, une charmante collègue de travail motivée. C’est quelqu’un qui a un rire facile et une chaleur bienvenue dans la voix.
À quand remonte une conversation si agréable ?
Après plus d’une heure à parler ainsi, elle déclare :
- C’est motivant! J’ai hâte de travailler avec vous! Excusez-moi, je vais peut-être un peu vite en affaire. Commençons par nous rencontrer, voulez-vous?
- Bien sûr! Huh. J’ai un problème à gérer avant, alors si vous permettez, je vous rappelerai dès que la situation se sera calmée, ici.
- Alors, restez forte. Que ce futur rendez-vous vous soit motivant pour une belle victoire!
Et nous raccrochons. Dire qu’elle m’inspire confiance serait d’être rapide en besogne. Toutefois, je dois l’admettre, je me sens plus légère en raccrochant.
J’ai reconnecté avec un aspect de ma vie d’antan qui me fait du bien.